Antoine de caunes

10 Jan 2022

I-CAUNES DU PETIT ÉCRAN

Le débit TGV -ou Eurostar, car l’homme a souvent traversé la Manche- , le sourire en coin et l’humour en guise de paravent, Antoine de Caunes fait partie de ces figures familières qui animent nos écrans depuis des décennies. Des décennies ?! Pas sûr pour autant qu’il ait vieilli…

Il a toujours quelque chose sur le feu. En ce moment, entre deux «Popopop» -rendez-vous radio quotidien consacré à la pop culture sur France Inter-, ce qui l’occupe, c’est un livre, «Perso», paru cet automne, et dans lequel il mélange “souvenirs, impressions, emballements”. Pas des mémoires, parce qu’il ne veut “infliger ça à personne”, mais une série de petites histoires qui lui sont arrivées, à commencer par une attaque de chiens en Grèce, et qui, de marabout en bout de ficelle, dessinent pudiquement les contours de cet enfant de la télé.
Car il en est littéralement un. Fils de deux monstres sacrés de la télévision des années 60, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes, le sang qui coule dans ses veines pulse au rythme des ondes hertziennes. Pas de voie tracée, ni d’injonctions, encore moins de calculs ou d’ambitions, mais de manière naturelle, il finit lui aussi par travailler à la chaîne – à l’époque, il n’y en d’ailleurs que trois. De «Chorus», où il présente, cheveux longs et clope à la main, les vinyles de la semaine, à «Profession», émission dans laquelle il laisse des musiciens, pâtissiers, cavaliers ou danseurs s’exprimer sur leur métier, en passant par ses mythiques duos avec José Garcia dans «Nulle Part Ailleurs», le déjanté franco-britannique «Eurotrash», ou la pittoresque «Gaule d’Antoine», de Caunes balade sa verve et son dandysme sur nos écrans depuis plus de 40 ans… Ses tempes grisonnent, sa barbe discrète aussi, mais son regard reste facétieux et son plaisir évident. Comme un grand enfant -de 67 ans, mais il faut voir sa date de naissance pour le croire-, il s’amuse, il joue… un double-jeu ?

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz

Activmag : En préparant cette interview, et parce qu’on aime les jeux de mots, on s’est demandé s’il n’y avait pas en vous “deux Caunes”…
Antoine de Caunes : Je crois que ça se manifeste jusque dans l’illustration qu’a faite Jamie Hewlett sur la couverture du livre, qui est en fait une peinture sur une photo et qui donne déjà ce sentiment d’un masque. C’est moi, mais pas tout à fait moi non plus, il y a quelque chose qui reste un peu caché derrière. Donc oui, schizophrénie dans le meilleur des cas, duplicité dans le pire…

Un côté Dr Jekyll et M. Hyde ?
Tout le temps ! On passe notre vie à jouer des rôles. Vous-même, quand vous êtes en train de me poser ces questions, vous avez préparé votre truc, ce n’est pas le vrai vous qui me parle, c’est une journaliste qui pose des questions à quelqu’un qu’elle interviewe, et peut-être que si on était tous les deux en tête-à-tête, vous l’aborderiez tout à fait autrement, donc on est toujours derrière soit une posture, soit un masque, soit un rôle… La difficulté de l’exercice, c’est de réussir à relier tous ces rôles, à trouver une logique et une intégrité là-dedans.

Comme la thèse du Double-Vous se confirme, nous avons essayé d’imaginer des choses qui pourraient vous tirailler… Commençons par le commencement : quand vous étiez petit, vous vous rêviez plus en Zorro ou en Fantasio ?
Les deux mon Général ! Fantasio parce que c’est Franquin et que je suis un inconditionnel de son travail, aussi bien pour Spirou que le Marsupilami ou Gaston… et Zorro évidemment, parce que c’était ma série préférée, qu’on regardait à l’époque comme Thierry la Fronde. Mais Zorro l’emportait quand même. Vous parlez de masque et de double, Zorro, c’est l’évidence, ce personnage polissé, mondain, urbain et ce redresseur de torts dans l’ombre, j’adore !

Nulle Part Ailleurs – Antoine de Caunes déguisé en Languedepute et Philippe Gildas – Photo Xavier Lahache / CANAL+

En parlant de Zorro, qui porte le mieux la moustache : le Sergent Garcia ou José Garcia ?
Ça dépend du volume, sachant que José Garcia est génétiquement destiné à devenir un Sergent Garcia, et que le combat de sa vie, c’est de faire du sport à outrance pour aller contre ce destin tragique. Mais pour ce qui est de la moustache, ça reste le Sergent quand même, j’ai tellement l’habitude de voir José sans la moustache…

Quelle est sa transformation, qui vous a le plus amusé ou le plus surpris d’ailleurs, durant vos années de duo à Nulle Part Ailleurs ?
Il y en a beaucoup, mais les plus spectaculaires, ça reste Cindy Trop Forte, Claudia Chiffon ou Elizabeth Taylor bourrée, c’était absolument irrésistible… Vous remarquerez, c’est à chaque fois qu’il s’habillait en femme ! Il ne cherchait pas à dissimuler sa masculinité et en même temps, il chopait des trucs féminins, parce que c’est un excellent comédien. Mais surtout, et ça, c’est un scoop pour vous : ça l’a tellement marqué qu’il continue aujourd’hui, mais à titre privé, à s’habiller en femme le soir et à mener une double vie. Je ne révèlerai ça qu’à Activmag.

Nulle Part Ailleurs – José Garcia et Antoine de Caunes déguisés en Sandrine Troforte et Richard Jouire – Photo Xavier Lahache / CANAL+

Vous lui tendez des pièges en permanence, en fait…
Tout le temps, oui.

C’est votre côté Gérard Languedepute… Parmi vos personnages, vous vous sentez plus proche de lui ou de Didier L’Embrouille ?
Didier, c’est un double karmique, il y a quelque chose en moi de Didier que je contrôle, sinon ça m’exposerait à de graves problèmes dans la vie réelle. Mais je l’adore, j’adore son impulsivité, son absence totale de langue de bois, tellement agressif et frontal, mais sans les moyens de sa violence évidemment, puisqu’à chaque fois, il se fait dérouiller… Et Languedepute, je l’adore aussi. Ce qu’il y avait de particulier avec lui, c’est que je ne disais que la vérité, tout ce qui était écrit avait été dit, c’est la raison pour laquelle ça provoquait un tel malaise sur le plateau avec les invités, et Gildas aussi, qui savait très bien. J’avais un plaisir absolument pervers à torturer ces malheureux. J’en vois tellement des Languedepute aujourd’hui, des gens qui viennent dire, mais sans le dire, tout en le disant quand même…

Parmi toutes les pastilles de Canal, lesquelles vous ont fait le plus rire, les Deschiens ou le Service Après Vente des Emissions ?
Ce n’est pas la même époque. Pour mon époque, je dirais les Deschiens, parce que je suis personnellement responsable, avec Philippe, de leur arrivée sur Canal. On était tombés dessus en allant voir une des pièces de Jérôme Deschamps et Macha Makaïeff, et à l’issue du spectacle, dans le hall, ils diffusaient de petites vidéos, des essais auxquels ils se livraient entre comédiens de l’équipe, qui étaient en fait l’embryon des Deschiens. On avait trouvé ça tellement extraordinaire, tellement drôle, tellement neuf, et en même temps dans une simplicité, un dépouillement absolu, un cadre fixe… Je me suis vraiment battu pour que Canal les prenne, parce que De Greef n’était pas chaud du tout. A force d’insister, il avait dit : “allez, on y va !”, et il s’était pris une volée de bois vert de la presse qui pense bien, au prétexte qu’on se moquait des pauvres. Jusqu’au jour où, brusque revirement, quelqu’un a décidé que non, finalement, c’était assez génial et les Deschiens sont devenus le must absolu.

Et en 2021, qu’est-ce qui vous fait autant rire que les Deschiens ?
Différemment, parce que c’est très difficile de comparer les natures de rire, mais je suis absolument raide dingue de Bertrand Usclat (Broute), parce qu’il arrive à mettre le doigt là où ça fait mal, sans insister. Je trouve que le type est gracieux, qu’il a du talent, c’est super bien écrit. Je suis très très fan, je n’en rate pas un.

Qu’est-ce qui, d’après vous, manque le plus à la télévision, un De Greef ou un Gildas ?
C’est difficile parce que ce n’est plus la même télé, la même époque, le même contexte, le même paysage ni les mêmes offres… Mais ce qui manque sur le fond, ce sont des directeurs de programme imaginatifs, qui prennent des risques et essaient d’inventer de nouveaux formats. Les fameux talk-shows qui ont été inventés, ou en tous cas mis en place, parce que c’était un format qui existait depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, mais qui ont été mis en place en France, à l’heure du fameux access prime time, dans lesquels on mélange du talk (de la parole) et du show (du divertissement), ça, c’est un De Greef, c’est personne d’autre. Et Gildas manque pour cette espèce de bienveillance forcenée, pas du tout dans le jugement ou l’ironie. Il s’intéressait vraiment sincèrement aux gens qu’il avait en face de lui.

Et à vous, lequel des deux manque le plus ?
Philippe. Alain, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup bossé, mais Philippe, c’était comme un grand frère dans le travail. On a eu une complicité incroyable, on s’est vraiment amusés, il s’est laissé surprendre autant que je le voulais, il était très client de tout ce qu’on pouvait lui amener comme connerie. Et humainement, on s’entendait super bien, c’est la base…

La Gaule en Suisse – Elodie Jardel / CANAL+

A la télé, vous avez été speaker/animateur de talk-show, et reporter -vous l’êtes toujours-, lequel de ces terrains vous convient le mieux ?
Aujourd’hui, je n’ai plus du tout envie de faire d’émissions de plateau, même avec un fusil. J’ai pris en détestation les plateaux bruyants, avec un public qui applaudit sans très bien savoir ce qu’il applaudit, avec cette mécanique de jingles, de magnétos… Je déteste ça. Ce que j’aime, c’est pouvoir alterner une émission comme «Profession» où on est à la fois dans un truc intimiste, presque radiophonique, interrompu par personne, sans promo, on parle juste d’un métier. J’adore faire ça, et j’adore, par ailleurs, repartir sur les routes faire mon petit Tintin, avec «la Gaule», m’amuser à aller rencontrer des doux-dingues. L’équilibre des deux me convient tout à fait.

Si je vous ai parlé de speaker et de grand reporter, c’est évidemment parce qu’il s’agissait des métiers de vos parents, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes. Comment on se construit à côté de deux fortes personnalités comme ça, comment on devient Antoine de Caunes ?
Lisez le livre…

Je savais que vous alliez dire ça…
C’est une des questions à laquelle j’essaie de répondre… Quand j’étais môme, dans les années 50 début 60, mes deux parents, non seulement faisaient de la télévision, mais en plus étaient les têtes de gondoles de l’époque, parce que la télévision démarrait, que tout était en train de s’inventer, qu’eux-mêmes étaient multifonctions… Mon père faisait aussi bien du sport que le 20h ou des variétés ; ma mère a d’abord présenté les programmes, ensuite elle s’est mise à réaliser, à en produire. Ils ont grandi avec le bébé, mais tout en gardant la tête froide, sans jamais se laisser étourdir par la notoriété, le succès, les projos. Ils n’étaient absolument pas dupes de ça, ils n’étaient dupes de rien. J’ai grandi là-dedans, et ça a complètement dé-glamourisé la télé. J’ai pu croiser des gens que peu de gens ont croisés de manière aussi intime, des Bourvil, des Salvador, des Johnny, qui préparaient les émissions de ma mère, mais ça faisait partie de la vie quotidienne. Et mes parents m’ont laissé libre de mes choix. Je voulais faire de la photo, de la musique, mais comme j’étais mauvais musicien et pas très bon photographe, j’ai bifurqué vers l’écriture, mon troisième cheval. J’ai commencé à faire des piges dans les journaux, et comme je baignais dans ce milieu-là, j’ai re-croisé un réalisateur de télé avec qui je m’en- tendais très bien, j’ai été assistant et on a déposé un truc… Ça s’est presque fait «à l’insu de mon plein gré» comme disait Virenque, je n’avais pas un but, un plan de carrière, c’est une époque où on pouvait se laisser porter.

Debout : Izia Higelin, Antoine de Caunes, Ayo, Eddy de Pretto. Assis : Stéphane Eicher, Pomme, Woodkid – Photo Rudy Waks / Canal+

Vous êtes plutôt du genre à regretter le monde d’avant ou espérer beaucoup du monde d’après ?
Je regrette le monde d’avant Internet, ou les choses se méritaient, si on voulait appeler quelqu’un il fallait qu’il soit là, si on voulait aller trouver des disques en avant-première, il fallait aller à Londres, il fallait aller voir les concerts, se parler dans la rue… Je regrette ce monde-là et je suis désespéré par le monde des tablettes, des portables, de cette espèce d’hypnose générale, de diversion de la réalité, ça, ça m’affole. En même temps, je me dis que c’est une période transitoire et que l’homme ayant suffisamment de génie, bienveillant ou malveillant, s’il arrive à détourner l’inertie générale, on peut déboucher sur un monde un peu plus humain et un peu plus vivable… Je resterai optimiste…

FAN DE

Quelle émission de télé auriez-vous rêver d’animer ?
Aucune. Les émissions que j’avais envie de faire, je les ai faites, les émissions de musique, Chorus, Rapido, les émissions en Angleterre tout ça… C’est vraiment des choses que j’avais en tête et que j’ai pu faire parce que j’ai croisé la route de gens qui avaient les mêmes intentions au bon moment.

Le dernier morceau qui vous a fait danser ?
C’est un groupe de l’Arizona qui s’appelle Xixa (prononcer Tchi-Tcha), il y a un morceau dans le dernier album, «Eclipse», un mélange de rock psychédélique et de cumbia, sur lequel j’ai guinché tout l’été. Ecoutez ça, c’est très joyeux, si vous restez assise c’est que vous avez un problème lombaire.

Celui que vous chantez sous la douche ?
J’évite de chanter de manière générale, encore plus sous la douche, mais je peux fredonner du Bruce… notamment une chanson que j’adore : « Thunder Road ».

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ?
J’aime beaucoup la photo, j’aimerais bien un portrait de Richard Avedon, une peinture du Titien ou un original de Jean Giraud (le dessinateur de Blueberry)…

Le dernier auteur que vous avez dévoré ?
Rosa Montero, qui vient de publier un nouveau roman, chez Métailier. Je l’avais découverte grâce à Mona Cholet, qui m’avait fait lire «le Roi Transparent», un des plus beaux livres que j’ai lus ces dernières années. Et son nouveau roman, «La Bonne Chance», est absolument remarquable.

L’acteur ou l’actrice qui vous touche le plus ?
Récemment, c’est Timothée Chalamet dans « Dune ». Il a une grâce absolue, ce que les Anglo-saxons appellent la “star-quality”, il est à l’image et hop ! il prend toute la lumière. C’est un magnifique acteur, j’avais adoré ce qu’il avait fait dans «Call me by your name» ou «Le Roi». Et en allant voir Dune, évidemment, je suis aussi tombé amoureux de Rebecca Ferguson.

Le super-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ?
J’aime pas les super-héros… Ils me fatiguent un peu avec leurs moule-burnes et leurs super-pouvoirs. Ou alors ce serait Superdupont, de Gotlib.

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz



Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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