Mec plus-ultra : Olivier Giroud

Mec plus-ultra : Olivier Giroud

A contre pied !

Passement de jambes, dribbles et joli brossé du gauche, Olivier Giroud fait trembler lucarnes et petits filets ! Footballeur star à 34 ans, le plus chambérien des champions du monde chausse ses rêves comme il enfile ses crampons, mais qu’est-ce qui fait courir Oliv’ ?

Ce qui le fait courir ? L’adrénaline, la passion et… les records ? Plus que 8 buts au compteur et l’attaquant du FC Chealsea accrochera à son palmarès la place de meilleur buteur français de tout les temps, devant Titi ! Quelle fierté pour notre chauvinisme savoyard ! Avec une 100e sélection en équipe de France le 7 octobre dernier, quasi 9 ans jour pour jour après la toute première, Olivier Giroud croque les terrains comme il croque la vie, avec envie, persévérance, coups francs et retournés acrobatiques ! La confiance et des valeurs chevillées au corps, il en demande encore. L’histoire d’une vie. On remonte les filets ?

Activmag : Quel enfant étais-tu ?
Olivier Giroud : J’étais plein d’énergie ! Ma mère me qualifiait d’espiègle. En fait, j’avais toujours un ballon dans la main ou plutôt aux pieds. Il fallait que ça bouge, je détestais m’ennuyer. Je voulais toujours jouer, jouer, jouer ! Et dès les devoirs terminés, parce que mes parents me rappelaient que c’était important de bien travailler à l’école, je sortais m’amuser avec les copains.
Même si tu avais déjà toujours un ballon aux pieds, de quel métier rêvais-tu ?
A l’époque, j’avais un héros : mon frère Rom’ (NDLR : Romain, de 9 ans son aîné qui compte près de 40 sélections en équipe de France jeunes de football dans les années 90). Il était au centre de formation de l’AJ Auxerre et commençait à jouer en équipe de France jeunes. Il faisait la fierté de la région. Quand on se promenait avec maman dans notre village, tout le monde me demandait de ses nouvelles. Et j’ai compris qu’il faisait quelque chose de plutôt sympa. Du coup, j’ai voulu faire comme lui (rires). Taper dans le ballon et vivre de ça. Bon, c’était un rêve de gosse ! J’imagine que beaucoup de gamins ont ça dans la tête, surtout quand on commence à jouer au foot. C’était mon rêve, à moi aussi.

Pourtant tes parents te disaient que c’était très important l’école, tu savais qu’il te fallait un plan B, avais-tu une appétence pour autre chose ?
Quand mes parents ont vu que je pouvais prétendre à une carrière professionnelle, ils m’ont dit : « il faut que tu aies ton bac ! » C’était la condition sine qua non, il fallait que j’aille au moins jusque-là. Finalement, j’ai fait deux ans de fac ensuite, à Grenoble, tout en étant pro. J’y trouvais un équilibre. Ça me permettait de voir d’autres personnes, de différents horizons, d’avoir une ouverture d’esprit. J’ai fait STAPS, pour pouvoir faire un métier en relation avec le sport et assurer mes arrières.

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Quelles étaient tes matières préférées ?
A l’école, j’aimais l’histoire-géo. Je suis fou d’histoire, en fait. C’est mon père qui m’a transmis la passion. Surtout la seconde guerre mondiale et la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS. J’ai regardé beaucoup de films dessus quand j’étais plus jeune. J’ai aussi eu un prof qui m’a fait l’aimer par sa façon de nous l’enseigner. Après, j’aimais bien la géographie aussi, pour connaître un peu mieux le monde qui m’entourait. J’avais aussi déjà une attirance pour les langues, l’anglais, l’italien. Mais bon, on ne va pas se mentir, j’aimais bien l’EPS quand même (rires).

On reste dans l’enfance, à la télé, on avait 6 chaînes, que regardais-tu quand tu en avais le droit ?
Forcément Olive et Tom ! Mais, je me souviens qu’après l’école, on avait la chance d’avoir nos grands-parents maternels qui habitaient à 100 m de chez mes parents, dans le même village. Quand je rentrais de l’école, je m’arrêtais prendre le goûter chez eux, devant les dessins animés. Et puis après, quand j’en ai eu le droit, je regardais la première mi-temps des matchs de foot. A la pause, j’essayais bien de négocier, mais il fallait aller se coucher…

Trop dur ! Et avec tes enfants, tu limites aussi ?
Mes enfants, j’essaie de les éduquer un peu sur le même modèle que celui de mes parents. Des valeurs de travail : on a rien sans rien. Respect, humilité, mais ils sont encore jeunes. Déjà, on essaie de limiter les écrans pour ne pas qu’ils deviennent accros. Parce que la nouvelle génération est scotchée sur les iPad et les portables. Ne serait-ce que par rapport aux yeux qu’il faut préserver. Ma chance, c’est qu’ils jouent assez peu aux jeux vidéo. Leur truc, c’est encore les dessins animés. Pour l’instant… Donc il faut surveiller. Mais plus tard, oui, je leur ferai découvrir. Y a pas de raisons… Petit, moi, j’adorais jouer à Mario Kart ou à Zelda (rires).

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Il y a 30 ans, tu avais 4 ans, as-tu un souvenir de cette époque ?
Pas vraiment. Mais ma mère a retrouvé une photo qui parle d’elle-même. Je ne devais même pas avoir 4 ans. J’étais en train de tirer dans le ballon du pied gauche et de tenir mon biberon de la main droite. Pour dire à quel point j’étais mordu, déjà, mais que je ne perdais pas le nord avec mon biberon (rires). C’est une photo qui m’a marqué.
Le monde s’est accéléré. Ça ne te fait pas peur d’avoir 30 ans aujourd’hui ?
Je pense que c’est important de vivre avec son temps, tout en gardant beaucoup de lucidité et les pieds sur terre. Toujours se rappeler d’où l’on vient. Moi j’ai eu beaucoup de chance, j’ai toujours reçu une éducation qui m’a permis de ne jamais me prendre pour un autre. Et par rapport à ce que je suis devenu, j’ai aussi conscience qu’on a un rôle d’exemple à jouer. On se doit de véhiculer des messages importants. Comme une des causes récentes que j’ai soutenues. On parlait d’enfance et d’école tout à l’heure… Le harcèlement scolaire, c’est une cause pour laquelle je suis très impliqué. Et qui me touche beaucoup. Parce que j’ai des enfants et que je ne veux pas qu’ils vivent ce genre de choses. Et pourtant, énormément de jeunes aujourd’hui sont touchés par ce fléau, amplifié par les réseaux sociaux. Je suis très vigilant par rapport à ce vecteur-là. Moi, j’ai twitter et facebook pour soutenir des associations caritatives et pour mes sponsors. Mais voilà, je les utilise vraiment pour faire passer des messages forts, qui me tiennent à cœur et pour aider ceux qui en ont besoin.

As-tu confiance en l’avenir ?
Je suis quelqu’un qui a la foi, donc je fais confiance. Je sais qu’on traverse des moments très difficiles, mais je suis persuadé qu’il y aura des jours bien meilleurs qui arrivent. Mais il faut que chacun prenne conscience de ce qu’on doit améliorer. Notamment pour notre planète. Par l’écologie, c’est essentiel et puis clairement par l’éducation qui doit être au cœur de nos préoccupations, aujourd’hui. Chacun doit enseigner ce qui est bien ou pas à ses enfants. Et puis avoir de la bienveillance envers les autres. Moi, j’essaie d’appliquer le précepte : “Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse”. Toujours essayer d’être exemplaire et surtout ne pas blesser son prochain. Apporter de la confiance autour de soi et la transmettre à ses enfants. Pour qu’ils volent de leurs propres ailes, qu’ils soient pleinement acteurs de leur vie.

Et ça marche la bienveillance dans la jungle du football ?
C’est sûr que c’est un monde un peu impitoyable. Dès le plus jeune âge, il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus. Je pense que la force de caractère joue une grande part dans ce milieu du sport de très haut niveau. A un moment donné, le talent ne suffit plus. C’est là qu’il faut faire preuve d’une force mentale au-dessus de la moyenne. On ne te fait pas de cadeaux. Et il ne faut jamais baisser les bras. J’adore cette phrase de Nelson Mandela qui dit : “Ne me jugez pas par mon succès, jugez-moi par combien de fois je suis tombé et je me suis relevé.” La vie de tous les jours, c’est aussi des doutes, des moments difficiles, mais il ne faut jamais rien lâcher, c’est ce que j’explique dans mon livre « Toujours y croire ». C’est l’héritage que j’aimerais laisser à mes enfants.

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On n’oublie pas ses 30 ans ! D’ailleurs dans le foot, 30 ans, c’est quoi ?
C’est l’âge de la maturité. Il paraît qu’entre 28 et 31 ans, pour un attaquant surtout, t’es au top. Pour ma part, c’est vrai que les années 2015-2016 font parties des meilleures sur le plan statistique. Pour un footballeur, normalement, tu dois être au sommet de ton art. Mais j’ai encore pas mal de gaz !!

Avec 44 buts en équipe de France, juste derrière Thierry Henry, mais devant Michel Platini, il te manque 8 buts pour être le meilleur buteur de l’équipe de France de tous les temps. C’est réalisable ?
Evidement que c’est réalisable ! Je ne me fixe aucune limite ! Mais ce sera difficile. Ça dépendra aussi du nombre de sélections que j’aurai dans les prochaines années. Il faut y croire !

C’est un but ?
Mon ambition, ce serait de gagner l’Euro, pour faire comme nos aînés (NDLR : champions du monde en 1998 et champions d’Europe en 2000) et puis, oui, mon autre rêve, ce serait pourquoi pas de passer devant Thierry Henry…

Quel est ton plus gros défaut ?
J’ai tendance à donner ma confiance un peu trop facilement. A être naïf, peut-être. C’est ce que me reproche ma femme, parfois. J’ai une forme d’insouciance, il faudrait que je sois un plus sur ses gardes, plus prudent. Mais c’est dur de changer sa nature…

As-tu des tics ou des tocs ?
On va dire que j’ai des habitudes. Quand je mets le réveil, il faut que ça finisse par un 7. Ce n’est pas de la superstition, mais voilà, c’est le chiffre parfait dans la Bible.


La Covid change les pratiques. Comment vis-tu les matchs à huis clos et tout ce qui va avec ?
Dans le sport, ça perd de son charme, c’est clair. Des matchs de foot sans public, ça n’a pas la même saveur. Pour autant, on est professionnels, on reste des compétiteurs : seul le résultat compte et on est bien obligé de se plier aux règles sanitaires. Mais au-delà du terrain, ça réduit les contacts et les échanges. C’est triste. J’aurais préféré qu’on isole les personnes à risques, tout en responsabilisant les autres, sans bloquer toute une économie, un pays, tuer des commerces… Après, je n’ai pas la science infuse, mais je trouve ça tellement dommage. Il y a tant de personnes qui subissent de plein fouet cette crise, qui vont peut-être devoir dire adieu à leurs rêves, leur restaurant, leur bar, leur job…

Qu’est-ce que tu aimerais qu’on dise de toi dans 30 ans ?
Avant tout, que j’étais un bon joueur. Une bonne personne. Un bon exemple pour les enfants.

© Téo Jaffre pour Saltomag.com / © Darren Walsh / Chelsea FC / Getty Images / © Xavier Laine/Getty Images

mec plus-ultra : Jean-Louis Borloo

mec plus-ultra : Jean-Louis Borloo

L’humain sur le cœur

Sous ses airs d’inspecteur Colombo, on ne soupçonne pas toujours les ressources inépuisables de cet homme que rien n’arrête. Que ce soit un club de foot en perdition, une ville au bord du gouffre, jusqu’à un continent à 2 doigts de l’implosion, Jean-Louis Borloo est de tous les défis ! Sans imper ni langue de bois.

Et quelle leçon de vie ! Car si on le connaît ministre de l’écologie, de l’économie, de l’emploi, de la cohésion sociale, du logement… député, maire ou ancien avocat d’affaires, à 69 ans, depuis ses heures de scout, entraide et volonté ne l’ont jamais lâché. Quitte même à tout plaquer pour mieux monter au créneau. Avec Jean-Louis Borloo, pas de coup d’épée dans l’eau, c’est la chemise qu’il aime mouiller. De tous les défis on a dit ! Fervent défenseur des injustices et des inégalités, sensibilité planquée sous sa bonne humeur, il se confit sur son parcours touchant, tranchant, inclassable… Son carburant à lui, c’est l’humain, sinon rien.

Activmag : Trentenaire, vous étiez président du club de foot de Valenciennes, que retenez-vous de ces années-là ?
Jean-Louis Borloo : C’était un club, dont le tribunal devait prononcer la fermeture après son dépôt de bilan. Et dans le bassin minier, que ce soit Valenciennes, Lens ou Saint-Étienne, on sait l’importance absolue du foot. C’est toute l’âme ouvrière qui était dans ce club. Les gens du coin disaient : “Les lumières des hauts fourneaux se sont éteintes, il n’est pas possible qu’on éteigne les lumières de Nungesser”. C’était la fin absolue. Alors à l’époque, quand on m’a demandé de donner un coup de main, j’y suis allé. Redonner un peu de lumière, d’espoir. Surtout dans ces conditions-là, c’était la région la plus chômeuse d’Europe à l’époque. Et c’était tellement extraordinaire de voir ces 18 équipes. Parce que, il y a l’équipe première, mais il y a aussi tous les mômes. C’est ce qui m’a touché, la communion entre ces joueurs et ce public. Il y avait quelque chose… Une émotion invraisemblable !

Ainsi, vous seriez philanthrope ?
Non, mais aider les autres, c’est se faire du bien aussi ! Aimer les autres, les respecter, les soutenir, c’est gratifiant.

Vous avez commencé votre carrière politique aux côtés de Simone Veil, qu’en retenez-vous ?
Simone, je l’aime tout court. Ce que j’adorais au-delà de tout chez elle, c’est que Simone se voyait comme une femme ordinaire qui avait un destin extraordinaire. Elle a toujours considéré qu’elle était l’instrument et le symbole à la fois de la Paix, de l’Europe et de la Liberté de la Femme. Elle ne s’est jamais prise pour quelqu’un de supérieure, plus intelligente, plus brillante, plus cultivée, rien de tout ça. Tout était d’une grande simplicité chez elle. Ce qui est étonnant, c’est qu’elle n’avait pas vraiment confiance en elle… Un destin incroyable ! Elle reste à jamais une lumière et un cap.

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Quand on est l’un des avocats les mieux payés au monde (selon Forbes), quelle peut être la motivation pour abandonner cette voie et se consacrer à une ville comme Valenciennes ?
Pour tout vous dire, c’est parti d’une énorme erreur de jugement ! Le Valenciennois connaissait alors les plus grands plans de licenciements d’Europe. Bien que je ne sois pas Valenciennois mais Parisien, on me demande de donner un coup de main. Et moi, à 35 ans, je croyais être efficace. J’avais une espèce de prétention, j’ai pensé que redresser une ville comme ça, ça ne devait pas être si sorcier ! On allait faire venir des entreprises et ça allait fonctionner. Je pensais pouvoir faire les deux en même temps, avocat à Paris et maire à Valenciennes. Excès de confiance d’une certaine manière ! J’ai présumé de mes forces. Et, au bout d’un an et demi, je me suis rendu compte d’abord, que remonter une ville comme ça, c’était presque impossible. En tout cas, ce n’était pas possible de ne pas y être à temps plein. Il fallait faire un choix. J’ai donc décidé, en mon âme et conscience, d’arrêter mon métier d’avocat. De donner le cabinet à mes collaborateurs et de partir sans me retourner, à temps plein, 12 ans comme un mort de faim à Valenciennes ! Donc vous voyez, c’est une erreur d’appréciation qui a fait que je me suis retrouvé là.

Vous auriez pu choisir le cabinet d’avocat…
Oui, mais en même temps, quand vous vous engagez pour la collectivité, vous donnez un autre sens à votre vie. Evidemment que c’était très très difficile. 26 % de chômeurs, on ne se rend pas compte de ce que c’est dans un bassin d’un demi-million de personnes. C’est un autre monde. Tout à la fois une vraie pauvreté, une désespérance et une solidarité et une fraternité touchantes. Et donc, j’allais faire quoi ? Fuir, renier mon engagement ? Non ! En plus, porté par l’insouciance des trentenaires, j’étais convaincu qu’après un mandat ou deux, ça marcherait suffisamment bien et que je pourrais retourner dans le privé. Tout ça ne me paraissait pas être un effort, un sacrifice extraordinaire. C’était une mission, puis je pensais reprendre le cours de ma vie. et non, ça l’a changé. Mais pour être honnête, si au début, les gens étaient venus me chercher en me disant “tu veux être élu maire ? Mais tu dois quitter le barreau tout de suite…”, si j’avais compris ce que ce serait, je n’y serais pas allé ! Pendant 12 ans tous les matins, j’avais l’impression qu’on n’y arriverait pas, qu’on n’honorerait pas l’engagement. Maintenant, j’y suis allé et ma vie est bien plus belle et grande d’avoir fait ce choix.

A 35 ans, j’étais convaincu d’être un type efficace. J’avais une espèce de prétention, j’ai pensé que redresser une ville comme ça, ça ne devait pas être si sorcier !

Qu’est-ce qui fait un bon politicien ?
Il faut être engagé, suer, mouiller le maillot, aller au fond des choses, ne pas se contenter de ce que vous racontent les sachants. Dire : “mais attendez, je ne comprends pas, ce truc-là, vous me dites que c’est une erreur, mais expliquez-moi : quand les gens l’ont installé, ils n’étaient pas crétins ? Ça a dû être une bonne disposition quand on l’a faite. Alors qu’est-ce qui a dérapé ?” Il faut une énorme curiosité et toujours aller voir derrière le rideau les vraies raisons. Et il faut savoir fédérer. La grosse erreur, c’est de croire que le rôle du maire se borne au périmètre de la mairie et de son budget. Pas du tout, le maire et son équipe, c’est du leadership. Ce qui est bon pour la ville, peut être fait par la chambre des métiers ou par les eaux et forêts, par exemple… Le politique doit être un leader fédérateur des énergies des autres. Parce que pour faire une politique du logement, ce n’est pas possible sans le 1% logement, sans des règles fiscales, sans des agences d’urbanisme, du coup sans les agglomérations… Il faut fé-dé-rer !

Au final, avez-vous la sensation d’avoir fait bouger les choses ?
Pour vous répondre, je vais vous raconter quelque chose. Ça fait à peu près 20 ans que je suis parti de Valenciennes et j’y vais peu pour ne pas gêner mes successeurs, parce que c’était fusionnel. Vous savez, quand vous revenez de nulle part, quand vous faites venir Toyota, Mercedes, Peugeot, il y a une vraie communion. Et l’autre jour, le maire de Valenciennes, un ami formidable et un grand maire, m’appelle et me dit : “Tiens, j’ai vu dans le calendrier, la semaine prochaine, ce sont les 30 ans de ton élection à la mairie. Est-ce que tu es d’accord qu’on fasse un petit pot ?” Ça m’a touché, j’y suis allé. Et quand je suis arrivé avec Béatrice, ma femme, le grand salon d’honneur de la mairie était plein à craquer : ces visages, ces personnes qui au fond, ont été un temps toute ma vie. Je peux vous dire que quand vous voyez ça, 30 ans après… Et on dit que les gens sont ingrats ? Mais vous plaisantez ? Ils m’ont donné 100 fois plus que ce que je leur ai apporté, 1000 fois plus ! Donc je réponds : oui, oui, oui, on peut changer le destin, pas dans tous les domaines, mais dans un bassin de vie, au niveau d’une nation, d’une ville, d’un quartier, oui, on peut changer les choses.

La politique d’il y a 30 ans, des années quatre-vingt-dix, était-ce différent ?
Je ne peux pas vous dire, parce que, quand j’étais à Valenciennes et que j’en suis devenu maire, je n’ai pas eu l’impression de faire de la politique. Pour moi, c’était comme un gros dossier d’avocat. Plus gros que les autres certes, qui va me demander plus de temps, voire plus d’années que les autres. Sauver l’industrie, implanter des boîtes, aller au plus près de ceux qui sont en grande difficulté, installer un théâtre, ramener la culture, le sport, créer une équipe de basket féminine, l’amener sur le toit de l’Europe, créer les premières grandes écoles du numérique –Supinfo forme les plus grands talents dans le monde-, le mot «politique» est alors très loin de moi ! Mais quand Simone me dit : “Jean-Louis, vous m’accompagnez à Bruxelles, je veux que vous soyez mon numéro 2”, j’y vais. Parce que c’est Simone. Je ne savais même pas dans quel groupe elle s’inscrivait. Et franchement, ça n’avait aucune importance.

Alors au niveau local, si on vous suit, ce n’est pas de la politique ?
Mais jamais, ou alors c’est qu’on ne va pas en profondeur, qu’on n’est pas passionné. Mais sinon non. C’est d’ailleurs pour ça qu’il existe une fratrie des maires. Quand je suis entré dans le gouvernement Raffarin sous la présidence Chirac, je ne les avais jamais rencontrés de ma vie, ni l’un ni l’autre, ni aucun membre du gouvernement ! Eux, ils ont juste pris le jeune gars de Valenciennes qui avait quelques succès dans sa ville. J’étais un peu une caution sociale dans un gouvernement de droite, j’imagine. Allez, on va dire un Bernard Tapie du nord! C’était que pour l’image. Sauf qu’on s’est mis au travail : le Plan pour les banlieues, on a détruit 200.000 logements dans des tours, on en a réhabilité 600.000, le Plan de cohésion sociale, les services à la personne, le président et le premier ministre ont été l’un et l’autre en soutien total, merci à eux. C’est pas plus compliqué que ça.

Et pourquoi cela ne nous paraît pas si simple, vu de l’extérieur ?
Ah mais ce n’est pas simple pour eux, non plus. Je vais vous expliquer ce que je crois : vous voyez une équipe de foot par exemple. La finale, elle ne se joue pas exclusivement le jour J. C’est 3 ans avant et puis l’été le stage en altitude, puis la composition de l’équipe, les gauchers et les droitiers, les ententes de toutes natures, la complémentarité, le choix de l’entraîneur du kiné, du préparateur physique, les combinaisons tactiques au fil des matchs, tout ça pour arriver le jour de la finale. Et nous, en France, on élit un Président qui constitue une équipe gouvernementale en quelques heures. Et quel que soit le talent de ceux qui sont choisis, l’absence de préparation individuelle et collective, sauf dans quelques cas rares, rend très difficile de piloter des administrations complexes, du jour au lendemain ; il faut 1 à 2 ans pour maîtriser tout cela, et pour couronner le tout, on a ce turn-over des ministres en France très élevé !

Que pensez-vous du manque de confiance des Français dans leurs hommes politiques ?
En partie pour la raison que je viens d’expliquer, les débats médiatiques permanents, leur extrême fréquence ne sont souvent que superficiels. Puis c’est la loi du genre, cette défiance que l’on retrouve également envers les journalistes, les organisations syndicales, voire les magistrats.

La femme en politique, on en est où ?
Je peux sûrement me tromper, mais j’ai le sentiment que c’est un des secteurs le plus féminisé en France. La parité est à l’Assemblée, au gouvernement, dans les régions, dans les villes et nulle part ailleurs: pas dans le CAC 40, ni dans les PME… Donc contrairement aux idées reçues, la féminisation en politique est très en avance sur le reste de la société. Qui est maire de Paris ? Mme Hidalgo. Maire de Nantes : Mme Rolland, Maire de Rennes, c’est Mme Appéré, Maire de Calais, ville au combien difficile, c’est Natacha Bouchart, à Marseille, c’est Mme Rubirola, Lille, Martine Aubry, Strasbourg…

J’étais un peu une caution sociale dans un gouvernement de droite, j’imagine. Allez, on va dire un Bernard Tapie du nord ! C’était que pour l’image. Sauf qu’on s’est mis au travail.

Vous qui avez été ministre de l’Ecologie, vous l’avez vu venir, la vague verte ? Comment voyez-vous l’environnement aujourd’hui ?
Je pense que le débat de savoir si c’est de la faute de la main de l’homme ou si c’est la distanciation au soleil n’a pas d’intérêt. Parce que c’est les 2 ! Mais pour autant ce n’est pas absolument indispensable d’envoyer des millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, cette fine couche qui ne fait que 18 km au-dessus de nos têtes ! Toute l’économie moderne va aller vers une économie décarbonée. Parce que ça va être capitalistiquement intéressant. Parce que c’est ça qui va avoir de la valeur. Exemple : si je vous présente une maison chauffée au fuel, que son électricité vient du charbon, qu’elle n’a aucune efficacité énergétique, ni thermique. Qu’elle n’a pas d’effacement… Si je mets juste à côté, la même maison avec zéro émission de CO2, efficacité énergétique maximale quand vous n’êtes pas là, il y a même des microcoupures qui font réduire votre consommation de 30%… Laquelle des deux aura le plus de valeur ? Evidemment à la revente, la seconde, c’est sûr ! Donc c’est capitalistiquement, financièrement, économiquement intéressant d’aller vers ce modèle-là. C’est ce modèle qui va gagner, il n’y a aucun doute. Après, c’est comment on y va ? Et à quel rythme ? Car la perte de la biodiversité est très préoccupante, il n’y a pas de vie sans elle, sans compter l’épuisement des réserves.

Mais ce n’est pas ce dont on nous parle… On nous parle de responsabilité, d’une planète qui va exploser…
Je ne sais pas si elle va exploser, ce que je sais, c’est que le dérèglement climatique aujourd’hui provoque des drames humains épouvantables, notamment en Afrique. C’est quoi la jeunesse africaine aujourd’hui ? C’est des gamins, sur un chemin de terre, qui vont vers la musique et la lumière des grandes métropoles, des grands ports et des grandes capitales et qui, déracinés, croisent ou sont pris en mer par tous les dangers du monde. Vous rajoutez à ça la sécheresse, le lac Tchad, etc. Ça aggrave les grandes migrations. Pour toutes ces raisons, il faut absolument aller vers une économie décarbonnée et plus vertueuse. La seule question, c’est le rythme. Et les économies qui s’effondreront seront celles qui ne seront pas sur le bon rythme.

Et ce n’est pas trop tard ?
Pas du tout, trop tard de quoi ? Si on parle de la France, je vais vous donner 4 chiffres –bon, les experts ont 50 formes de calculs, mais on va prendre une forme et faire les comparaisons dessus- : les émissions de CO2 par habitant, en gros, on est entre 5 et 6 tonnes pour un Français, 21 pour un Américain, 11 pour un Allemand et 200 kg pour un Africain. Donc, notre pays, de ce point de vue-là, est extrêmement vertueux. Pour que la planète aille parfaitement bien, il faudrait être à 2 tonnes par habitant et par an. Comme il y en a qui sont à 200 kg, ça serait bien qu’ils puissent monter jusqu’à une tonne, et que ça leur permette de vivre et de se développer. Les pays industrialisés devraient être entre 4 et 5 tonnes. Donc la France n’a pas été spécialement coupable, ici. Mais, il n’est pas interdit d’accélérer. Parce que c’est gagnant en tout. Ça fait moins de CO2, c’est plus rentable, plus économe et on y a intérêt. Là, je vous parle depuis ma voiture -garée!- une Zoé électrique. Je vous garantis que je ne retournerai plus aux voitures thermiques. C’est 10 fois plus souple, les reprises sont exceptionnellement plus puissantes, c’est plus agréable, il n’y a aucun bruit. Je rentre chez moi, je branche mon truc, je ne suis plus passé à la pompe à essence depuis que j’ai cette voiture, quand on circule beaucoup, c’est économe. Alors il y a des contraintes, mais tout ça va se réguler. Le sens de l’histoire, c’est ça !

Même si on nous dit qu’on ne sait pas ce qu’on va faire des batteries?
Mais il n’y a aucun modèle qui soit parfait. Pour l’instant, on ne sait pas traiter ça, mais je vous signale qu’on ne sait pas traiter le béton non plus.

Quel est votre idéal par rapport à l’Afrique ?
En Afrique, 65% des gens n’ont pas accès à la lumière. L’électricité, c’est le premier des droits de l’Homme, puisque c’est ce qui permet les autres : le droit à la santé, à l’éducation, à la sécurité, à l’industrie agroalimentaire, etc. C’est inimaginable ! En plus, l’électricité, c’est un truc assez miraculeux : il n’y a aucune difficulté technique. Tout le monde sait faire de l’électricité dans le monde ! J’ai passé 3 ans là-bas, à essayer de comprendre. Parce que, aujourd’hui il y a 1 milliard 200 millions d’Africains, il y en aura le double dans 30 ans, ce n’est juste pas tenable. Souffrance, développement, migration, à tous les niveaux. Il fallait un outil africain, avec des fonds propres. J’ai donc créé une agence là-bas qui a levé 3,5 milliards d’euros de subventions européennes la première année, pour abonder tous les projets, petits et grands. L’agence ne se mêle pas des projets. Elle est là pour apporter la part de fonds propres, la part de risque. Cette Agence est maintenant présidée par un Chef d’Etat du continent africain Donc, ça a démarré. Evidemment, comme tous ces gros trucs à 54 pays, c’est compliqué. Au-delà de ça, il faut absolument cesser le désintérêt de l’Europe pour un continent qui est à seulement 14 km. Donc le plus grand événement des 50 ans qui viennent, c’est évidemment un très grand traité de paix, de prospérité, de sécurité, entre l’Afrique et l’Europe. Ça, c’est le sujet ! De toute façon, la société européenne tourne en rond maintenant. Tout ce qui peut se passer d’intéressant, c’est quelques très grands enjeux sur les gafa, la souveraineté numérique, la mer et les océans, le climat, et le traité Europe-Afrique. J’en ai reparlé avec le Président la semaine dernière. Il y a une présidence française de l’Union Européenne au premier semestre de 2022, je pense que c’est le moment de mettre véritablement le sujet sur la table. C’est simple : l’Afrique, c’est la chance de l’Europe ! Parce que c’est de la croissance juste à côté de nous, s’il y a de l’énergie partout, s’il y a les infrastructures, c’est le seul endroit où on va presque doubler la population en 30 ans. C’est inimaginable. 1 milliard 200 millions d’Africains de plus à loger, à nourrir, à former… C’est un marché de proximité. Ou c’est évident. Ou c’est le drame. Rien faire, c’est perdant perdant. Tout faire, c’est gagnant gagnant.

Êtes-vous un optimiste, Jean-Louis Borloo ?
Vous connaissez cette vieille phrase : “on commence à aimer la vie quand on prend conscience qu’on en a qu’une.” Profondément, c’est ce que je ressens. Quand je me lève le matin, je veux que mes journées soient belles. Et elles le sont. En s’intéressant à des sujets généraux, en donnant des coups de main individuels, en donnant un peu de soi. Voilà, c’est pas glorieux, c’est être heureux. Il y a plein de sujets de société que je trouve très intéressants ou d’autres qui me font enrager : il y a notamment des transferts de richesse absolument ahurissants. Qu’il faille faire 18 000 km a un produit pour gagner 0,02 centime au kilo, c’est complètement fou !

Vous pensez qu’on peut être optimiste, quand on galère en fin du mois ou quand on traverse une crise comme la Covid, par exemple ?
Bien sûr, il y a des situations très compliquées, voire dramatiques, des anciens qui sont partis seuls, des décès et aujourd’hui un contexte économique très difficile, une nouvelle pauvreté, notamment dans les quartiers. Mais il faut aller de l’avant, donner un sens à tout ça. Et à condition de ne pas être juste un consommateur. Dépasser la quotidienneté parfois difficile, pour partager d’autres valeurs, d’autres combats, d’autres projets.

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