BLANC D’ESSAI

BLANC D’ESSAI

A SKI MIEUX MIEUX

Comment -à part sur une carte- se situent les domaines français dans le paysage du ski alpin ? Quel est leur potentiel, leur marge de progression ? Nos voisins se posent-ils les mêmes questions que nous ? Avis d’experts.

Les stations françaises ont toujours une sorte de complexe, mais elles ne s’en sortent pas si mal !”, rassure Laurent Vanat, consultant suisse spécialisé en tourisme de neige et de montagne. Leurs forces et leurs faiblesses découlent, pour la plupart, d’une spécificité historique de la montagne française : le fondateur Plan Neige.
Initié par le Général de Gaulle, il aboutit, entre 1964 et 1977, à la construction de 150 000 lits dans plus de 20 stations nouvelles créées sur le modèle de la Plagne (Tignes, les Arcs, Avoriaz, Flaine…) et 23 stations anciennes. “Son objectif était la démocratisation du ski”, rappelle Jean-Marc Silva, directeur de France Montagnes. “Mais à l’époque, on parlait de sports d’hiver, pas de tourisme de montagne -sauf pour quelques stations visionnaires comme les Arcs ou Avoriaz qui ont pensé aussi à l’été-. On pensait «vacances dehors», donc petits appartements. Chez nos voisins (Autriche, Suisse, Italie), le modèle des stations-villages est plus courant, avec un accès au ski en altitude par les remontées mécaniques, et un cœur de vie à l’année, en bas, ce qui permet plus facilement un développement dans la durée.

Tignes Val Claret©SavoieMontBlanc-Huchette

DES CREUX ET DES BOSSES

Cette volonté politique a fait de la France une référence mondiale en matière de ski, avec une grande diversité géographique et les plus hauts do- maines skiables d’Europe. “L’altitude assure une bonne sécurité de l’enneigement”, remarque Laurent Vanat. “La taille des domaines est également une de ses principales forces : si elle est aujourd’hui rattrapée par l’Autriche, elle a longtemps été le seul pays dont les grandes stations (La Plagne, les Arc, Val Thorens…) pouvaient comptabiliser plus d’un million de journées skieurs en une saison. Et côté tarifs, les Domaines Skiables de France (DSF) se targuent de proposer les forfaits les moins chers, même s’ils sont souvent noyés dans des packages.” Avec une moyenne de 30€, le pass journalier français serait en effet 11% moins cher que l’autrichien, 17% moins cher que le suisse* et trois fois moins cher que l’américain !
En ce qui concerne l’hébergement, par contre, si les «cages à lapins» des grandes résidences de tourisme construites dans les années 70 ont permis à de petits investisseurs d’accéder à la propriété et font encore le bonheur des petits budgets, “un grand nombre d’entre eux sortent du parc marchand parce qu’ils ne sont plus aux standards”, explique Laurent Vanat. “Dans l’hôtellerie, le rapport qualité-prix reste très favorable à l’Autriche, et si la restauration sur les pistes s’améliore, le niveau de la fameuse assiette skieur est assez faible.” Autre gros point noir : l’accès aux stations. “S’y rendre en transports publics est une vraie galère ! Alors que la Suisse est mieux équipée : là-bas, une quinzaine de stations sont connectées au train, soit directement, soit par une télécabine.

Sous le sommet du Grand Mont d’Arêches, face au Mont-Blanc. Arêches-Beaufort. Massif du Beaufortain. Savoie (73)

ALLER PLUS HAUT

Vu la vive concurrence internationale, il est important de voir les pratiques de tous les pays du monde et s’en inspirer”, commente Jean-Marc Silva. “Au Canada et aux Etats-Unis, même dans les stations créées de toutes pièces, les choses sont très structurées, très aménagées, très diversifiées. Whistler, par exemple, avec son activité vélo très forte, a la même fréquentation l’été que l’hiver ! En France, il y a donc aujourd’hui un développement important du vélo, avec l’arrivée de l’assistance électrique notamment, ou encore le Fat Bike, sur la neige. Les pistes thématiques, aussi, suscitent un intérêt grandissant des familles, avec des chasses au trésor, des pistes sur les animaux, la nature, la gastronomie (comme la Piste du Reblochon à La Clusaz) ; ou encore les Tyroliennes, évidemment, en cascades ou à virage. Quant à l’après-ski, qui a longtemps été notre talon d’Achille -en Autriche, c’est presque l’inverse : le ski est quasiment un prétexte à l’après-ski-, à l’instar de la Folie Douce, qui a décomplexé la montagne française là-dessus, on a développé un concept moderne, qui plaît énormément.

Châtel ©SavoieMontBlanc-Tisseyre

TOUS DANS LA MÊME PENTE

Mais quels que soient le pays et les différents atouts de chaque domaine, la plupart des stations alpines sont confrontées aux mêmes problématiques climatiques et économiques. “Elles ont fait de gros efforts pour augmenter leur capacité d’enneigement et assurer notamment les périodes de Noël”, explique Laurent Vanat. “Pour moi, il y a donc peu d’inquiétude à avoir pour les 20 ans à venir, et comme les modèles actuels ne nous permettent pas vraiment de savoir où on sera à ce moment-là, autant investir”. D’autant que le taux de couverture en neige artificielle des domaines français n’est encore que de 37% contre 48% en Suisse, 70% en Autriche et 90% en Italie du Nord*. La sécurisation de l’enneigement est d’ailleurs l’un des quatre axes prioritaires du Plan Montagne régional, dévoilé en septembre dernier, qui prévoit d’y consacrer 30 millions d’euros. Autre enjeu : attirer des jeunes générations qui se sont éloignées de la montagne. “Mais on essaie avec des méthodes qui datent de 30 ou 40 ans en arrière, comme les classes de neige (ndlr : en mai dernier, le Plan «Avenir Montagnes», présenté par Jean Castex, a acté pour la reconduction dans les massifs de la mesure « colos apprenantes », qui dispose d’une enveloppe de 5 millions d’euros) ou les cours de ski. Dans les années 70, celui qui venait en station de ski n’avait que ça à faire : apprendre à skier. Aujourd’hui, il le fait pendant 2h et s’il n’y arrive pas, il laisse tomber. Même s’il adhère à d’autres activités, on a surtout besoin de gens qui viennent skier, c’est ça qui les accroche une semaine.” En 2021, l’agence Savoie-Mont-Blanc a donc engagé une stratégie de re-conquête de la clientèle jeune, ces «futurs adultes fidèles», en accompagnant la tournée du Festival International des Sports Extrêmes (FISE) et le High Five Festival ou en communiquant sur les réseaux Snapchat et TikTok. Sur son site internet, une rubrique « Bons plans ski », qui compile les infos réductions, locations ou les offres flexibles « Ski M’arrange », leur est entièrement destinée.

Méribel ©SavoieMontBlanc-Gouedard

QUELLES PISTES ?

Dernier écueil : le coût des infrastructures. “Ce qu’on n’imagine pas, c’est que 30% des coûts sont en fait liés à la descente. Avant, on enneigeait peu et on damait peu. Aujourd’hui, pour satisfaire les clients, on enneige mécaniquement et on dame quotidiennement. Le coût du ski a donc augmenté par rapport au coût nominal du forfait, ce qui met les petites stations dans des situations délicates et pousse les autres à être imaginatives pour rester ouvertes le plus longtemps possible.” En chasse-neige prudent ou tout schuss, pas d’autres options, les stations se lancent donc toutes sur les pistes de la diversification ou des quatre saisons…

* Source Domaines Skiables de France – Indicateurs et analyses 2020.

PISTE NOIRE

PISTE NOIRE

PENTE TROP GLISSANTE ?

A ski, pour pouvoir modifier sa trajectoire en fonction d’un obstacle, il faut une excellente vision de loin ou des carres bien affûtées… D’autant meilleures que la piste est raide et la vitesse élevée. Sur la pente de la transition, les stations, elles, sont-elles bien équipées ?

©Savoie Mont Blanc/Alban Pernet

« S le modèle économique des années 60 a permis un essor phénoménal, une réussite fantastique, il arrive en bout de piste”, constate Guillaume Desmurs, journaliste et co-fondateur de Lama Project, un laboratoire d’idées qui entend contribuer à la transition économique de la montagne. “Mais les questions d’énergie, de renouvellement des générations, de crise climatique, de pollution, ne sont pas ou très peu traitées, parce que le modèle est en- core rentable.
Pourtant, assises, états généraux du tourisme, ateliers collaboratifs… Les énergies ont l’air de se mobiliser pour réfléchir à l’avenir du territoire, dans le contexte du changement climatique et de ses impacts sur l’économie locale. “Jusqu’en 2014, il y a eu une période de déni, une partie des acteurs n’y croyaient pas”, rappelle Vincent Vlès, professeur émérite à l’université de Toulouse -Jean Jaurès, spécialisé dans l’architecture et l’urbanisme des stations touristiques. “Mais avec les preuves apportées par le GIEC, les modèles affinés, les mesures du niveau d’enneigement et la remontée de la limite pluie-neige, ça s’est estompé. Aujourd’hui, les gens admettent que le changement est en cours et que ça va être dur, mais ils pensent qu’ils ont encore 20 ans devant eux et vont au bout du cul-de-sac. La plupart des élus locaux ont l’œil fixé sur l’économie et l’électorat, ils ne voient pas encore assez la cata.

Mont-Blanc depuis le versant du Christomet à Megève / ©Savoie Mont Blanc / MailletContoz

S’ÉLOIGNER DU TERRAIN

Alors quelle piste suivre ? Diversification ? Quatre saisons ? Est-ce que ça va suffire ? “Les quatre saisons ne sont que la nouvelle appellation d’un nom bar- bare : la désaisonnalisation du tourisme”, continue Vincent Vlès. “Il y a eu beaucoup de travaux de recherches et d’étude sur le sujet depuis 40 ans et les faits sont têtus, même si on peut étaler un peu la saison, c’est une option impossible d’un point de vue économique et technique, à cause, notamment, des vacances scolaires (convergence des flux touristiques aux mêmes périodes). Et contrairement à ce qu’on pense, les saisons ont tendance à se concentrer.” Quant à la diversification ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : “Quand un skieur dépense 120 ou 150€/jour, le randonneur en dépense 20… On parle de 200 000 personnes qui vivent du ski sur l’ensemble des massifs, ils ne vivront pas tous de la diversification.
De toute façon, il n’existe pas qu’un seul modèle, il faudrait réfléchir localement, par station ou par domaine. Que chacun ait un pôle spécialisé, financé par une collectivité de rang supérieur, état ou région -les maires ou les départements sont trop près du terrain pour prendre des décisions désagréables–, qui ne peut pas être viré par un vote. Des gens très formés, avec une expérience et de l’autorité, pour dire : «ça ne sert à rien, ça va coûter de l’argent sans pour autant avoir de l’effet».

NE PAS FONCIER TÊTE BAISSÉE

Au cœur de tout ça, il y a surtout l’immobilier et la hausse du prix du foncier”, complète Guillaume Desmurs.
Cette question est pourtant évacuée des discussions, rencontres ou ateliers consacrés à la transition, regrette-t-il. “Pour bien accueillir les touristes, il faut une vie à l’année. Et pour l’avoir, il faut créer des conditions qui attirent les habitants : de très bonnes écoles, les meilleures activités du monde, la plus belle piscine, la fibre… Mais au prix du m2, les locaux ne peuvent plus se loger. La Clusaz ou Morzine, par exemple, sont des villes qui perdent des habitants. Les gens qui achètent sont souvent des étrangers qui viennent pour les vacances et sont exigeants : ils veulent notamment la neige au pied de leur résidence. Les promoteurs posent donc leurs conditions pour construire et on installe des canons à neige, avec une réserve collinaire pour les alimenter… Mais aujourd’hui, les habitants disent : «on n’a pas besoin de ça, stop !» Je pense que l’exemple de La Clusaz (cf article La Montagne sans retenue) va servir de test, de catalyseur de toutes les tensions qu’on va trouver dans les stations dans les 10 ans à venir.

Les Saisies ©Savoie Mont Blanc/Bijasson

Une décennie que Vincent Vlès

regarde bien en face : “quand le marin voit se lever la tempête, l’optimiste dit : «ça va aller», le pessimiste : «je suis mort», le réaliste : «j’adapte mes voiles». Je suis réaliste : il sera difficile de trouver d’autres formes de tourisme, vertueuses, aussi productrices de rentrées que le ski alpin. Par contre, c’est maintenant qu’on peut dire aux gens : vous pouvez rester et vous battre, mais quand il n’y aura plus de neige, ce sera difficile d’être perchman, de tenir un commerce ou un hébergement.
C’est peut-être la fin d’une parenthèse dorée”, conclut Guillaume Desmurs, “mais est-ce que c’est catastrophique ?

+ d’infos :
«Touche pas au Grisbi–Turbulences dans les stations de ski françaises» (Guillaume Desmurs, Editions Inverse 2021) ; «Anticiper le changement climatique dans les stations de ski : la science, le déni, l’autorité» (préface du numéro spécial de SUD-OUEST EUROPEEN, «Sports d’hiver, territorialité et environnement», Hagimont S., Minovez J.M., Vlès V. Ed., à paraître 2021.)

Photo haut de page : Terrasse aux Saisies©Savoie Mont Blanc-Bijasson

POINT D’EAU

POINT D’EAU

LA MONTAGNE SANS RETENUE

Mais que se passe-t-il à La Clusaz ? Pétition, rassemblements, occupation de site… même Le Monde et Radio France sont intrigués ! Réponse ? L’aménagement d’une retenue collinaire pour des canons à neige ! En pleine crise climatique ? Eh oui, m’sieurs dames !

Alors que les stations sont appelées à penser à d’autres activités hivernales que le ski alpin, la municipalité de La Clusaz -qui n’a pas répondu à nos sollicitations d’interview- a choisi de créer une «retenue d’altitude» de 148.000 m3 d’eau au bois de La Colombière, dans le massif de Beauregard. Petite explication lexicale : une retenue d’altitude ou collinaire est une réserve artificielle d’eau, alimentée par le ruissellement des eaux et/ou un cours d’eau, dixit l’Association nationale des maires de stations de montagne.
« L’indispensable » retenue qui est envisagée à La Clusaz a plusieurs vocations : permettre «l’indépendance hydraulique du village», «contribuer à conforter l’activité ski» car “cette continuité des activités ski sera motrice du financement des nouvelles orientations touristiques, basées sur ses valeurs intrinsèques : respect de ses montagnes et des personnes qui la peuplent”, car il faut “penser à l’avenir économique du territoire, mais aussi anticiper les évolutions nécessaires pour s’adapter aux conséquences du changement climatique”, entre autres arguments. Précision : sur les 148.000 m3 d’eau, un tiers est destiné à l’alimentation en eau potable, le reste ira à la production de neige de culture, le tout pour un budget de 10.195.000 € HT.

Randonnée Nature du 12 septembre 21 (Photo : Jacques Milhouet)

CONTREPRODUCTIF

De quoi faire quelque peu bondir les habitants, mais pas que : une pétition a réuni plus de 51 000 signatures (la population de La Clusaz est de 1.714 habitants selon l’Insee…), plus de 70 % d’avis contre le projet ont été donnés lors de la procédure de concertation (400 observations) et 76 % lors de l’enquête publique (1.800 commentaires). Sans compter les Cluses qui ne s’expriment pas ou anonymement puisque, selon Sauvons Beauregard, certains subiraient des pressions.
Pour ce collectif d’associations et de citoyens, cette retenue collinaire est celle de trop. “Quatre retenues existent pour l’enneigement”, rappelle Valérie, qui se souvient qu’à l’hiver 2020-21, alors que les remontées mécaniques étaient fermées, la station était «pleine»… “Ce projet est contreproductif sur le long terme”, ajoute Jean Millhouet, président de La nouvelle montagne, pour qui, “financer un projet de transition –qu’on ne connait pas !- par le ski est une hérésie. On prend le problème du mauvais côté. L’économie passe devant l’intérêt général, c’est inexplicable”.
On demande aux élus d’être raisonnables”, explique Valérie en dénonçant une certaine “addiction à l’or blanc. On n’est pas contre les gens, on est contre le projet”. Jean Millhouet est sur la même ligne : “Malgré la pétition et les avis «contre», la mairie continue et refuse tout dialogue. On souhaite définir ensemble un projet, pas l’affrontement”. Quant à Extinction rebellion Annecy qui occupe le site depuis le 15 novembre, pour elle : “Le conseil municipal s’assied sciemment sur la démocratie.

Photomontage : la retenue dans le site
Chaîne des Aravis (Photo : Pierre Tardivel)

RECOURS ET RÉFÉRÉ

À l’heure où nous mettons le magazine sous presse, la préfecture n’a pas encore délivré la Déclaration d’utilité publique (DUP) qui permet le lancement des travaux. Travaux dont la première étape est le défrichage d’un site qui, au passage, est reconnu par la mairie comme comportant des «enjeux environnementaux forts (espèces protégées, situé à proximité de la zone Natura 2000 et de la tourbière)». Pour mémoire, c’est une forêt de cinq hectares… Cette opération ne pouvant avoir lieu qu’avant le 30 novembre, les opposants, soutenus par France nature environnement, croisent les doigts pour que le préfet n’accorde pas la DUP d’ici là, pas du tout serait le graal. Ou que le Gouvernement et/ou Emmanuel Macron auxquels ils ont écrit, viennent mettre le nez dans le dossier. Si DUP il y a, un recours sera déposé (financé par une cagnotte en ligne), ainsi qu’un référé si les travaux démarrent malgré le recours.

MONTAGNE : OPEN BAR ?

MONTAGNE : OPEN BAR ?

FORFAIT ANNUEL AUX ARCS

Se présentant comme un futur incontournable pour beaucoup de stations de sports d’hiver, le tourisme quatre saisons est un positionnement déjà clairement ciblé par les Arcs, en Savoie.


Intégrée à Paradiski, l’un des plus grands domaines skiables français, la station joue sur 4 altitudes : 1600, 1800, 1950 et 2000. Grâce à un funiculaire aérien créé en 1989 et refait depuis, le domaine est accessible en 7 minutes depuis la gare de Bourg-Saint-Maurice, terminus des trains grandes lignes. Ça aide aussi…
Façonnés par des visionnaires dès la fin des années 60, les anciens alpages sont ainsi devenus un haut lieu du tourisme d’hiver, qui concentre aujourd’hui 75% de l’activité de la station. Mais pour s’extraire de cette dépendance saisonnière et s’inscrire dans «une démarche de développement responsable et de tourisme durable», Bourg-Saint-Maurice – Les Arcs vise à se positionner comme «LA destination Outdoor 4 saisons». Les prétentions sont ainsi clairement affichées.

ATOUT(E)S SAISONS

Président de l’OT et adjoint au maire, Laurent Chelle s’explique : “Cette orientation forte voulue par la municipalité actuelle est facilitée par les choix d’élus qui, depuis des années, nous ont mieux préparés à faire cette transition. L’étendue et la diversité naturelle du territoire nous permettront aussi, plus vite que d’autres, de passer à cette économie du toutes saisons et de nous inscrire comme la toute première station européenne offrant une expérience d’outdoor à l’année. En plus des historiques festivals de cinéma et de musique, nous créons des temps forts attractifs à différentes périodes : l’Xplore Alpes Festival en automne, le nouvel événement We are Outdoor au printemps prochain, une offre Outdoor multi-saisons à Bourg-Saint-Maurice sur le modèle de Hero Les Arcs, etc…”

VERS LE VERT

La démarche s’accompagne d’une attention accrue au développement durable. Pour éviter la course aux nouveaux lits, qui augmenterait la capacité d’accueil en hiver, la commune a ainsi décidé d’un moratoire sur les nouvelles constructions. Elle entend également «aider tous les projets qui visent à rénover le patrimoine dans un cadre environnemental» et prend notamment pour référence Zéro Artificialisation Nette qui demande aux territoires de baisser de 50%, d’ici à la fin de la décennie, le rythme d’artificialisation et de consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers. “Et la station des Arcs est la première à avoir obtenu le label Flocon Vert, garantissant son engagement durable”, souligne Laurent Chelle. Le tourisme de neige aux Arcs reprendrait-il peu à peu la couleur de ses anciens alpages ?

Photo : Merci89

MONTAGNE ? OPEN BAR

MONTAGNE ? OPEN BAR

Y’A PLUS DE SAISONS !

Pour anticiper sur un avenir compliqué, en plus de la diversification de leurs activités, les stations sont incitées à imaginer une offre à l’année. Mais les quatre saisons, si c’est bien sur une pizza ou en musique classique, dans un cadre touristique, est-ce que ça s’applique ?

En conclusion de son rapport de 2018*, la Cour des Comptes préconise une transition des stations vers un tourisme «mieux réparti entre les saisons». Mais depuis quelques années déjà, le concept de «quatre saisons» et l’idée d’attirer une clientèle à l’année imprègnent les communications officielles. Dans le cadre du Plan Montagne, présenté en septembre par la région Rhône-Alpes-Auvergne, une enveloppe de 15 millions d’euros y est d’ailleurs consacrée. “C’est une volonté politique. Mais l’or blanc est un marché de masse, et on ne va pas trouver quatre marchés de masse, quatre vaches à lait sur quatre saisons”, constate François Gauthier, Président pour Rhône-Alpes de la commission hôtels du Groupement National des Indépendants Hôtellerie-Restauration, lui-même basé en Haute-Savoie. “Pour les stations qui vivent à l’année, il y a déjà l’embryon de quelque chose, comme à Megève, St Gervais, Chamonix. Mais quid de la Savoie et de ses stations d’altitude ?

TENDANCES PRINTEMPS-ÉTÉ- AUTOMNE-HIVER

Avec ses destinations haut perchées, comme Val Thorens (2300 m), les Ménuires (1850) ou Méribel (1500), le domaine savoyard des Trois Vallées, justement, est gonflé à bloc. La communication «terrain de jeu à l’année» sur le dossier de presse hiver 2020-21, ou la nouvelle mouture du site internet, qui promeut la cueillette de champignons, le brame du cerf ou la descente des alpages, ne laissent aucune place au doute. “Depuis maintenant un an, c’est notre ambition, une volonté stratégique forte”, confirme Olivier Desaulty, directeur général de l’association des Trois Vallées. “Nous n’avons jamais été très bons dans la manière de communiquer sur l’été, mais maintenant nous allons aussi parler du printemps et de l’automne, parce qu’il y a tellement de choses à faire en dehors de la saison de ski qu’on ne va plus se cantonner à l’ouverture et la fermeture des remontées mécaniques. Il y a des professionnels qui sont prêts à jouer le jeu, il faut qu’on arrive à ouvrir -mais on y arrivera- le nombre de services qui convient pour nos clients : supermarché, boulangerie, pharmacie… On a la volonté d’avancer dans ce sens-là.

Première neige au lac de Tueda, Méribel / ©Sylvain Aymoz

OUVERTURE FACILE ?

Pourtant, même les stations dites «villages», qui ont une vie à l’année, reconnaissent qu’avant de penser quatre saisons, il faut se concentrer sur deux. Elles essaient, pour commencer, de motiver leurs socio-professionnels à allonger l’été, à rester ouverts de la fin du printemps au début de l’automne. “Les locaux font du vélo ou du trail, ils sont donc à l’initiative d’événements qui font vivre le village, avec des résidents secondaires très présents sur ces périodes, en week-end de 2-3 jours ou petits ponts”, constate Guy Magand, directeur de l’Office de Tourisme des Contamines-Montjoie. “Cette année, nous avons également organisé un petit événement pour booster le village sur la deuxième semaine des vacances de Toussaint, on a eu des demandes de toute la France, mais en arrivant, les gens ont été surpris de ne trouver que quelques commerces ouverts. Il y a encore une grosse inertie des professionnels. Ils sont prêts à faire un peu plus l’été, mais ne se projettent pas à l’année.

CHANGEMENT DE RYTHME

Parce qu’en plus des questions de rentabilité qu’implique, pour les commerçants ou restaurateurs, une ouverture sur des périodes moins fréquentées, le rythme saisonnier est profondément ancré dans la vie des stations. “Nous sommes ouverts jusqu’à mi-avril l’hiver”, explique Alexis Bongard, directeur de Les Gets Tourisme. “Mais nous avons besoin de couper au mois de mai (ndlr : pour l’entretien des domaines et des établissements, les congés…). Par contre, dans l’avenir, nous avons l’objectif d’aller jusqu’à fin septembre, voire fin octobre, après les vacances de Toussaint, parce qu’on a de magnifiques forêts et de beaux étés indiens, propices à l’outdoor. Ce serait même assez vertueux, parce que plutôt que d’aller rechercher des clients pour des vacances d’hiver, où on a une forme de saturation et des prix élevés, on pourrait proposer un étalement des clientèles, donc un service de meilleure qualité, moins de monde, moins de stress et de meilleurs tarifs. L’autre vertu de ce fonctionnement, c’est qu’on fidélise notre staff, avec des contrats annualisés au lieu de saisonniers. Ça re-crée de la vie locale sur les sites touristiques. Si on arrive à faire ça, on a bouclé la boucle.

Slack That Festival – Juin 2021 /© Les Contamines Tourisme

CHOIX DE VIE

Au-delà d’un fonctionnement touristique, il s’agit donc bien d’enclencher un cercle vertueux, en ramenant des habitants dans des endroits où la population fond comme la neige à chaque fin d’hiver. “Je crois qu’en Haute-Savoie par exemple, le CEVA est une réelle épine dorsale, qui, avec les transports valléens, le développement du télétravail et la recherche d’une certaine qualité de vie, peut attirer une nouvelle population, développer une vie à l’année dans les stations”, conclut François Gauthier. “C’est le cas, à Cran-Montana par exemple, où vivent beaucoup de gens qui travaillent à Genève. On est capable d’attirer les gens sur un choix de vie. Dans les années 70, quand nous nous sommes installés ici, mon père était le seul gastro-entérologue du département, aujourd’hui, ils sont plus de 250. Un effort colossal a été fait à l’époque, et nous aurons le même à faire dans les années à venir.

Photo : Sylvain Aymoz / Vue sur le Grand Bec, en Vanoise.

*«Les stations de ski des Alpes du Nord face au réchauffement climatique : une vulnérabilité croissante, le besoin d’un nouveau modèle de développement» Rapport public annuel 2018 – février 2018

DÉMONTÉES MÉCANIQUES

DÉMONTÉES MÉCANIQUES

PYLÔNES À LA BENNE

Tout usager respectueux de la montagne le sait : que l’on randonne, que l’on vole ou que l’on glisse, on repart avec ses déchets, on ne laisse rien derrière soi. Mais un vieux pylône ou une gare de téléski, ça ne se glisse pas facilement dans un sac à dos…

Septembre 2021 – Presque 60 ans après sa mise en service, le téléski du Crêt, à St-Jean-de-Sixt, range ses cinq pylônes. Manque de neige, obsolescence de l’installation, niveau de difficulté trop élevé pour les débutants qui venaient s’essayer là… il avait définitivement fermé en 2017. Avec le fil neige -qui lui survit- et les trois hébergements touristiques du lieu-dit, l’équipement constituait toute l’offre ski de la commune, sans qu’elle ne devienne jamais une station pour autant. Mais les pentes du Crêt permettait à tous les enfants du coin de venir se faire les spatules avant d’aller glisser plus loin. Il aurait pu rester là, vestige d’une époque devenu élément du paysage, ses poulies s’oxydant tranquillement avec le temps. Mais le démontage des installations à l’abandon fait maintenant partie des 16 éco-engagements dévoilés en novembre 2020 par Domaines Skiables de France (DSF), la chambre professionnelle des remontées mécaniques.

DÉMONTAGNÉE

Des installations obsolètes, DSF en démonte plusieurs dizaines par an, “mais personne n’en parle”, précise Laurent Reynaud, délégué général du syndicat, “parce qu’en gestionnaire avisé, nous remplaçons simplement d’anciens appareils par d’autres plus performants. Et si nous démontons 70 remontées mécaniques chaque année, nous en re-construisons une cinquantaine. En France, leur nombre total baisse donc régulièrement, mais la capacité de transport, elle, ne baisse pas. Ce qui est nouveau ici, c’est que nous venons donner un coup de main sur un appareil qui n’est pas le nôtre, un domaine que nous n’exploitons pas.

Si les collectivités exploitantes, souvent des petites communes comme St-Jean-de-Sixt, n’ont pas les moyens techniques de mener ces opérations, elles ne sont pas complexes. “On démonte les boulons et on enlève les pylônes”, résume Laurent Reynaud, “le plus compliqué, c’est d’obtenir les autorisations : que la commune accepte que l’installation ne soit plus jamais remise en service, que le propriétaire du terrain donne son accord pour que des engins de chantier puissent intervenir et qu’on arrive à organiser un tour de table financier, ou avec des mises à disposition de personnel, pour que ce démontage puisse réellement se faire, car il coûte toujours un peu d’argent.” 30 000€ dans le cas du Crêt, financés par les trois sociétés de remontées mécaniques du massif des Aravis (la SATELC de La Clusaz, Labellemontagne Manigod et la SAEM du Grand Bornand), qui ont associé leurs moyens à ceux de Poma, pour l’équipement de découpage, et Excoffier Recyclage pour l’évacuation des déchets. Toutes les pièces de l’ancien téléski seront recyclées, certaines parties des pylônes, par exemple, seront utilisées pour des travaux de drainage.

Démontage à St-Jean-de-Sixt / Photo : Alternative Media

CHASSE AUX FANTÔMES

Pour préparer ces opérations, ce sont les membres de l’association des anciens exploitants des domaines skiables (AMITEL) qui sillonnent les massifs et repèrent les fantômes, ces appareils délaissés. Il y en aurait actuellement une cinquantaine en France. DSF s’engage, pour 2023, à en démonter trois par an, sous l’œil vigilant de Moutain Wilderness. “C’est vraiment une très bonne nouvelle”, commente Fiona Mille, présidente de l’association, “ça fait 20 ans qu’on a lancé notre campagne «installations obsolètes» (ndlr : depuis 2001, les bénévoles de Mountain Wilderness ont mené 68 chantiers de démantèlement d’installations liées au ski, mais aussi au sport ou installations militaires), notre objectif, c’est évidemment de les démanteler, mais aussi de sensibiliser les acteurs à penser l’avenir de leur aménagement une fois qu’il n’est plus utilisé.

Une exigence traduite depuis 2016 dans la loi Montagne II, qui conditionne la délivrance d’une autorisation de travaux à l’obligation de démontage et de remise en état, dans un délai de trois ans à compter de l’arrêt définitif des remontées mécaniques. Mais cette condition ne s’applique qu’aux nouvelles remontées, installées depuis la promulgation de la loi. Elle ne concerne donc ni les remontées existantes, ni celles déjà abandonnées. “Compte tenu de la durée de vie normale d’une remontée mécanique” (30 ans), précise Moutain Wilderness dans son décryptage, “pour voir les démontages découlant de l’application de cet article, il faudrait attendre 2047…”.

Photo Emilien Maulave

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