ça m’énerve

ça m’énerve

Surprise, surprise !

Ça y est, l’enfer approche ! Dimanche, c’est l’anniversaire de ma sœur et mon ulcère va perforer. Depuis 30 ans, elle fait tourner le monde en bourrique avec délectation et quand il s’agit de lui offrir un truc, c’est pas un cadeau.

Elle a toujours eu des goûts très arrêtés sur les choses. Un caractère houleux qui attire l’attention et force l’admiration, surtout la mienne… Un vrai cinéma !!! J’ai vite compris qu’il était inutile de lutter, sous peine de finir au pilori ! Toujours à la pointe de la mode, l’emploi du temps ajusté entre fitness bling bling, date very important pour son avenir pro et shake ortie-concombre-lait de cajou pour maintenir son QI so fresh, elle fait partie des influenceuses les plus convoitées de la toile et ignore la définition même de l’humilité, papa et maman sont si fiers… Nianiania… Du coup, pour éviter toute contrariété, chacun a pris l’habitude de l’interroger au préalable avant son, ouvrez les guillemets, «Happy YOU» (il faut lever les yeux au ciel en même temps, ça aide). Mieux vaut un paquet adapté aux désidératas de Madame ! Il faut dire que nul n’a oublié ce jour où la folie m’a prise de lui faire une surprise, nul n’a oublié non plus l’humiliation qui fût mienne au déballage. Ahurie, la bouche bée assortie au regard effrayé, une végane devant une entrecôte bleue n’aurait pas fait mieux. Plus jamais ! Je crois que la génétique a quand même des sacrés bugs, mais qu’est-ce que c’est que cette capricieuse ?! Bref, je décroche le téléphone, elle veut un tee-shirt, mais elle ne sait pas comment. «On se fait un rendez-vous Visio on the top, un p’tit call live, ma chérie ?» Mais qu’elle m’énerve là, Nabila !!! Qu’on en finisse. Le temps d’arriver à la boutique, j’ai déjà reçu en priorité haute, 14 modèles différents. Col bateau, col rond, pas trop de polo, c’est masculin. Evite les blouses, trop mémère, surtout les fleurs, je hais. En fait, un logo touch, ce serait parfait. J’ai chaud, elle me gonfle, je vais perforer je vous dis. Je l’appelle comme convenu. Premier «J’aime pas» ; deuxième «trop large» ; troisième «trop flash» ; 4e «bof». Aahhhh !!!!! «Fais-moi voir le vert derrière toi ?» Il a des fleurs !!! «Oui mais c’est Japanese style, c’est ultra fashion.» Elle me tourne la tête, l’exorciste m’habite : c’est bon là???? Visiblement oui, mais elle me rappelle… Quoi encooore???
«Dis, tu penses à t’occuper du gâteau ? Non, parce que si c’est pour faire le même sketch que l’an dernier, juste parce qu’il ne venait pas de LA BONNE PATISSERIE, non merci ! T’es vraiment capricieuse, il y a des jours, je me demande si t’es ma sœur !»

Resto : Le Madéluce, Aix-les-Bains

Resto : Le Madéluce, Aix-les-Bains

Tout part de travers

Mais ça file droit au Madéluce ! Mix de Madeleine et Lucette, grands-mères gas- tronomes de la patronne, le resto aixois porte bien son nom. Entre cuisson au beurre et Thaï touch à s’en manger les doigts, ici, on mijote une cuisine d’antan et en emporte le temps…

Comme dans un vieux cahier de recettes griffonnées, l’histoire de Marion Romand et du chef Mickaël Saunus, c’est un peu celle d’invictus. Des parents restaurateurs chacun de leur côté, même âge, même parcours, ils auraient pu être jumeaux et pourtant, aucun lien de parenté! “Entre nous, ça a été un vrai coup de cœur pro. J’étais sur une acquisition de restaurant, j’y suis allée déjeuner, c’est là que tout a commencé.” Marion commande les travers de porc et oh la la, qu’est-ce que c’est bon! Derrière cette cuisson fondante se cachent Mika et ses origines allemandes, l’exotisme tous azimuts. Le chef tape à sa fourchette comme on tape à l’œil, mais le projet de la jeune femme tombe à l’eau. Elle promet de le recontacter dès que chaussure aura trouvé son pied… Et bingo!

Janvier 2020, elle toque à sa porte, il répond à l’appel et hop, c’est le combo parfait. 30 ans, le même amour des bonnes choses et des curiosités, Marion et Mickaël ont l’art et la manière de recevoir et de nous faire passer à table. Autodidactes, s’ils sont riches d’une culture familiale savoureuse, leur formation s’est faite sur le tas, par-ci par-là. Volonté de réussite, persévérance décuplée et talent insolent, la carte du Madéluce danse régulièrement la valse de leurs saveurs étonnantes.

Artichaut et tartare de gambas, émulsion pimprenelle, burrata panée à la farine de noisette de Chanaz, côte de veau fumée au Lapsang Souchong jus corsé, ou tigre qui pleure à l’Aberdeen-Angus, l’assiette s’habille tant d’une pièce de bœuf bleu façon Thaïlande, que de légumes rôtis du dimanche. Une mousse aux 2 choc’, un banoffee pie endiablé arrosés d’une jolie cuvée, péché de la patronne, et c’est gagné! Générosité en prime et p’tit côté canaille pour la forme et mon cœur fait aïe aïe aïe!

+ d’infos : Le Madéluce – 4 rue Albert 1er – Aix-les-Bains – A la carte, entrée plat dessert à partir de 42 €
www.woowine.com/restaurants/aix-les-bains-madeluce

Resto : Racines, Annecy

Resto : Racines, Annecy

Accrochez-vous aux branches !

On envoie la purée !! D’artichaut ou de fenouil braisé et qu’est-ce que c’est bon ! Onctuosité, délicatesse et condiments qui révèlent l’assiette, à Annecy chez Racines, j’en ai perdu ma fourchette, ma raison peut-être aussi…

Et c’est sûrement de l’amour que naît ce Food-contact particulier qu’on vous sert à la louche. Eva Filippini et John Guillot se sont rencontrés au lycée de Thonon-les-Bains, coup de Food avant le coup de foudre, c’est kiffe-kiffe, ils ne se sont jamais lâchés. Deux ans à Bonneville en école hôtelière, même les bagages, ils les partagent. Elle au service, lui en cuisine, tandem de choc pour resto cool, c’est plutôt bien parti. Mais jeunesse quand tu nous tiens, ils ne dérogent pas au côté bouge-bouge de leur génération et s’envolent ailleurs, histoire d’enrichir culture culinaire et savoir-faire.
3 ans à Londres, quelques mois à Barcelone, en 2016 les voilà de retour aux sources, enfin surtout celles de John! (Parce qu’en toute confidence, Eva est plutôt corse, ne soyez pas surpris de voir au menu, des agrumes faire leur malin, un Fiumeseccu taquiner un bon Chignin !) Il reste 3 ans second de Stéphane Dattrino, chef étoilé de l’Esquisse à Annecy, elle le rejoint, quand l’envie les prend, d’ouvrir leur table à eux.

Le temps de s’y mettre, c’est Place des Cordeliers qu’ils arrêtent leur chemin. En décembre 2019, Racines ouvre ses portes, le bonheur à 26 ans tout plein sonne le tocsin. Une cuisine simple, avec des produits du coin, ceux des copains cavistes, d’un grand-père boucher ou d’une cousine qui brasse! Un fief local où même l’aromatique pousse chez Hortus Crokus à Thônes, tu m’étonnes que ça cartonne!

Saumon gravelax, mousse citronnée, côte de cochon, selle et confit d’agneau ou magret, pleurotes et ail en condiment, s’ils ne s’encombrent pas de formulation crâneuse, la surprise est dans l’assiette!!! C’est comme ça que je me suis retrouvée, muette devant un chocolat citron noisettes, pavoise devant l’œuf parfait champignons, impossible à oublier. Premier pas dans les couleurs du printemps, la justesse de ce plat m’a ouvert tous les chakras. L’association audacieuse morille-asperge-vin jaune a fait valser l’au- thentique des saisons, on en redemande, et à foison. Un petit beurre rhubarbe vanille pour un réconfort qui titille, ici, pas de pacotille, l’émotion culinaire prend racine.

+ d’infos : Racines – 5 passage des Bains – Annecy – Menu du jour de 19 à 25€/A la carte 28 à 34 €
racines-annecy.fr

Minh Tran

Minh Tran

Minh de rien

Si dans son atelier annécien, Minh Tran peint d’énormes cœurs débordants, des femmes aux bouches carmin intense des couleurs explosives qui réchauffent les âmes, c’est pour mieux rhabiller son monde. Mais comment peut-on concentrer autant d’énergie positive dans un corps si petit ?

Il a 60 ans et s’habille en 14, termine la plupart de ses phrases dans un éclat de rire, le regard toujours malicieux. Né en pleine guerre du Vietnam, Minh Tran est le 7e d’une fratrie de 11 enfants animant la famille bourgeoise d’un architecte. Il en sera arraché à 18 ans par le régime communiste galvanisé d’un pouvoir fraîchement acquis par les armes. Envoyé en camp de travail, il ne doit sa survie qu’à quelques paquets de cigarettes, un bon tempérament et un projet d’évasion…
“Ce n’était pas une prison, mais un camp de travail forcé. Les conditions étaient dures, le travail très physique et mes aptitudes physiques, euh… plutôt limitées (rires). Je suis tombé malade là-bas, et en 1979, je n’ai vu qu’une issue, m’enfuir. Un ami, qui venait livrer le camp en nourriture, m’a caché dans son camion, et c’est ainsi que j’ai pu m’évader, rejoindre la ville pour prendre le premier train pour Saïgon. De là, j’ai retrouvé l’un de mes frères et on a fui le pays comme boat people pour les Philippines. On a été conduits dans un camp de réfugiés”.

Activmag : Tu passes d’un camp de travail à un camp de réfugiés, tu y as gagné au change ?
Minh Tran : A peine. Au camp de réfugiés, c’est la loi du plus fort pour survivre. Et comme je n’avais pas vraiment la carrure pour intimider, mais que je parlais quelques mots d’anglais et de français, j’ai bossé pour la Croix de Malte, une sorte de Croix Rouge, pour accueillir les nouveaux réfugiés au camp. Du coup, on me respectait… J’y suis resté un peu plus d’un an avant que je sois envoyé à Montréal.

Pourquoi Montréal ?
J’avais le choix entre les Etats-Unis et le Canada. Mais je n’aime pas les Américains… La guerre du Vietnam a laissé des traces. Alors le Canada était la seule option, quitte à patienter plus longtemps au camp pour obtenir cette destination.

Tu as retrouvé tes parents depuis ?
Non, je ne les ai jamais plus revus. Il m’était impossible de retourner au pays de leur vivant. J’étais un déserteur, un sans patrie.

Du Vietnam, de tes parents, tu as gardé quelles valeurs ?
Les communistes m’ont inculqué celle du partage. Dans nos écoles privées, on était plutôt refermés sur nous. On ne vivait qu’entre riches… Quand le communisme est arrivé, j’avais 15 ans et c’est lui qui m’a appris à partager. Même si le régime s’est montré horrible par la suite, au moins, il m’aura apporté ce sens-là. Et c’est grâce à ça que j’ai pu survivre dans les camps. Si je n’avais pas partagé les quelques denrées que mes parents m’envoyaient, du sucre, du sel ou du tabac, je serais mort ! En partageant, on m’a aidé, soigné, quand j’étais à bout de force, certains ont fini mes travaux pour que je ne sois pas corrigé. Depuis ce jour-là, j’ai appris à partager, à aimer les autres. Et puis, de mes parents, c’est d’avoir des convictions et d’être juste. Il faut se battre pour que la société devienne meilleure, aller toujours de l’avant, être dans l’action et ne pas attendre que ça tombe tout seul.

Et tu débarques au Québec à 21 ans, sans formation…
Oui, et contrairement en France, les études y sont payantes. J’ai obtenu un prêt, des bourses, il fallait donc bosser en parallèle pour rembourser. J’ai trouvé un boulot dans un bar. Et j’ai repris mes études, en design au début, puis dans les arts appliqués. J’adore l’art, et sous toutes ses formes… Dans ma famille, au Vietnam, l’art était omniprésent. Mes frères et sœurs jouaient tous du piano. On a eu une belle éducation. Les plus grands sont tous allés dans des écoles françaises. Mais arrivé à moi, je suis le 7e, mon père en a eu marre qu’à table, ça ne parle que français, marre de ne rien comprendre en fait (rires). Il m’a dit : alors toi, stop ! Tu iras en école privée vietnamienne. Il était dur, mais très juste… Les aînés parlaient donc tous français, les plus jeunes anglais. Moi j’ai pioché quelques mots dans les 2… Ce qui m’a aidé au Québec. Et m’a permis de sympathiser avec une fille qui venait prendre un café dans le bar où je travaillais, une étudiante française… On a eu une petite histoire, puis elle a dû repartir chez elle. Au final, je suis resté 8 ans au Québec.

Envie de bouger ?
J’aime les voyages, mais c’était compliqué de partir, je n’avais pas de sous. J’ai réussi à économiser pour me prendre un billet d’avion «open 6 mois» pour faire le tour de l’Europe. J’ai pas mal bourlingué, visité des pays, dépensé tous mes sous. Et en arrivant en France, j’ai cherché à retrouver cette étudiante. Elle vivait chez ses parents à Poisy. Je l’ai appelée, elle m’a hébergé et au bout du compte, on s’est mariés ! Je n’ai jamais pris mon vol retour pour le Québec… On a eu 2 enfants. Au bout de 7 ans, on s’est séparés.

Mais tu es resté ici ?
Oui, j’aime trop cette région, la montagne… j’ai même appris à faire du ski.

Et t’as trouvé un job facilement en France ?
Dès mon arrivée à Annecy, je suis allé à Bonlieu, au centre culturel, il y avait un petit imprimeur qui faisait des affiches pour des associations, des spectacles… J’ai poussé la porte et j’ai demandé «vous voulez pas d’un mec comme moi ?» et ils m’ont embauché !!! J’ai dessiné pour eux, fait des affiches pendant 1 an. Avant de me mettre à mon compte, à créer des stands pour les salons, à faire encore des affiches. Ça a duré une dizaine d’années, et j’en ai eu marre. Après le divorce, j’ai eu envie de tout arrêter, le graphisme, tout…

Même les femmes ?
Ah ça non ! J’y arrive pas (il éclate de rire). Mais ce sont elles qui ne me lâchent pas ! (Rire). Et là je décide de retrouver mes premières amours, l’art. Quitte à gagner nettement moins bien ma vie, mais prendre du plaisir. Et ça me sauve de la déprime ! Je ne m’y attends pas alors, mais ma peinture plaît immédiatement. J’expose partout en galeries, je voyage beaucoup, de la Russie à l’Italie, de l’Espagne à la Slovaquie et bien sûr partout en France. C’était fou. J’ai tant brassé dans ma vie… rencontré tellement de gens magnifiques, surtout en Slovaquie. J’ai tissé des liens avec des artistes là-bas, qui durent toujours. On ne parlait pas la même langue, mais on arrivait à communiquer… en dessinant ! Pour manger, boire, pour tout… un croquis et on se comprenait ! C’était génial. J’aime les rencontres par dessus tout, mais en revanche, à l’étranger, je n’ai jamais touché une femme. Je me le suis toujours interdit. C’est trop facile, notamment dans les pays de l’Est, tu sors un billet et tu peux tout avoir. C’est inconcevable pour moi. Les « bêtises », je les fais en France, pas ailleurs ! (Rires) Je préfère, en voyage, aller boire des coups avec les copains… Et puis, il y a quelques années, j’ai décidé d’arrêter les expos, ça m’a épuisé de bouger tout le temps. Je suis bien ici, j’aime ma tranquillité, je suis confort !

Plus de voyage ?
Si, mais pour partir seul, dans le désert surtout… Pour vivre avec rien comme les peuples sur place, s’adapter, accepter les gens tels qu’ils sont, sans comparaison, sans tentation, goûter aux plaisirs simples, s’émerveiller d’un rien. J’aime le vide du désert de Mauritanie ou celui d’Algérie. Ils me fascinent. Plus il y a rien, plus je suis bien ! Et quand j’ai fait le plein de rien, je rentre.

Et le Vietnam, tu y es retourné ?
2 fois. Mais j’ai été déçu. Le pays a trop changé par rapport à l’image d’après-guerre que j’en ai gardée, et tant mieux pour lui. Mais moi, je n’y ai plus mes repères, l’image figée dans ma tête de gamin ne correspond plus à rien. Et puis j’ai une forme de culpabilité. Quelque part, je les ai abandonnés. Ma vie aujourd’hui est plus douce que la leur.

Qu’est-ce qui inspire ta peinture alors ?
Je suis un hyper sensible, je peins la légèreté pour mieux masquer la tristesse. C’est la beauté de la vie qui m’inspire. Certes la vie est dure. Très dure. Elle l’a été avec moi dans les camps, et même au Canada quand tu arrives avec que quelques mots balbutiés pour tout bagage. Et malgré tout, la vie est belle, les gens aussi. Il suffit de les regarder avec légèreté, avec sensualité et tout devient doux. Je veux mettre de la couleur dans ma vie, sur mes toiles, peindre le beau, cette quête du bonheur parfait si fugace, qui passe et s’échappe parfois si vite.

Et ton bonheur à toi aujourd’hui ?
Oh… je vis avec quelqu’un depuis 20 ans, mais j’ai négocié tout de suite !

T’as négocié quoi ?
L’indépendance. Une vie de liberté et de confiance. Chacun sa personnalité, chacun sa vie… C’est mieux ainsi, ça dure plus longtemps. Avec elle, j’ai eu 2 autres enfants, qui sont grands. Tous des passionnés.

T’es quel genre de père ?
Je suis cool, je laisse vivre, mais avec des règles et du respect. Mais je n’interdis rien ! Je les laisse explorer, tenter des aventures. A la première crise d’adolescence, plutôt que de hausser le ton quand l’aîné est devenu pénible, je lui ai tendu un billet d’avion pour le Vietnam, et je lui ai dit : va faire un tour là-bas, tout seul pendant un mois. A son retour, plus de crise, plus rien, ça a roulé tout seul ! La suivante, Mathilde, pareil, crise d’adolescence, plus compliquée, c’est une fille ! (Rires) Je l’ai envoyée aux Etats-Unis. Retour nickel aussi. (Rires) Le suivant, Hugo, désœuvré après son bac, envie de rien. Au Canada ! Et hop… Pendant 1 an, il a appris à se démerder. Retour dans les rails ! Avec ces voyages, ils gagnent tous en maturité d’un coup. Sauf ma dernière… Elle n’est pas partie, mais elle est moins chiante que les autres. Faut dire qu’elle sait, avec les 3 autres, ce qui l’attend : le goulag !! (Rires)

Et toi, maintenant ?
Je me pose un millier de questions avec l’âge… J’ai toujours vécu au jour le jour, et je crois que maintenant ça me pèse. Je tourne en rond. Je me cherche…

Tu ne nous ferais pas une petite crise de la soixantaine, là ?
Ouh là… Mince ! Tu crois que j’dois prendre mon billet pour la Russie !? (rires)  

+d’infos : http://atelierminhtran.com
Photos : Lara Ketterer

Minh, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
Au col de la Forclaz au-dessus du lac d’Annecy. Tu te poses au restaurant, avec une bonne bière et tu admires le lac en entier. Spectaculaire.
… buller ?
Au Chicago, un petit bistrot à Annecy dans un quartier reculé. Quand je me pose là-bas, je suis juste heureux.
… faire la fête ?
Ici, dans mon atelier, quartier de la Mandallaz… J’y fais souvent la fête…
… manger ?
Au Bistrot du Rhône, une rue plus loin. C’est vraiment excellent et l’accueil au top.
… se nourrir l’esprit ?
Mon atelier. Il n’y a qu’ici où je peux me ressourcer. J’y ai créé mon cocon.

Mâle et diction

Mâle et diction

Sortir ou ne pas sortir ? This is the question !

Madame : “Dis-donc, mon loulou, c’est quoi ces conneries ? La France sort de sa quarantaine et toi, tu veux rester enfermé ? C’est quoi ton problème ? Tu ne nous ferais pas un petit syndrome de la cabane ? Ou bien tu es devenu hirikomori ?” Elle s’exclame amère : “Je suis actuellement plus déconfite que déconfinée !”

Monsieur a la tête d’un cocker qui aurait enroulé ses oreilles pour faire genre celui qui n’entend pas, il continue de passer la serpillière en sifflotant… Madame lui arrache le manche –chose qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de faire avant la pandémie– et le coince contre le four où cuit une tarte fine aux oignons frais qu’il a mitonnée de sa propre initiative, ce matin –chose jamais vue avant la pandémie–, mais il la toise d’un air résolu : “Je ne veux pas sortir trop tôt, d’abord il me reste du repassage à faire, mais surtout il y a des tonnes de variants avariés qui nous guettent de partout… et c’est du méchant : t’as qu’à voir le variant anglais que même la bière ne dissout pas, t’as l’indien qui débarque avec le torse Bombay, et as-tu entendu parler du sud-africain qui infecte sans aucun préjugé de couleur de peau, le fourbe, ou encore le brésilien qui résisterait à 2 injections de capoeira… !”

Madame hésite : clé de bras et coup de pied au cul ?

Comme elle a arrêté la salle de muscu depuis mars 2020, elle tempère : “Personnellement, je n’ai pas l’intention de rester recluse dans cette grotte, malgré l’état de propreté que tu as su magnifier, car je ne suis pas une ours mal léchée qui vais occuper mon temps à regarder mes poils pousser… J’ai besoin de rejoindre le troupeau et de bêler en chœur avec mes sœurs devant un apérosé !” Loulou le reconnaît, il redoute le moment où il va falloir affronter son chef et ses collègues en présentiel, les réunions sous la pression des regards –avec l’impossibilité de couper sa caméra ou d’invoquer une panne de réseau– de perdre à nouveau du temps dans les trajets, de s’habiller tous les jours, bref de quitter le coconfortable familial pour retourner dans la jungle où certains carnassiers ont eu le temps d’aiguiser leurs crocs-en-jambe ! Mais comme il sait que «intuition féminine» est un pléonasme, il est partant pour dépasser ses peurs.

En fine psychologue, Madame propose sa stratégie :

“Mon Canard, tu vas commencer par abandonner cette manie absurde de faire le ménage, ensuite tu vas arrêter d’aider les enfants à faire leurs devoirs maintenant qu’ils savent que Dieu leur père existe, tu peux à nouveau inviter tes potes en annexant le canapé et la télé tant que tu ne m’empêches pas de sortir, et pour le repassage, je te mets en vacances car j’en ai marre de repasser derrière, ce qui fait que dorénavant, je te laisse les courses au supermarché et sortir le chien, de façon à te replonger dans le Monde d’Après !” Loulou ose un : “D’habitude tu mets une condition ?” Elle : “Exact, j’y viens : surtout ne pas déménager, maintenant que tu sais où se trouve la cuisine, ce serait vraiment malheureux !” 

Graffmatt

Graffmatt

Quand on n’a que le mur

Mur : cloison, enfermement, séparation, lamentations… Mais pour qui manie les feutres et la bombe, c’est avant tout un support d’expression. C’est le cas de GraffMatt, street-artiste savoyard, accro à l’acrylique et expert ès-spray.

Un matin de printemps, en plein centre de Chambéry. Matthieu Lainé, AKA GraffMatt, inspecte sa dernière œuvre : le visage d’une femme de profil, point de départ d’une figure géométrique qui pourrait être une longue vue ou un porte-voix, sur une fresque à laquelle vont venir se greffer les créations d’autres artistes, graffeurs ou non. L’idée ? Que ces panneaux éphémères, devant l’entrée de l’Espace Malraux occupé par les intermittents du spectacle, clament que la culture est toujours bien vivante, malgré la crise sanitaire. L’éphémère, c’est un caractère intrinsèque du street-art, mais Graffmatt, lui, joue -et c’est le cas de le dire- sur plusieurs tableaux. Depuis toujours, il veut vivre de son art, alors il le décline aussi sur toile, carton, palette….
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre de cet article, il n’a pas QUE le mur, mais il a AUSSI le mur, évidemment. Même s’il n’a jamais été du genre à tagger en 5 minutes, la peur au ventre et l’adrénaline en bombes. Quand il habille une cloison abandonnée sur le site d’Alpina à Chambéry, il ne demande pas la permission, mais informe de sa venue. L’échange reste courtois. “Il a fallu qu’on leur montre, mais les gens commencent à comprendre. Par contre, quand j’ai un projet à soutenir, je dis encore peinture ou décoration urbaine, j’évite de parler hip-hop et graffiti.” Comme en 2019, lorsqu’il honore sa première commande officielle à Metz, pour illustrer l’héritage culturel de la ville. Puis tout s’enchaîne, transformateurs, murs d’école, festivals, réseau de galeries d’art contemporain… Matt graffe encore et encore.

Maise en commun

Vivre du fruit de son imagination, il en rêve depuis qu’il a taillé ses premiers crayons. Mais les grandes écoles d’art sont très compétitives : il a peur de n’y trouver ni sa place ni un débouché, aussi talentueux qu’il soit. Alors cap sur le graphisme, la communication visuelle, puis les boulots dans de petites agences à taille humaine. En parallèle, il expose de plus en plus, dans des bars avec des copains, ou s’exprime au sein du collectif savoyard de la Maise. “Quand on fait un projet commun, c’est plutôt des retrouvailles entre potes, avec un mélange de challenge et de surprises. On ne se parle pas de nos expos, on fait un barbecue et on met du son !” Du scratch et des samples, des rythmes simples et des paroles qui bousculent, bref, du « Boom-Bap », rap new-yorkais du début des années 90, dont GraffMatt est nostalgique. Il n’avait pourtant que 5 ou 6 ans à l’époque, et tournait déjà autour des pots.

Vesoul

Plein la rue !

Les effluves de peinture sont en effet pour lui ce que les madeleines sont à Proust : elles le ramènent à son enfance, à l’atelier de sa mère, dans lequel il était toujours fourré. “Elle était mère au foyer, mais aussi artiste peintre. Elle a souvent été exposée en Suisse. Quand je rentrais de l’école, je faisais mes devoirs à côté d’elle et j’adorais les odeurs, même celle de l’essence de térébenthine quand elle nettoyait ses pinceaux.” Mais la culture urbaine, le foisonnement de la rue, c’est évidemment hors de sa maison et hors de Savoie qu’il les découvre. “J’allais souvent en vacances chez ma grand-mère à Taverny, dans le Val d’Oise, et je lui réclamais de prendre le RER pour aller à Paris. J’aimais voir les trains, les gares, les aiguillages… Ce qui n’est pas forcément beau, mais moi, j’étais fasciné par le monde souterrain, le métro, les labyrinthes, je ne dessinais que ça ! Et quand j’ai été en âge de bouger seul, je lui faisais croire que j’allais au musée, alors que je me rendais sous les ponts et là, je voyais des graffs.”
Aujourd’hui encore, s’imprégner de grosses villes, observer le contraste entre le fourmillement de leurs artères et la nonchalance des ruelles du coin avec la chaîne des Belledonne pour arrière plan, reste pour lui essentiel : “j’ai besoin de masses urbaines pour me sentir vivant, la profusion m’inspire.”

Bleu au cŒur

Paris, Los Angeles, New York… Son univers est donc peuplé de façades, peintes d’après ses photos -un talent qu’il tient de son paternel-, réalistes, mais toujours ré-interprétées. Elles y côtoient des visions de la ville plus fantasmées, proches de la science-fiction, et de nombreux visages croisés dans la rue. Une base sombre, choquée par des éclairs de couleur vive, souvent du bleu. Alors forcément, on pense à Enki Bilal et la référence n’est pas fortuite. “A l’école, on nous incitait à nous inspirer d’un artiste, à réutiliser ses techniques et je l’avais choisi. Je m’en suis vraiment imprégné et ça a été difficile d’en sortir, compliqué de se détacher d’une technique qu’on aime, je recherchais la force qui se dégage de ses dessins. D’ailleurs, je suis toujours en recherche, si un artiste veut être complet et durer, pas sûr qu’il doive s’enfermer dans un style… et puis, j’ai peur de l’ennui, du cercle vicieux.”
Entre remise en question et traces de markers, c’est au pied du mur qu’on voit le graffeur. 

+d’infos : http://graffmatt.com

Matt, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
La Dent du Chat. Il faut prévoir la demi-journée, mais après l’effort, le réconfort ! Si tu prends par le col, tu montes en forêt, tu ne vois rien pendant 4 heures, mais quand tu arrives là-haut, sur le bout de rocher, après quelques mètres un peu aériens, tu as tout le panorama à 360° sur le côté lac du Bourget, le Mont-Blanc, les Belledonne, l’aéroport de Chambéry et l’avant-pays savoyard.
… buller ?
Le Cap des Séselets sur le lac du Bourget. Il y a environ 10 ans, ils ont tout refait, on peut se balader à pied, en poussette ou à vélo, un peu comme sur une voie californienne en bord de plage. Il y a des petits pontons, les bords du lac sont vraiment remis en valeur, tout en préservant la faune et la flore. Le Cap est hyper dégagé, tu peux te poser là, tranquille et regarder les kite-surfeurs qui font le show quand il y a du vent.
… faire la fête ?
Je ne suis pas très clubbeur, je préfère les endroits plus authentiques… Lorsqu’il y a des concerts, j’aime bien le B’Rock Art Café à Chambéry, dans le carré Curial. Ils font souvent venir des artistes ou des DJ en vogue. C’est voûté, pas très grand, le son propulse bien et ils servent de bons burgers maison. Je vais aussi au Fût d’Chouette à Drumettaz, pour les bières du monde entier, pour les concerts hip-hop et électros sur la petite scène au fond et pour l’énorme terrasse.
… manger ?
Le Belvédère de la Chambotte pour les produits frais, de saison. Tu peux y monter par des sentiers très sympas. C’est bien d’arriver là-haut en fin de journée, pour avoir le coucher de soleil droit devant… sinon, on mange très bien chez mes darons !
… se nourrir l’esprit ?
La Maise évidemment ! Le collectif s’aggrandit, et il a pris un nouveau virage pour recevoir, devient progressivement une galerie avec pignon sur rue dans le centre de Chambéry. C’est bien pour voir ce qui se passe ou se faire connaître : il suffit que tu traînes un peu dans le coin et que tu saches dessiner pour pouvoir t’inscrire.
Ton endroit doudou, celui où tu vas pour te ressourcer ?
Je n’ai pas d’endroit doudou. J’aime à la fois me ressourcer en milieu urbain et en forêts… Mais ce serait peut-être chez mes parents, à la Motte-Servolex quand même… Ils partagent un grand terrain avec un parc, un étang et tout, il y a un petit côté préservé, nature, tu te sens coupé du monde… et en même temps, il y a souvent du passage, parce qu’ils aiment bien recevoir, c’est toujours vivant !

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