Toque toque, le revoilà !

Toque toque, le revoilà !

A la table des Présidents, le  5ème ouvrage de Guillaume Gomez -Chef des cuisines de l’Elysée-  n’y va pas avec le dos de la spatule en bois et y’a de quoi ! Depuis la préface touchante aux narrations gourmandes à s’en lécher les doigts, casseroles de cuivre, verres en cristal et porcelaine dorée, embrassent archives et menus historiques avec sensibilité et délicatesse jusque sous la toque. Mettez-vous à la Table des Présidents, dégustez veloutés, févettes, barons, marquises et autres légumes croquants. Sous un air de protocole et d’années de recherches dépoussiérées, c’est toute la passion d’un métier que le chef vous sert sur une nappe dressée, l’histoire d’une volonté d’être cuisinier, celle d’une épopée au service d’une nation, pour l’amour du produit, du gras, du producteur,  de l’humain et tutti quanti… A dévorer sans modération, c’est que du bon !  (Tous les bénéfices sont reversés aux associations caritatives qu’il soutient.) 

A la table des Présidents, Guillaume Gomez.  Editions Cherche Midi Editeur.

mec plus-ultra : Patrice Leconte

mec plus-ultra : Patrice Leconte

Ma flamme s’appelle reviens

Elle s’est allumée en même temps que sa première caméra, une petite 8mm qu’il a collée à son œil à 15 ans à peine. Depuis, la flamme qui anime Patrice Leconte ne l’a jamais quitté. Et quel que soit le film, petit budget ou grand cinéma, elle revient à chaque fois.

Photo@ Claire Garate

Il y a les classiques, dont nous connaissons certaines répliques par cœur (« On sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher… ») ; les poétiques, qui nous ont fait plonger dans l’intensité du sentiment amoureux (Le Mari de la Coiffeuse, la Fille sur le Pont…) ; les surprenants, qui ont révélé des facettes d’acteurs qu’on avait peut-être vite catalogués (Monsieur Hire, L’Homme du Train…). En tout, Patrice Leconte a signé une trentaine de films. Et fait tourner tout ce que le cinéma français compte de gueules, des vraies : les Rochefort, Marielle et Noiret, Delon et Belmondo, Auteuil, Johnny, Lucchini, Balasko ou Paradis… Il n’en revient pourtant pas de faire partie de notre Panthéon : “il y a tellement de gens qui semblent assis sur un trône, qui détiennent la vérité, ou prétendent la détenir, au nom d’une carrière…” Mais il ne boude pas son plaisir, se prête au jeu de l’interview avec patience, générosité, et -ce qui n’est pas si courant dans le métier- une authentique gentillesse.
Et s’il n’a pas tourné depuis 5 ans, lui, à qui le vide ne fait pas peur, s’est empressé quand même de le combler. En sortant un roman (Louis et l’Ubiq). En racontant aux enfants des histoires de têtes, de linotte, de mule, de lit (Faites la Tête). Ou en co-écrivant le scénario d’une bande dessinée (Deux passantes dans la nuit). Mais il a le clap qui le démange et des envies de plateau, de studio, d’Action !… Dans son viseur se profilent donc une version cinéma des «Bijoux de la Castafiore», “elle est sur de bons rails, mais ça va prendre un peu de temps”, et, en 2021, le tournage d’une adaptation de «Maigret et la Jeune Morte», de Simenon, avec, dans le rôle de l’inspecteur à la pipe, Gérard Depardieu. Patrice Leconte a de beaux projets sur le feu, au-dessus de Paris, le ciel est bleu, et aujourd’hui, c’est son anniversaire.

Photo Yves Bottalico/Contour by Getty Images)

Activmag : A quand remontent vos premières émotions de cinéma ?
Patrice Leconte :
Mon père était très cinéphile, il nous emmenait volontiers au cinéma, mon frère et moi, c’était en province, à Tours. Le tout premier film que j’ai vu en salle, c’était peut-être un Walt Disney, ou le «Tour du Monde en 80 jours», je ne suis pas sûr, mais je me souviens avoir beaucoup pleuré, un peu plus tard, sur un film qui s’appelait «Les Dimanches de Ville-d’Avray», de Serge Bourguignon, avec une petite jeune fille extrêmement touchante, qui s’appelait Patricia Gozzi, et un comédien d’origine allemande, Hardy Krüger. Je n’ai pourtant aucune mémoire, vous vous rendez compte, pour un type qui se souvient de rien… c’est qu’il m’a vraiment marqué ! C’était un film en noir et blanc, très émotionnel… Je ne l’ai jamais revu et je pense que si je le revoyais aujourd’hui, je hausserais les yeux au ciel en me demandant comment j’ai pu être touché à ce point. Mais j’avais 14-15 ans, c’est l’âge auquel on lit de la poésie avec une mèche sur le front et où on va voir des films sentimentaux qui nous bouleversent.

C’est aussi l’âge auquel vous avez commencé à faire des mini-films amateurs…
Oui, parce que mon père avait une caméra 8mm pour filmer les enfants à la plage, les enfants à la neige… Evidemment, je vous parle de pellicule et de format, aujourd’hui qu’on est en tout numérique, c’est un peu un truc de diplodocus ! Après, il s’est acheté une caméra plus performante, du 16 mm et m’a gentiment donné l’autre. Donc j’ai pu faire mes premiers petits films. Je ne sais pas ce que ça valait, mais ça m’a permis assez tôt de pouvoir m’exprimer par l’image.

Il y a eu une période un peu sombre, jusqu’aux «Bronzés»,
avec mes amis du Splendid, et là, ma vie a basculé du bon côté.
Le cauchemar est devenu un rêve.

C’est là que vous avez su que vous vouliez faire du cinéma ?
Absolument ! Enfin, j’envisageais ça comme un rêve bien sûr, mais à partir du moment où on se dit qu’aucun rêve n’est impossible, il ne suffit peut-être pas d’y croire, mais y croire, c’est déjà pas mal, parce que -je vais enfoncer une porte ouverte, pardon- si on part perdant, on n’a aucune chance d’arriver gagnant, donc il faut toujours y croire. Même dans les situations les plus désespérées ou les plus incertaines.

Vous avez pourtant commencé votre carrière dans la BD…
Oui et non. On peut imaginer d’après mon parcours, que je suis quelqu’un qui fait de la BD et qui s’est mis à faire du cinéma. Mais en fait le cinéma, ça a toujours été mon envie, mon désir, mon rêve. Je suis monté à Paris, j’ai fait une école de cinéma où je n’ai rien appris et puis après, j’ai rencontré Gotlib. Et comme j’ai toujours aimé dessiner, j’ai fait de la BD au magazine Pilote pendant 5 ans, j’en ai vécu d’ailleurs. En parallèle, je faisais des courts-métrages, mais je m’étais toujours dit que la BD, c’était comme une parenthèse, assez enchantée d’ailleurs, mais une parenthèse. Et que quand je signerais le contrat de mon premier long métrage, je rangerais mon encre de chine et mon papier Canson, parce que mon rêve deviendrait réalité.

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A Pilote, vous vous êtes retrouvé en conférence de rédaction au milieu de dessinateurs que vous admiriez… Ce genre de moment de grâce où l’on rencontre enfin des gens qui nous ont accompagnés pendant des années, est-ce que vous l’avez vécu au cinéma ?
Bien sûr, tout le temps ! L’exemple qui scintille encore, c’est quand j’ai fait un film avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Tous les matins du tournage, je me rasais, devant ma glace dans la salle de bains de l’hôtel, et je me disais : “je suis en train de faire un film avec Delon et Belmondo !” Aucun rêve n’est impossible, ok, mais même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais pu imaginer ça ! Pareil quand je me suis retrouvé à faire un film avec Johnny Hallyday -et Jean Rochefort, que je n’oublie pas- , c’était quand même assez inouï… Ça équivalait, d’une certaine manière, à être en conférence de rédaction entouré de Gotlib, Brétecher, Fred, Jean Giraud, Reiser… Pareil, quoi ! Ce sont des acteurs dont vous connaissez les films par cœur, et d’un seul coup, vous vous retrouvez à les mettre en scène… Il ne faut pas que ça vous intimide pour autant, sinon vous êtes foutu, mais vous ne pouvez pas dire : “ben ouais, c’est normal…”.

Et pourtant, c’est quand vous avez tourné votre premier film que tout a déraillé…
Le tournage du premier film (Les vécés étaient fermés de l’intérieur – 1976) n’a pas été un rêve, mais un cauchemar ! On peut en parler librement maintenant, parce qu’il y a prescription, mais Jean Rochefort m’a mené une vie épouvantable ! Sans doute que j’ai été maladroit, mais il a pensé que j’étais un incapable, un branleur, et il a été odieux, on ne se parlait pas, c’était affreux. Vous avez 28 ans, vous faites votre premier film et vous vous heurtez à ça, vous vous dites : “j’ai rêvé à côté de la plaque. Le cinéma n’est pas fait pour moi ou je ne suis pas fait pour le cinéma”. J’étais désemparé. J’ai mené le film à bien parce qu’on ne quitte pas un tournage, on ne peut pas dire : “c’est trop dur pour moi, je ne m’entends pas avec l’acteur, je me casse”. Donc j’ai serré les dents et j’ai tenu jusqu’au bout. Après il y a eu une période un peu sombre, évidemment, jusqu’à ce qu’on fasse «Les Bronzés», avec mes amis du Splendid, et là, ma vie a basculé du bon côté. Le cauchemar est devenu un rêve.

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Une promesse

Vous avez justement eu 30 ans en 1977, entre Les vécés et Les Bronzés. Quelles impressions vous gardez de cette période ?
A chaque dizaine, je me suis dit : “c’est maintenant que ma vie commence et qu’elle est intéressante”. A 10 ans, à 20 ans et à 30 ans. Et à 30 ans, puisque ma vie professionnelle, sentimentale, de père de famille, commençait vraiment, la réflexion que je me suis faite, c’est que je n’étais pas à la moitié de ma vie, qu’elle ne commençait que maintenant. Les 30 premières années n’avaient pas été formidables, le lycée, la puberté, les filles, tous ces trucs-là, c’était chaotique, comme monsieur tout le monde, et puis à 30 ans, c’est devenu plus épanoui. Donc ça rend heureux, au lieu de se dire : “merde, j’ai déjà vécu 30 ans, oh la la… Ben non, j’ai déjà vécu 0, je commence maintenant !

C’est un moment charnière dans une vie, est-ce qu’il y a eu des films charnières?
Oui, en effet. Le premier film s’est mal passé, mais après, quand il y a eu «Les Bronzés», et «Les Bronzés font du ski», mes journées sont devenues plus sereines, les films plaisaient, on s’entendait bien avec le Splendid, ça entraînait d’autres films… donc «Les Bronzés», ça a été un tournant extrêmement important. Et quand on me dit, aujourd’hui : “bon, Les Bronzés, on oublie, hein, Monsieur Leconte ?” Mais vous êtes fous, on n’oublie pas ! Ce sont des films que je suis fier d’avoir faits et qui ont changé ma vie. Après, le film qui a été assez charnière, on dit volontiers que c’est «Tandem», mais pour moi, c’est celui d’avant, «Les Spécialistes», avec Lanvin et Giraudeau, un film d’action, d’aventure, qui était en fait la première vraie rupture avec un cinéma de pure comédie. Je n’étais même pas sûr d’être légitime pour le faire, mais je trouvais ça très motivant. Et comme le film, enfin, je ne vais pas me la péter pour autant, mais comme il a été un très gros succès, je me suis dit que j’avais le «droit» de faire de choses différentes. C’est à partir de là que des petites ailes de liberté m’ont poussé dans le dos pour me donner envie de ne pas me cantonner dans quelque chose de précis ou de routinier, qui aurait peut-être fini par m’ennuyer.

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La Fille sur le pont – ©Catherine Cabrol

Quel film vous ressemble le plus ?
Ce pourrait être «Le Mari de la Coiffeuse», pour les sentiments amoureux, uniques, merveilleux, idéaux que le film exprime. Mais celui sur lequel je me suis senti le plus libre, sur lequel il y avait le plus de fantaisie, de légèreté, de plaisir chaque jour à faire les choses, c’était «La Fille sur le Pont», avec Vanessa Paradis et Daniel Auteuil. Il y avait une vraie légèreté, une petite grâce sur ce film, comme si une bonne fée s’était penchée sur le berceau…

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La fille sur le pont – ©Catherine Chabrol

A contrario, y’a-t-il des films que vous auriez faits différemment ? Que vous aimez moins ? Ou vous assumez tous vos choix ?
Il y a bien 2 ou 3 films dont je me dis : “tiens, je n’étais pas obligé de le faire, celui-là”, des films que j’ai pu faire pour de mauvaises raisons, parce qu’un projet tombe à l’eau -ce qui m’est arrivé souvent- vous vous trouvez vacant, et c’est pas que j’ai peur du vide, mais ça ne me plaît pas trop… Là-dessus un producteur vous en propose un autre, le scénario n’est pas terrible, mais dans le fond, y’a peut-être quelque chose à faire. Vous ne faites pas une daube, mais c’est pas le film qui vous ressemble le plus et que vous revendiquez en premier lieu. Mais ce qui est vrai, c’est qu’à chaque fois, même si j’ai un petit clignotant virtuel au fond du crâne qui me dit que c’est pas terrible, à chaque fois, j’y crois, je plonge avec le même enthousiasme, la même énergie, la même passion !

Vous avez fait une trentaine de films, mais il y en a à peu près autant qui ne se sont pas faits… Est-ce qu’on devient philosophe avec l’expérience ?
Oui, parce qu’il faut s’habituer à tomber de cheval ! Ça arrive quand on fait un film qui ne marche pas, la chute est rude, ça fait vraiment mal au cul. Puis on remonte. Et quand un projet tombe à l’eau, il ne faut pas enjamber le balcon, ça ne sert à rien. C’est peut-être que ce film ne devait pas se faire. Et quand c’est le cas, je n’arrive pas à imaginer de réchauffer ce projet. Je fais table rase, allez on passe à autre chose !

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Ces dernières années, justement, plusieurs projets de films n’ont pas abouti, est-ce que vous avez envisagé à un moment de ne plus faire de cinéma ?
J’ai connu régulièrement des moments de découragement, en me disant : “après tout, c’est trop cher payé, c’est trop dur, j’ai plus 25 ans, merde! Allez, j’arrête.” Mais il y a deux trucs qui m’en empêchent. Le premier, c’est bon d’accord, j’arrête, mais je fais quoi ? Alors que j’adore faire des films ! Et le deuxième, c’est que le dernier que j’ai tourné, qui s’appelle «Une heure de Tranquillité», ça m’ennuierait de terminer là-dessus. Il est plaisant, enlevé, je me suis régalé avec tous ces acteurs, mais c’est adapté de la pièce de Florian Zeller, qu’il a lui-même adaptée. Ce film n’est donc pas très personnel, il ne me ressemble pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Terminer là-dessus, non, ce serait dommage.

Parmi les acteurs que vous avez mis en scène, y’en a-t-il pour lesquels vous avez une tendresse particulière ?
J’ai beaucoup de tendresse pour Daniel Auteuil, parce qu’on a, à un poil près, le même âge et qu’on se comprend à demi-mot. Il y a quelque chose de fraternel, vraiment, qui a à voir avec la confiance réciproque. Et il y a une personne que j’adore, que je surnomme souvent « la Fée Clochette », c’est Vanessa Paradis. Ensemble, on a fait «Une chance sur deux», avec Delon et Belmondo, et on a enchaîné avec «la Fille sur le Pont». Et c’est vrai qu’il y a une réelle magie en elle, et des zones d’ombre sûrement, mais une gaité formidable, une légèreté, une fantaisie… elle me touche beaucoup. Et puis il y a un homme que j’ai aimé par-dessus tout, c’est Jean-Pierre Marielle. Je n’ai fait que 2 ou 3 films avec lui, mais je le voyais régulièrement dans la vie, on dînait ensemble, on a fait un peu de théâtre… J’aimais énormément la grande carcasse élégante de cet homme cabossé et tellement attachant.

On parlait tout à l’heure des 30 ans : en quoi êtes-vous le même homme qu’à l’époque ? En quoi êtes-vous différent ?
Je suis différent parce qu’avec la maturité, les années qui passent, je suis sûrement devenu plus philosophe, plus calme. Peut-être que je me trompe, mais je pense que je suis plus tolérant d’une manière générale. Si le mot n’est pas trop galvaudé quand je parle de tolérance ou de bienveillance, j’avais forcément ça en moi, mais ça ne s’est pas éteint. Ce qui n’a pas changé et depuis une éternité, c’est ma sensibilité de midinette ! Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’avoir la larme facile, ma capacité à être ému est intacte. Je suis une éponge à force d’être attentif au monde qui m’entoure, de m’ingénier à être attentif aux autres, parce que c’est captivant et fort, et que le respect d’autrui, c’est la base d’un monde qui irait mieux… Ça aussi, je l’avais forcément avant, et ça ne s’est pas éteint non plus, au contraire.

Mec plus-ultra : Milo Manara

Mec plus-ultra : Milo Manara

Eros de bande-dessinée

Des courbes parfaites, des poses lascives,
un trait qui donne chaud… En imaginant, dans les années 80, les aventures d’une femme qui s’abandonne malgré elle aux plaisirs de la chair, Milo Manara devient le maître incontesté de la BD érotique pour des générations entières de lecteurs.
Et moi ? Emois, émois…

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Avoir un père fan de BD, c’est voir traîner, depuis toujours sur la table du salon, l’ «  Umour  » coloré de Fluide Glacial, l’anticipation glaçante de Métal Hurlant, la sélection pointue d’(A Suivre)… et au milieu de tous ces magazines spécialisés, l’Echo des Savanes. Vient inévitablement un âge où l’on ne se contente plus de la couverture. En cachette souvent, on feuillette, l’œil furète puis s’arrête. Le mien est capté par un noir et blanc proche de l’esquisse, sobre mais rond, des lignes sensuelles, une bouche entrouverte et des paupières mi-closes… Celles de Claudia, sublime bourgeoise mariée et coincée, dont le cerveau est relié à un boîtier, qui, à chaque clic lui fait perdre tout contrôle. Sous le crayon de Milo, sa libido affole la mienne.
Ce n’est pourtant pas sa représentation du désir féminin qui fait connaître Manara en France, quelques années avant la parution de ce fameux « Déclic ». En 1975, il a tout juste 30 ans, quand George Wolinski, qui deviendra son ami, lui achète «  le Singe  », adaptation d’un conte chinois, publié dans Charlie Mensuel. Il travaillera ensuite pour Larousse sur « l’Histoire de France en bandes dessinées  » et «  La Découverte du Monde  », avant d’être repéré par Casterman  : “un éditeur belge, qui n’aimait pas beaucoup l’érotisme. Donc, quand j’ai écrit «  Giuseppe Bergman  », il y avait quelques scènes, mais ce n’était pas une BD érotique”, explique-t-il avec un accent chantant et des approximations dépaysantes que l’écrit ne permet malheureusement pas de retranscrire. Il dessinera aussi pour Hugo Pratt, Fellini, croquera Bardot ou les Borgia, et son dernier opus retrace la vie tourmentée du Caravage. Vaste et variée, l’œuvre de Manara ne tient donc décidément pas dans une case.

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Tiré de l’album « El Gaucho » de Milo Manara et Hugo Pratt

Activmag : Vous avez commencé à dessiner de la BD érotique en Italie à la fin des années 60. Vous dites pourtant que vous n’aviez pas cherché l’érotisme, qu’il est venu à vous.
Milo Manara : Oui, parce que c’était l’époque où il y avait ces petits albums qu’on appelle «  Fumetti  », des choses très commerciales, de qualité honteuse, mais qui ont donné la possibilité à beaucoup de jeunes dessinateurs de commencer à travailler, à gagner de l’argent. Pour moi, c’était une sorte de passage obligé, ces Fumetti érotiques, et puis j’ai continué… Mais il faut dire que j’aime beaucoup l’érotisme, le dessiner, le raconter. Et puis ça m’a permis d’apprendre le métier, parce j’ai fait le lycée artistique en Italie, mais pas une école exprès pour la BD. A l’époque, ça n’existait pas. Et j’en lisais très peu, quand j’étais gamin. Il n’y en avait pas à la maison, c’était presque interdit. Ma mère était institutrice, à l’ancienne, et elle considérait ça comme quelque chose d’anti-éducatif, parce que les enfants regardaient les dessins et ne lisaient pas les textes ! C’est Jean-Claude Forest, et son personnage Barbarella, qui m’a ouvert la porte sur la bande dessinée pour adulte.

En France, c’est L’Echo des Savanes qui publie votre plus gros succès, Le Déclic, en 1983, mais tout avait commencé par une commande en Italie…
Oui. il y avait une éditrice, Adelina Tattilo qui faisait un magazine copie de Playboy, Playmen. Il y avait une partie rédactionnelle très intéressante, avec des écrivains de haut niveau et dans les dernières pages, une BD érotique, dessinée par Guido Crepax (NDLR : père de Valentina, personnage érotique mythique des années 70). Mais à un moment donné, comme il n’en avait plus de disponible, ils m’ont demandé de prendre le relais, alors j’ai imaginé Le Déclic. En Italie, ça s’appelle Il Gioco (le jeu), et un des personnages principaux est un journaliste de Playmen. C’était un très beau magazine, bien illustré, on n’avait pas honte de publier dedans à l’époque. De toute façon, j’essayais toujours de dessiner un érotisme qu’on n’avait pas honte d’acheter, qui soit acceptable en société.

Aux Etats-Unis, j’ai fait beaucoup de couvertures pour Marvel,
et j’ai arrêté parce que les dernières,
qui n’avaient pourtant rien de différent ou de plus osé, ont été censurées.

C’est un érotisme très esthétique, les femmes sont sublimes, les dessins raffinés…
Ah oui, j’essayais de dessiner le mieux que je pouvais ! Une fois, j’ai été surpris à Angoulême, où j’ai rencontré Claire Brétecher, qui m’a dit : “moi, je n’aime pas l’érotisme, sauf le tien.” C’était très émouvant parce que je l’admirais beaucoup. C’était une femme vraiment splendide, pas seulement physiquement, elle avait l’intelligence, l’esprit, l’humour… Donc j’étais content, parce que c’était mon but de faire une histoire qui soit très érotique, mais pas vulgaire, pas blessante pour la femme. Ça, c’était pour moi un point très, très important.

Est-ce que vous vous attendiez, d’ailleurs, à ce que vos BD marquent autant des générations d’hommes que de femmes ?
J’étais très surpris, surtout les premières fois, pendant les séances de dédicaces en France, en Italie, et même aux Etats-Unis. Il y avait toujours plus de filles que de garçons qui me demandaient des dédicaces : pour leur père, leur copain, etc., mais aussi pour elles. C’est quelque chose dont je suis très fier.

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On parle toujours du volet érotique de votre œuvre. Est-ce vous avez l’impression que c’est réducteur ?
Je n’ai rien fait contre. J’aime l’érotisme, donc ça ne me gêne pas d’être défini comme dessinateur érotique, mais je regrette un peu, parce que j’ai fait beaucoup d’autres choses. Et même dans le dessin érotique, à part le dessin principal, je crois que le décor est aussi important que le personnage ou les corps. Et je crois que l’érotisme n’est pas qu’une question de nudité, c’est surtout une question d’intelligence. Je donne donc plus d’importance aux yeux, au regard, qu’aux jambes ou aux seins. Le regard d’une femme est beaucoup plus expressif que celui des hommes. D’un seul regard, elle peut séduire, et pas qu’en dessin, dans la réalité aussi.

Vos plus grands succès sont sortis fin 70, début 80… Est-ce qu’on avait plus de liberté à l’époque ? Est-ce que votre métier a changé ?
Oui, je crois. A la fin des années 60 ou début des années 70, l’érotisme, dans la BD, mais aussi dans la littérature ou le cinéma, avait un rôle révolutionnaire. Quand on pense au «  Dernier tango à Paris » de Bertolucci ou à « Barbarella » de Jean-Claude Forest, ou à George Pichard (Blanche Epiphanie), il y avait des auteurs qui ont contribué à changer la société, on se permettait beaucoup plus de choses. Mais je crois qu’aujourd’hui, on a régressé. Il y a même une certaine censure. Aux Etats-Unis par exemple, j’ai fait beaucoup de couvertures pour Marvel, et j’ai arrêté parce que les dernières, qui n’avaient pourtant rien de différent ou de plus osé, ont été censurées.

On parlait tout à l’heure de Wolinski, qui vous a «  lancé  » en France, j’imagine que pour tous les dessinateurs de BD, ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, a été quelque chose de très violent…
Je ne sais pas si les assassins connaissait le travail de chacun des hommes qu’ils ont tués, mais en ce qui concerne Wolinski, il a toujours traité les religions avec un respect absolu. On pouvait lui reprocher l’érotisme, peut-être, mais absolument pas le manque de respect pour la religion, c’était un homme d’une grande droiture morale, un homme exceptionnel. Il a été tué pour rien. Dans les jours qui ont suivi, Charlie nous a demandé de faire des dessins en hommage aux victimes. Moi, j’ai dessiné Georges avec une femme voilée qui lui fait un bisou sur la tête. Parce que je suis convaincu que même les femmes musulmanes l’adoraient. Et il adorait les femmes, il les respectait vraiment. Sur ce terrain, on était vraiment d’accord. On était très amis pour ça : on concevait l’érotisme de la même façon. En plus, il arrivait à faire de l’humour, alors que moi, j’en fais très peu, je ne suis pas doué pour ça et en général, quand on commence à rigoler, c’est moins érotique. Mais Georges arrivait à mêler les deux, c’était vraiment formidable.

Tiré de l’album « El Gaucho » de Milo Manara et Hugo Pratt

Qui sont les autres hommes de votre vie ?
Federico Fellini, parce que c’était un génie, qui m’a marqué avec son cinéma, bien avant que je le connaisse. Après, en personne, il a changé ma mentalité, ma façon de regarder la vie en général. Chez les dessinateurs, beaucoup m’ont marqué : Tardi (Adèle Blanc-Sec), Bourgeon (Les Passagers du vent), Liberatore (RanXerox), tous ceux du magazine de science-fiction Métal Hurlant, comme Moebius (L’Incal), pour qui j’ai beaucoup d’admiration. Mais la vraie confiance, je l’avais avec Hugo Pratt, avec qui j’ai travaillé. J’étais très fier d’être le seul dessinateur pour lequel il a écrit des scénarios. On avait une relation amicale très intime, il était comme mon frère plus âgé. Même si parfois, c’était moi qui avait le rôle de l’aîné, parce que lui était anarchiste dans sa façon d’affronter la vie. Il était l’homme le plus libre que j’ai connu. Il arrivait à faire des choses qui, pour moi, étaient impensables. Il ne m’a pas appris la prudence, mais il m’a appris beaucoup d’autres choses…

Est-ce que certains de vos ouvrages comptent plus que d’autres à vos yeux ?
Oui, pas forcément pour leur qualité, mais pour les effets qu’ils ont eus sur ma vie. Il y en a qui ont marqué une différence entre l’avant et l’après, comme ce que j’ai fait avec Fellini (Voyage à Tulum) ou avec Hugo Pratt (Un été Indien, El Gaucho). Mais le premier, sans doute, c’est Giuseppe Bergman, la première BD dont j’ai écrit le scénario. D’ailleurs, c’est Hugo Pratt qui m’a obligé à le faire et ça, on n’imagine pas que, pour un auteur, ça change la vie. Parce que la BD n’est plus seulement une profession, ça devient une confession. Il y a une phrase de l’écrivain Joseph Conrad qui dit : “c’est très difficile d’expliquer à ma femme, que quand je regarde par la fenêtre, je suis en train de travailler.” Et en effet, quand on commence à écrire un scénario, on peut regarder par la fenêtre et travailler, mais en dessin, non : si on regarde par la fenêtre, on regarde par la fenêtre ! Un autre changement très très important, c’était «Le Déclic », bien sûr. Il a été tourné en film, publié dans le monde entier, et rien qu’en France, il a été vendu à un million de copies ! C’est l’œuvre qui m’a ouvert le plus de portes.

Est-ce qu’aujourd’hui, vous vous verriez faire autre chose ?
Aujourd’hui, je vois de plus en plus les possibilités qu’il y a dans la BD. Pas seulement dans mon travail, mais en regardant celui des autres. Quand on voit «  Maus », par exemple, qui a reçu le prix Pulitzer, on s’aperçoit que dans la BD, il y a beaucoup plus que ce qu’on voit au premier regard. Hugo Pratt disait que les auteurs de BD étaient des écrivains qui, en plus, dessinaient. Je commence à le croire aussi. Même Fellini disait qu’il était très heureux de faire de la BD, parce qu’il n’y a pas d’obligations par rapport aux producteurs ou à l’argent, pas besoin de gérer une quantité énorme de personnes, il suffit d’avoir un crayon. Dans la BD, il y a encore plus de liberté qu’au cinéma : on peut imaginer n’importe quoi et le réaliser tout de suite, donc, je l’aime de plus en plus !

© Nicolas Guerin/Contour by Getty Images) / © Simone Florena / © Enrico Fedrigoli

Mec plus-ultra : Stéphane De Groodt

Mec plus-ultra : Stéphane De Groodt

Mot(d’au)teur !

Hier pilote de course, aujourd’hui acteur, comédien, chroniqueur, auteur, réalisateur… Pour Stéphane De Groodt, la vie est un jeu de rôles, de mots et de p’tites voitures ! Rencontre à fond la gomme.

Mon homme à moi, en tout bien tout donneur, il me parle d’aventures… Et à 54 ans, il en a au compteur ! Sur les circuits, les planches, les ondes, sous les projecteurs dedans, dehors, devant, derrière, faut suivre !! Et à un rythme aussi effréné que son débit, il va la couler, sa Brel ! Mais non, à l’aise partout, il maîtrise, connaît la lune comme sa poche. Une vie rêvée qu’il pilote comme les voitures de courses qu’il a fait rugir pendant 15 ans, à fond ! Vous avez dit moteur ? En plein tournage du prochain film de Jean-Pierre Jeunet, dans les starting blocks pour nous dévoiler, sur scène, «  Qui est monsieur Smith  ?  », avant d’enchaîner en «  Compagnie des femmes » un road movie poétique de Pascal Thomas, et de faire pétiller «  Champagne  !  » de Nicolas Vanier, un film chorale dont le tournage est prévu au printemps, tout en travaillant sur l’écriture de son premier long métrage à lui, Stéphane De Groodt est à bloc, toujours, la tête dans les étoiles, la pédale scotchée au plancher… Après 4 lapins, de quoi remplir mon clapier pour l’hiver, il est enfin à moi, mon héros des mots…

Activmag : Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Stéphane De Groodt : J’étais un gamin très solitaire. J’étais assez gros, ce qui me complexait. Et ce complexe est devenu un moteur. Il fallait que je change mon physique pour pouvoir rentrer dans une voiture de course, qui était un de mes rêves, et je voulais me faire accepter des autres. Les faire rire, comme Louis de Funès, apparaissait un bon moyen. Et c’est ce qui a développé mon envie de devenir comédien également. Du coup, par ce complexe, je me suis très vite projeté dans un autre monde, un monde de grands.

L’école et vous, une grande histoire de désamour ?
L’école académique, ce n’était pas pour moi. Je préférais celle de la vie, des rencontres, de l’observation, j’avais besoin d’apprendre, mais pas assis sur un banc. J’étais dyslexique, incapable d’intégrer de la théorie. Encore aujourd’hui, je ne maîtrise pas les termes techniques du français, alors que l’écriture fait partie de mon métier. Je fais les choses à l’instinct, à l’oreille, à l’intuition.

Vous rêviez beaucoup, notamment d’aller sur la lune…
Je voulais surtout aller au bout de mes rêves, faire quelque chose qui soit hors norme. En fait, j’avais la gourmandise de tout vouloir faire, pompier, pilote, comédien, aller sur la lune, et pourquoi je ne pourrais pas tout faire ? Aujourd’hui encore, au restaurant, je veux prendre toute la carte ! A Disney, monter sur toutes les attractions. C’est comme à vélo, quand on arrête de rouler, on tombe. Ma vie est comme ça, comme sur un vélo.

… ou comme dans une voiture ? Vos premières courses, ado, vous les avez passées dans une baignoire baquet, c’est pratique pour se faire mousser ?
En tout cas, c’était pratique pour m’habituer à rouler sous la pluie ! Mais dans cette baignoire, le ridicule ne tuant plus, avec la combi et tout l’attirail, j’avais surtout la sensation d’être installé dans une voiture de course, couché dans le même espace exigu. Je me projetais… et ces projections sont devenues des buts, dans tous les domaines.

A 18-20 ans, hormis une brillante carrière de faiseur de raviolis, quels rêves nourrissiez-vous ?
Déjà, je nourrissais les gens, je nourrissais donc quelque chose  !!  (rire) J’adore la cuisine et faire des pâtes, pour gagner mon indépendance et me payer mes cours de pilotage, c’était un moment heureux. Les raviolis, c’est le symbole de ma liberté !!

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Le week-end coureur automobile, le soir vous preniez des cours d’impro, vous aimez vous mettre en danger ? Vous exposer ?
C’est primordial pour vivre ! Sans exposition, il n’y a pas de lumière, y’a rien. C’est Brel qui m’a poussé là dedans : faut se lever, faut y aller, faut se planter. Et se planter, c’est bien, ça repousse après ! Si vous ne faites pas d’erreur, c’est que vous ne vivez pas. Chercher ses propres limites, les explorer, c’est essentiel pour moi. Rien qu’hier, avec des amis, on a eu un grand débat sur la liberté d’expression. Cette liberté, pour exister, elle a besoin d’un cadre, de limites. Au-delà, c’est l’anarchie. Ces limites, il faut les trouver pour expérimenter ensuite sa liberté.

Le débat tournait autour de Charlie ?
Exactement.

Et votre point de vue sur le sujet ?
C’est d’autant plus sensible pour moi que je suis dans un métier lié à l’expression. Mais être libre de s’exprimer, ce n’est pas forcément pouvoir dire tout ce qu’on veut. On ne vit plus dans la même société qu’il y a un siècle ou même 20 ans. Elle est hyper connectée. Et les propos que vous tenez ne sont plus diffusés qu’à un cercle restreint, ils touchent un public tellement plus large, et par là-même n’ont plus la même valeur. L’autre a aussi son importance. Je trouve que ce n’est plus de l’expression quand ça devient de la provocation.

Vous vivez tout à fond la caisse ! Diriez-vous que vous êtes un brin excessif ?
Vivre à fond la caisse, je trouve ça assez raisonnable au final ! Y a tant à explorer…

Explorer, aller au bout de vos rêves, c’est votre moteur. Vous rêvez encore ?
Ce serait un vrai cauchemar que de ne plus avoir de rêves. De ronronner. Il m’est arrivé un soir de ne plus avoir le trac avant de monter sur scène. C’était pas possible  ! Le lendemain, je me suis mis en danger, pour ne plus être confortable. Je ne supporte pas l’idée que deux jours se ressemblent. Alors oui, je nourris l’envie de réaliser un film, d’écrire une pièce de théâtre, de grandir comme père attentif auprès de mes filles. Tous les jours, on peut devenir quelqu’un de différent ! Ça ne me quittera jamais cette notion de devenir…

C’est comme à vélo, quand on arrête de rouler, on tombe.
Ma vie est comme ça, comme sur un vélo.

De vos 30 ans, vous retenez quoi ?
30 ans, pour moi, c’est une rupture à tous les niveaux. Une rupture amoureuse, l’amorce de la fin de ma carrière automobile pour me consacrer à celle d’acteur. J’étais au milieu du gué à 30 ans ! En fait, j’aurais aimé avoir 50 ans à 30 ans ! Je suis beaucoup plus heureux de ce que je suis aujourd’hui, qu’à cette époque… mais avec 20 ans de plus !

Ecriture, théâtre ou cinéma, dans quel exercice vous vous éclatez le plus ?
J’ai pris conscience que j’étais d’une impatience terrible. Je dois être dans l’action constamment, sinon je tombe du vélo ! J’adore le cinéma, mais je ne supporte pas d’attendre. Et le cinéma, ce n’est que ça… J’aime initier les choses, du coup, forcément, j’adore l’écriture, parce que c’est moi qui tiens la plume et qui suis maître du temps, d’où mon envie de réaliser, d’inscrire mon propre tempo. Du coup, ça dépend du degré de mon impatience… Après, je suis fou de théâtre. Vous êtes là, vous jouez vous ressentez l’énergie du public… C’est intense.

Théâtre et pilotage, même adrénaline ?
Carrément. Vous savez, je ne fume pas, je ne prends pas de drogue, mais je suis complètement camé à l’adrénaline. C’est moins cher  ! Et moins mauvais pour la santé, paraît-il. Mais c’est une vraie drogue. J’ai besoin de vibrer, d’être excité par la vie et c’est vrai que le théâtre, comme la course, c’est excitant ! Y a de l’enjeu, du risque, il faut faire preuve de créativité, ne jamais se poser. C’est pareil dans une vie de couple. Même si on décide de passer jour et nuit avec la personne qu’on aime, il faut réinventer la relation. Au tout début de l’histoire avec ma femme, alors que le ciel était dégagé, je lui ai dit : ce serait bien qu’on ait la force de décider, quoi qu’il arrive, de déménager tous les 4-5 ans, pour avoir une nouvelle circulation des émotions et de changer de métier tous les 4 ans, de renouveler les choses, pour les réinventer, toujours…

Vous jouez avec les mots, vous jouez les rôles qu’on vous confie, vous jouez aux petites voitures, grandeur nature… Vous ne seriez pas un joueur invétéré ?
J’aime le jeu, tant qu’il n’est pas de hasard… J’aime provoquer le hasard, mais je n’aime pas qu’il me provoque. Je n’aime pas être soumis à lui, comme dans un casino. Ne plus être maître de mon destin, c’est perdre ma liberté… Moi, quand je joue avec les mots, mais pareil pour le reste, c’est beaucoup de travail. Desproges disait que faire rire est une affaire sérieuse…

D’où vous vient cette écriture, entre « absurdie » et une certaine logique ?
Ça me vient de l’impro. Quand j’ai découvert qu’on pouvait visiter le monde autrement, dans notre tête. L’absurde ne part pas de rien. C’est raconter quelque chose d’existant, mais d’une autre manière. C’est se jouer de la réalité. Puiser dans son imaginaire.

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Bah finalement, vous l’avez fait votre voyage sur la lune ?
Oui, et j’ai pris un abonnement ! Je fais des aller-retour constamment.

Pour avoir bien observé vos chroniques, je dirais que vous empruntez votre technique au mot-decin légiste : vous commencez par ausculter les mots, vous les disséquez avant de les recoudre à votre sauce, souvent dans le désordre…
C’est exact. On ne comprend jamais aussi bien un appareil électrique qu’en le démontant et en le remontant ! Pareil pour la peinture, les objets, les mots, une pièce de théâtre, pour mieux en appréhender les rouages, entrer dans la tête de l’auteur, se noyer dans l’encre des mots pour en découvrir tous les secrets. J’adore ça ! Et je suis toujours surpris de découvrir que l’association de tel mot avec un autre va donner un mot nouveau… C’est un vrai trésor. Cette recherche est très amusante et excitante. C’est pas tant le jeu de mots qui est ludique, mais c’est de jouer avec eux.

C’est pas un peu le bazar dans votre tête ou vous rangez de temps en temps ?
Plus que le bazar, c’est très bruyant. Je me parle constamment, sans être schizophrène pour autant, mais c’est un vrai dialogue animé dans ma tête, entre moi et moi : je me juge, je me jauge, je me coupe la parole, me confronte à moi-même souvent et ça me sauve de bien des tourments… Donc oui, c’est le bazar et encore plus quand je m’engueule !

Les livres, post chroniques, c’est un peu la session de rattrapage pour le public… Une seconde chance pour tout comprendre ?
En fait, c’est Muriel Beyer, éditrice chez Plon, qui un jour me dit : « je voudrais éditer tes textes », et je ne comprenais pas bien pourquoi. Pour moi, c’était le comédien qui racontait des histoires avec une rythmique et « le comprenne qui pourra » effectivement. Je ne cherchais pas à faire quelque chose de didactique, ou que ce soit absolument intelligible. C’était un exercice de style qui acceptait, dans sa version rythmée, de laisser sur le bord de la route quelques jeux de mots qui ne seraient pas perçus ou compris. Peu importait, c’était mon plaisir de sortir l’histoire comme ça. Et elle a insisté… Elle y croyait et l’avenir lui a donné raison. Les livres ont très bien marché.

Chevalier des arts et des lettres en 2015, sacrée revanche pour quelqu’un qui n’a aucun diplôme…
Je ne suis pas très revanchard de caractère. Etant un cancre à l’école, jamais je n’aurais pu imaginer recevoir une quelconque distinction dans ce registre. Cette reconnaissance, que ça vienne de la France, moi petit Belge, m’a vraiment ému.

Les femmes de votre vie, il y en a eu pas mal…
C’est vrai. D’ailleurs, je dédicace mes livres ainsi : « à ma mère qui a fait de moi un fils, à ma femme qui a fait de moi un mari, à mes filles qui ont fait de moi un père et à ces femmes qui ont fait de moi un homme. » En fait, les femmes jouent un rôle primordial dans ma vie.

Parmi elles, Maïtena Miraben et Caroline Roux sur Canal+ ?
Sans Maïtena et ses réactions, ça n’aurait pas fonctionné de la même manière. Il y avait une vraie alchimie. Mais c’est vrai que ça a démarré avant, avec Caroline. Et même si on ne se voit plus, un vrai lien est resté, on communique souvent via les réseaux. L’histoire a commencé avec elle, à la matinale, et je ne l’oublierai jamais. Et avant encore, c’est Christelle Graillot, dénicheuse de talents pour Canal, qui m’a poussé à faire des essais pour la chaîne. Elle sentait quelque chose sans savoir quoi exactement, pour de la pige, pour devenir animateur, chroniqueur ? 10 fois elle m’a demandé, 10 fois je lui ai dit non. J’avais 40 ans, j’étais comédien, j’allais pas recommencer les castings pour une autre voie ! Et elle a tellement insisté que j’ai cédé. Et ça a tout changé pour moi. Alors oui, ces femmes ont fait de moi ce que je suis. Je leur dois tellement. Ma femme Odile particulièrement, qui a toujours eu un regard important sur mon parcours, terre à terre, pertinent, qui m’a accompagné pendant 20 ans. Certes, on n’est plus ensemble aujourd’hui, mais elle compte beaucoup pour moi.

Bon, dans le tableau il y a quand même quelques hommes… Un Jacques Brel par exemple ?
Il a bouleversé ma vie ! C’est le mari de ma mère – un puits de sciences qui a beaucoup contribué à mon éduction -, qui m’a fait découvrir Brel. L’éducation, c’est parfois juste mettre entre les mains un disque qui change tout. Ce fut une ampoule qu’on a allumée. Dans sa manière de parler de la vie, de chanter l’amour, sa force, son émotion, et sa droiture. De renoncer à la scène quand il a eu le sentiment d’avoir tout dit, pour ne pas se répéter… Alors qu’il n’avait pas 40 ans et qu’il était au sommet… C’est rare une telle authenticité, une telle honnêteté. Il y a des chansons de lui que j’écoute aujourd’hui pour la cinquantième fois, j’ai toujours les larmes aux yeux, les poils qui se hérissent. Il est inscrit dans ma chair.

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Les pilotes aussi vous ont « guidé » ?
Et comment ! Je pense notamment au pilote belge Jacky Ickx, ou à Ayrton Senna, Villeneuve, des chevaliers des temps modernes, des héros flamboyants qui allaient sur la lune ! Cette fameuse lune… dont parlait si bien Brel, l’inaccessible étoile… Cette quête pour s’élever.

De tous vos films, lesquels ont joué un rôle particulier dans votre vie ?
« Le Jeu » de Fred Cavayé, j’ai adoré ce film et j’ai le sentiment qu’il a changé mon statut dans le métier. Il y en a un autre que j’aime particulièrement et qui va bientôt sortir, c’est « Tout nous sourit » de Mélissa Drigeard avec Elsa Zylberstein (NDLR : ils ont reçu tous les 2, pour ce film, le prix d’interprétation au Festival International du Film de Comédie de l’Alpe d’Huez), c’est un film qui compte pour moi et qui j’espère comptera pour les téléspectateurs quand il pourra enfin être vu en salle…

Vous êtes en plein tournage du prochain long métrage de Jean-Pierre Jeunet, Bigbug, une comédie satirique et futuriste sur l’intelligence artificielle…
C’est une aventure extraordinaire de pouvoir travailler avec quelqu’un comme Jean-Pierre Jeunet, qui vit avec, dans, par et pour le cinéma. La seule personne avec qui j’ai vécu ça auparavant, c’est Claude Lelouch. Ce sont des enfants, en fait ! Ils ont cette capacité à créer des univers à part, à nous faire rêver… Chaque plan que Jeunet imagine pour son film, vous pouvez l’imprimer et le mettre au mur sous cadre ! C’est magnifiquement pensé. C’est vraiment une superbe expérience que je vis là !

Il y a eu Stéphane le pilote, le comédien, l’acteur, l’auteur, le chroniqueur, le réalisateur, vous êtes encore nombreux dans votre tête ?
(rire) Euh… il y en a un autre qui est en train de poindre… Je travaille sur le développement d’une application. J’ai décelé un manque dans un secteur très particulier et elle devrait combler ce vide, mais j’en dis pas plus…

Et puis il y a Stéphane le papa… Quel genre de père êtes-vous ?
Un père transi et contrarié de ne pouvoir être plus présent pour ses filles. Je ne les vois que les week-ends. C’est terriblement frustrant. D’un mois sur l’autre, l’évolution physique, celle de leur caractère, de leur regard sur les choses, au-delà de l’amour que je leur porte, les enfants apparaissent comme le point de référence de ce temps qui passe trop vite. Et dans ce temps qui nous échappe, j’essaie de faire de mon mieux, avec le sentiment d’être souvent maladroit. Comme je ne peux pas les aider scolairement, je n’ai pas le bagage pour ça, j’essaie de leur insuffler le goût du risque, de l’humour, cette forme d’intelligence qui va avec. On ne peut pas être foncièrement drôle sans être intelligent et inversement. Et l’humour est une jolie carapace qui protège et impose de prendre du recul sur les choses. C’est ce genre de graines que je sème auprès de mes filles…

© Sylvain Lefevre/Getty Images / DR

La liste de mes envies

La liste de mes envies

Cher Père Noël

Tu commences à me connaître, je réfléchis beaucoup. Et je peux anticiper ton haussement de sourcils au moment où tu liras ça en pensant : “trop, d’ailleurs…” Je commence à bien te connaître aussi !
Je réfléchis donc beaucoup, surtout quand ça sent le sapin.

Cette année, pour faciliter les choses, j’ai donc décidé de gâter ma famille selon des critères très précis. Parce que c’est comme pour tout, les orienter revient finalement à les aider. C’est comme quand N°1 ouvre le frigo plein à craquer et qu’elle le referme d’un air blasé : “j’sais pas quoi manger”… Si elle n’y trouvait qu’un pot de rillettes périmées, elle se ruerait dessus sans tortiller. Bref, trop de choix tue le choix. J’aurais donc besoin de ton œil expert et ta fine connaissance du marché des cadeaux pour affiner la sélection que je vais leur proposer.

Ce que je voudrais avant tout, c’est leur offrir quelque chose d’utile. Marre d’accumuler des bricoles, des babioles, des bibelots ! Je sais, la notion d’utilité est toute relative… J’ai bien vu hier, quelques minutes à peine après avoir réceptionné les nouveaux petits escarpins dorés avec liseré noir absolument indispensables à ma survie, que N°3 récupérait le carton de livraison dans le bac de tri.

En parlant de tri, voilà mon deuxième critère de choix : je voudrais bien que ce soit un truc un peu vert… Non, je ne pensais pas particulièrement à ton tout premier costard. Quoi que… Si c’est du 42-44, je peux peut-être en faire un peignoir pour l’Homme. Oublie aussi les plantes, on a déjà, dans la chambre de N°2, de quoi redonner vie à une partie de la forêt amazonienne. J’imaginais plutôt quelque chose de durable, réparable ou recyclable… Un truc qui me donne bonne conscience, quoi !

Dernière contrainte, si c’est possible, et quelles que soient les options que tu retiennes : que ça « fasse sens ». Oui, parce que ça, le sens, c’est HYPER tendance en ce moment et il paraîtrait qu’on en ait tous vachement besoin. Lequel ? Je ne suis pas très sûre. Celui qui est caché ? Le sixième, le bon ou le commun peut-être. Ou alors le sens de la marche, celui de l’orientation, parce qu’on ne sait pas trop où on va. Enfin surtout celui du rythme et de l’humour, de la famille et de la fête… Le sens de la vie tout court ! Tu crois que tu aurais ça en rayon ?

Non, mais ça y est ! Ne te fatigue pas… Echanger avec toi m’a permis d’y voir beaucoup plus clair. Je l’ai trouvé LE cadeau qui répond à tous ces critères, la chose utile, écolo et qui fait sens : MOI ! Cette année, je vais donc juste m’enrouler, en mode Furoshiki, dans un lé de tissu japonais, et me faire un nœud autour de la tête. Par contre, pour me glisser sous le sapin, j’aurais besoin d’un coup de main…

Skis personnalisés avec ctskis

Skis personnalisés avec ctskis

Planches illustrées

Autant te glisser l’info tout de go. Dans la dénomination «ct skis», c et t ne sont pas des initiales, mais signifient «c’est tes». Les tiens quoi, ceux que créent, pour toi, la championne Carole Montillet et ses associés.

Des skis personnalisés décorés avec l’illustration de ton choix. C’est le concept sur lequel surfent la championne Carole Montillet et ses associés Cécile Magnin, Cem et Michel. Quatre skieurs passionnés aux profils complémentaires qui ont lancé en 2017 «CT SKIS». Trois ans d’existence pour la société, mais une genèse qu’on pourrait faire remonter à des années, quand Carole et Cécile faisaient leurs premiers pas, du moins sur des skis!

Cécile Magnin et Carole Montillet

RETOUR VERS LE FUTUR

Au début des années 80, les gamines dévalent les sommets du Vercors avec le ski-club de Villard de Lans. Cette période marque la naissance de leur amitié de longue durée, tandis que leur avenir se trace au gré des pentes. Pour Cécile, ce seront les championnats, puis le monitorat, activité qu’elle exerce encore aujourd’hui à Val d’Isère. Pour Carole, se profile la compétition de haut vol, qui la conduira tout en haut des podiums internationaux. Un destin de championne qui n’était pas forcément joué d’avance ! “Mes parents n’étaient pas spécialement sportifs, ma mère ne sait même pas skier !”, s’amuse Carole. “Mon père nous a amenées au ski à l’âge de 5 ans, ma sœur Christèle et moi. Comme il a vu qu’on aimait ça, il nous a inscrites au club des sports. Et c’est parti comme ça !”.

(RE)MONTER LA PENTE

Avec un esprit de compétition en béton, l’ado franchit tous les niveaux. Elle entre en ski études à 11 ans et remporte son premier championnat de France de slalom. A 17 ans, Carole est admise en équipe de France junior et se qualifie pour sa première coupe du monde. Passionnée de glisse et de sensations, elle flirte plus ou moins avec les podiums, se blesse. A force de travail et d’obstination, la skieuse finit par remporter en 2001 la première de ses 8 victoires en coupe du monde. Carole a alors 28 ans et tout le recul pour savourer : “On apprécie d’autant plus quand ça a été besogneux. J’avais ramé avant, et là, c’était une grande fierté. Cela déclenche une spirale positive. J’aimais skier, aller vite ; j’étais inarrêtable”. Un état d’esprit qui perdure jusqu’au décès, en entraînement, de son amie Régine Cavagnoud en 2001. Peu à peu, Carole surmonte le traumatisme jusqu’à réussir à monter sur la première marche du podium des J.O. de 2002. Elle devient ainsi la première skieuse française championne olympique depuis 1968.

PORTES DE SORTIE

Quelques victoires marquent encore la carrière de l’athlète avant qu’elle ne décide de raccrocher en 2006. Carole explore alors d’autres domaines. Elle devient maman en 2008, se lance dans des rallyes automobiles, est recrutée comme consultante par France Télévisions. La quarantenaire entre également en politique aux côtés de Laurent Wauquiez et est nommée conseillère déléguée aux Sports à la Région. Un emploi du temps chargé qui ne l’empêche pas pour autant de se lancer dans la création de CT SKIS. “Cécile est venue me parler de son idée de faire des skis personnalisés. Ça tombait bien, au fond, j’en rêvais !”, se souvient Carole. “Je collaborais avec Rossignol, mon sponsor depuis l’âge de 11 ans, pour créer des skis grand public. Le côté technique était au top, mais j’avais toujours une petite frustration sur les lignes filles, en général juste déclinées en rose, sans plus. Avec Cécile on avait envie chacune de notre côté d’associer la fantaisie qui nous est propre au côté technique.” Les championnes s’entourent de Michel, un menuisier qui allie ainsi ses passions du ski et du bois; et de Cem, chef d’entreprise, pour les aspects marketing et financier.

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DÉCOR’ACTION

La première étape consiste à dénicher le fabricant idéal. “En tant qu’amoureux du ski, on veut forcément en créer un bon. Mais on n’est plus dans la compétition. Aujourd’hui, si je prends des modèles de compétition, je vais me régaler pendant 2 heures et après je suis rincée ! L’idée, c’est d’avoir des bons skis, accessibles, faciles et passe-partout.” Après de multiples recherches, le quatuor trouve son bonheur auprès d’un artisan italien qui perfectionne 4 catégories : l’Aventador (polyvalent), le Rafal SL (explosif), le Rolls (sur ou en hors piste) et le Rainbow, dédié aux femmes.
Après sélection du modèle qui peut être testé dans un magasin partenaire, il appartient à chacun de choisir son décor. “L’idée est de faire des modèles ultra personnalisés. On peut mettre des photos, des dessins… Nous échangeons avec les clients pour les orienter vers le graphiste adéquat parmi les trois avec lesquels nous travaillons”. Le tout pour un montant de 1.390 euros, fixations incluses. “Pour du ski personnalisé, ça reste accessible. C’est du service 100% sur mesure que personne d’autre ne fait. Et c’est très chronophage, on ne fera jamais du volume, seulement du produit unique”. Du travail de championne, aussi précis qu’un chrono de ski !

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