Mec plus-ultra : José Garcia

Mec plus-ultra : José Garcia

Si José…

Quand il pousse la porte du cours Florent, José Garcia a 20 ans et « pas le choix ». Sur les planches, il joue sa vie. Une carrière et plusieurs dizaines de rôles plus tard, l’envie ne s’est pas tarie, la joie du jeu est intacte, et sa foi, celle du premier jour.

L e duo comique est un classique. Souvent, il y a celui qui parle et celui qu’on regarde. Pendant les sept années de son tandem avec Antoine de Caunes dans l’émission Nulle Part Ailleurs, José Garcia a captivé la caméra. Sa simple apparition, en moine girond et imbibé, en De Niro possessif ou en pulpeuse Sandrine Trop forte (sosie, aux côtés de Richard Jouir, de Cindy Crawford), suffisait à déclencher l’hilarité du public, mais aussi, et surtout, celle de ses complices. Rien ne semblait l’arrêter, ni les overdoses de bananes ou de chantilly, ni les talons aiguilles ou les strings léopard, ni les chutes du ponton du Carlton. Pendant les quelques minutes que durait le sketch, il n’était peut-être que le second rôle, mais il le jouait totalement à fond, dégageant une sorte de jubilation communicative. A la fin de ces années 90, devenir l’un des visages phare de la grande époque Canal a lancé sa carrière d’acteur : du festif «  Jet-Set  » (2000) à l’effréné «  A fond ! » (2016), en passant par l’angoissant « Le Couperet » (2005), avec une quarantaine de films en 20 ans, il a, depuis, largement déployé sa palette de jeu. Et il y prend toujours autant de plaisir.


Activmag : Quand vous avez passé le cap de la trentaine, en 1997, vous sortiez de la folie «  Nulle Part Ailleurs », et vous mettiez les pieds au cinéma, avec «  La vérité si je mens !  ». Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
José Garcia : C’était des années extrêmement riches, ma fille aussi est née en 94, donc j’étais vraiment pleine bourre ! Des années bénies, avec le plaisir de jouer, de dire ce qu’on avait envie de dire sans être jugés toutes les 5 secondes, d’être dans un monde où on pouvait encore se marrer comme des fous, où rire était irrévérencieux. Après, ça a commencé à se durcir petit à petit. Mais pour être là tous les soirs à délirer avec les gens, il faut une vraie folie quotidienne et beaucoup de travail. Et puis Canal+ était au sommet de sa gloire. Il y avait un melting-pot de gens, un mix de fous furieux qui venaient de tous les horizons, de la radio, de la BD…
Et tous ceux qui écrivaient, que ce soit Albert Algoud ou Laurent Chalumeau, étaient vraiment des gens de lettres, ils ne s’arrêtaient pas à «  caca boudin  », quoi. Donc c’était valorisant et excitant intellectuellement.

Vous souvenez-vous de quelques épisodes marquants ?
Les plus dingues, c’était à Cannes. Là, on devenait vraiment barrés… On travaillait 15 heures par jour, dans une espèce de vitesse de croisière frénétique. Mais on en a fait tellement ! Certains personnages, je les avais oubliés. Parce que j’étais aussi avec Karl Zéro, avec qui je faisais déjà 3-4 personnages dans la journée, et le soir c’était avec Antoine, donc je passais mon temps dans les paillettes… A tel point que je nettoyais mon maquillage à l’acétone. Je peux vous dire que pendant un an ou deux, j’ai mis des pains de crème pour compenser tout ça !

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Après, on vous a naturellement associé à la comédie. Est-ce que vous auriez aimé jouer plus de rôles dramatiques ?
Des rôles dramatiques, j’en ai eu un paquet  ! A chaque fois que je faisais une comédie, j’avais deux films dramatiques ou d’auteur. De ce côté-là, je suis tranquille, tout va bien.

Vous êtes à l’aise dans les deux univers ?
Bien sûr. Vous savez, vous êtes un être humain, vous vous levez le matin, vous n’êtes pas forcément en train de rire. Les films, c’est pareil. On passe 2 ou 3 mois à travailler sur des thèmes qui peuvent être assez durs, d’autres qui portent des messages, parfois extrêmement profonds qui vous touchent personnellement et c’est très valorisant, parce que ça donne de l’énergie pour aller reprendre la comédie. L’idéal, c’est de pouvoir alterner tout le temps.

Je passais mon temps dans les paillettes…
A tel point que je nettoyais mon maquillage à l’acétone.
Je peux vous dire que j’en ai mis des pains de crème pour compenser tout ça !

Y a-t-il des films qui vous ont laissé une trace plus forte que les autres ?
L’expérience la plus forte, et en même temps le plus gros taquet que j’ai pris dans ma carrière, c’est le film de Jean-Jacques Annaud, «  Sa Majesté Minor  » (2007). Je me souvenais de « la Guerre du Feu » et quand j’ai fait Minor, j’ai dit à Jean-Jacques : “j’ai l’impression qu’on ne va pas en être loin” et il m’a dit que dans certaines scènes à la fin du film, j’avais fait pire ! J’étais toujours pieds nus et pratiquement à poil, on courrait dans la rocaille, mais c’était fait avec tellement de grâce qu’on ne voit pas tout ça. Mais moi j’ai vécu le summum de ce que j’attendais en tant qu’acteur  : quelque chose qui était très très difficile à faire. Chaque jour, je ne savais pas si j’allais m’en sortir. Et ça a été aussi le plus gros four qu’on s’est pris. Même la promo a été terrible… Mais ce que j’ai vécu là, je crois que je ne le vivrais plus jamais, et c’est bien dommage, parce que ça a été une expérience démente… Quand une truie de 300 kg manque de vous manger la moitié de la joue par exemple, ça ne s’oublie pas…


On a parlé de Jean-Jacques Annaud, d’Antoine de Caunes… Qui sont les hommes de votre vie ?
D’abord mon père, on a tous au moins cette référence-là. Elle peut être bonne ou mauvaise, pour moi, elle est bonne. Et puis il y a ceux qui étaient à l’écran et qui m’inspiraient. Un des tout premiers, c’est Anthony Quinn, parce qu’il avait justement quelque chose de mon père dans le sourire, le côté terrien. Pour moi, l’excellence, c’est «  Zorba le Grec  ». Mais il y a eu aussi Mastroianni ou Ugo Tognazzi, j’adorais la comédie italienne, de Funès, Albert Finney, Gene Hackman, De Niro… plein de grands acteurs qui m’ont donné la veine. Et après, François Florent (du Cours Florent) m’a donné confiance, Francis Huster, Philippe Gildas, évidemment Antoine, mais d’abord Albert Algoud, Karl Zéro…

A 30 ans, est-ce que vous vous imaginiez cette carrière ?
A 30 ans, j’avais la chance d’avoir des choses bien arrimées, d’avoir eu du succès, ce qui n’est pas évident. J’ai commencé très tôt, à 17 ans. Mais pendant 10 ans, j’étais au chômage, c’était difficile et franchement, je voulais simplement faire mon métier au théâtre, je n’avais pas d’autres prétentions… Mais je n’ai eu que des bonnes surprises, et beaucoup de chance, ça a été au-delà de mes espérances. Parce qu’il ne suffit pas de réussir pendant un certain temps, il faut tenir. J’aurais pu dévier vers l’écriture ou la réalisation, et être frustré de ne plus être appelé en tant qu’acteur, alors que mon plaisir, à moi, c’est de jouer.

A quoi ça tient, le fait d’aller dans la bonne direction ?
C’est de suivre son plaisir et ne pas s’étouffer non plus dans le travail. A 40 ans, je me suis arrêté pendant un peu plus de 2 ans, parce que j’étais en train de me mettre dans une espèce de boucle : je vivais dans un monde virtuel, sur des plateaux et en même temps sur des promotions, et des plateaux, et des promos… Le plaisir était en train de s’étioler. Il y a beaucoup de gens à qui ça arrive. On continue à avancer, on gagne très bien sa vie, alors on commence à s’embourgeoiser, à accepter des rôles, mais pas pour les bonnes raisons… Et ça, c’est le danger. Moi, j’ai toujours voulu rester extrêmement vif, rester à distance, pour garder le désir de créer des personnages ou de partir vers des rôles qui n’ont rien à voir, de prendre des risques qui paraissent inconsidérés pour certains, mais qui me plaisent. Parce qu’il faut y aller, quoi ! Parce que je suis un flambeur, j’aime quand il y a de l’adrénaline et que c’est difficile !

Est-ce qu’on n’est pas un peu obligé de passer par ces périodes-là, de remettre tout à plat ?
On est obligé de passer par plein d’étapes, mais il faut les raisonner tout le temps. M’arrêter pendant 2 ans et demi a été la meilleure chose que j’ai faite de ma vie ! Parce qu’après, j’ai commencé à avoir vraiment faim et à repartir. Aujourd’hui, j’arrive sur un plateau avec le même plaisir de mes 30 ans et je peux vous dire que j’étais extrêmement content d’arriver à cette période-là ! J’ai la même envie de me dépasser et ça, ça s’entretient. Il faut faire attention de ne pas tomber dans la facilité ou dans quelque chose qui peut coûter cher. Il y a des acteurs qui arrivent à faire une carrière internationale très belle, ce qui est formidable, mais ça a un prix. J’ai une amie actrice espagnole qui me disait : “José (avec l’accent), tu sais, aux Etats-Unis, plus la caravane est grande, et plus t’es seul”. Tout a un coût, il faut viser la vie qu’on a envie de choisir, ce qui vaut vraiment la peine d’être vécu.


Est-ce que vous auriez pu faire autre chose, prendre un autre chemin ?
Ecoutez… non. J’avais vraiment le couteau entre les dents quand je suis entré dans un cours de théâtre la première fois. C’était soit ça, soit finir du haut d’un pont, quoi… Et je crois qu’encore maintenant, j’ai toujours la même foi qu’au premier jour. Je n’ai pas eu ma ration d’imprévus, je ne suis pas allé au bout. Et je n’y arriverai jamais, c’est ça qui est beau !

Photos : © M Hugo KERR

mec plus-ultra : Jean-Marc Barr

mec plus-ultra : Jean-Marc Barr

De l’aura en Barr

A la barre de sa carrière, Jean-Marc Barr, acteur et cinéaste franco-américain, fait figure de barré. Il débute par un énormissime succès pour se réserver ensuite très vite à un style bien plus feutré, pas en apnée.

Il n’y a pas si longtemps, je me remémorais, en pleine expérimentation apnéique foudroyante, le regard abyssal de Jean-Marc Barr dans ce Grand Bleu dramatico-romantique qui éclaboussa le cinéma des eighties. Et immergea son disciple dans la vaste notoriété qu’on lui connaît. Une destinée qui aurait pu finir en queue de poisson si le beau gosse d’alors n’avait pas eu les nageoires véloces pour négocier rapido le changement de courant qui l’attendait. A 60 ans tout pile, Jean-Marc a gardé tout le charme de son accent d’outre-Atlantique et la facétie d’une posture bien en marge de la starification à tout prix. Pourvu qu’il soit libre.
Cap toute sur des choix artistiques plus confidentiels -tendance jusqu’au-boutistes- et des positions personnelles bien loin des standards, l’engagement et la conviction chevillés au cœur comme boussoles.

Activmag : Comme nous fêtons les 30 ans de notre canard, permettez-nous de faire un come-back sur vos 30 ans à vous. Vous les avez fêtés 2 ans seulement après la sortie du Grand Bleu. Est-ce à dire que vous étiez alors toujours en pleine déferlante à ce moment-là ?
Jean-Marc Barr : A 30 ans, on n’est plus vraiment un jeune homme, mais pas tout à fait un homme non plus. Le Grand Bleu a été un cadeau énorme, complètement inattendu, jamais je n’aurais imaginé être aussi connu à cet âge-là et aussi rapidement. J’ai tout fait pour ne pas y croire. Mon métier d’acteur était un choix du cœur et j’ai toujours su qu’il fallait du temps pour l’apprendre. Pour autant, j’ai vite fait des choix différents, qui ne rentraient pas dans ce que l’on attendait de moi, notamment avec les films de Lars Von Trier (NDLR : Jean-Marc Barr est l’un des acteurs fétiches de ce réalisateur, scénariste et producteur danois connu pour son univers trash et son esthétique sombre). Je me suis, en quelque sorte, un peu retiré du jeu, mais j’étais dans une espèce de quête intérieure. On me regardait un peu de travers, mais je voulais mener ma barque à ma façon.

Photo : Pool CATARINA/VANDEVILLE/Gamma-Rapho/Getty Images

Quels sont les meilleurs et les pires souvenirs de ces 30 ans ?
Le jour des mes 30 ans, j’étais tout seul à San Diego en Californie. Après le Grand Bleu, ma Yougoslave (Irina Decermic) avait perdu son sens de l’humour, même si elle est revenue ensuite ! J’ai tout de suite choisi une vie de nomade et déliée d’attaches matérielles très inspirée du parcours errant de Jack Kerouac. Me connaître, c’était accepter de ne jamais me voir. A cette époque je me suis parfois senti très seul à vivre dans les chambres d’hôtels…

En faisant le choix de n’avoir ni appartement, ni voiture et de gagner moins d’argent qu’en faisant des films très grand public, j’ai gardé ma liberté de dire et d’être.

Vous êtes aujourd’hui papa d’un petit garçon de 5 ans, quel monde lui souhaitez-vous pour ses 30 ans ?
Ça, c’est une question difficile. L’avenir me fait peur, je n’arrive pas à lire les nouvelles, je les trouve cauchemardesques. J’espère que dans 30 ans, l’être humain aura trouvé une autre philosophie que celle du profit et de l’exploitation. Nos vies sont liées à un énorme spectacle. Mais je garde l’espoir de la résistance.

Nous rendons dans ces pages hommage aux hommes qui nous ont inspiré et dont vous faites partie. Et vous, quelles sont les figures masculines qui vous ont marqué, influencé ?
Je n’ai pas eu de mentor à proprement parler mais ce que je peux dire, c’est que la culture américaine ne me suffisait pas, j’ai eu besoin de me plonger et d’aller puiser dans mes racines européennes. Des écrivains comme Arthur Miller ou Tolstoï m’ont imprégné, des personnages de l’histoire aux destins marqués aussi. Et comme je suis un enfant de l’image, le cinéma a été une vraie ressource spirituelle et de réflexion. Et mon père, bien sûr, qui m’a dit un jour que nous devions tous essayer d’améliorer l’espèce. Peut- être que cela m’a guidé dans mes choix.

Très sensible à la question de l’environnement, vous semblez très ancré dans la terre, la nature, le vrai. Vous êtes parrain de l’association CETASEA pour la protection des mammifères marins et avez des engagements forts et durables. En quoi cela est-il fondamental pour vous ?
J’ai toujours essayé d’avoir une démarche honnête et de rechercher la vérité en toute chose. Mes choix, parfois en marge, m’ont donné la possibilité d’avoir une opinion sur le monde et d’être libre de l’exprimer. En renonçant à une certaine forme de célébrité « main street », en faisant le choix de n’avoir ni appartement, ni voiture et de gagner moins d’argent qu’en faisant des films très grand public, j’ai gardé ma liberté de dire et d’être. Je suis fidèle à moi-même et à mes convictions et j’ai toujours essayé d’échapper au formatage de pensée.

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Vous êtes un des acteurs fétiches de Lars Von Trier dont le cinéma est un peu l’antithèse des blockbusters américains ? Qu’est-ce que ce cinéma incarne pour vous ?
Depuis 20, 30 ans, l’idée même du cinéma est noyée par le curseur du box-office. Pour moi, être acteur, ce n’est pas être un business man, ni se cantonner aux rôles qu’on vous impose. La vraie richesse, c’est de pouvoir choisir. En ayant pleinement conscience que le culturel est conditionné par le capitalisme et en essayant de m’extraire de ce schéma, peut-être que j’enraye un tout petit peu la grande machinerie, à ma façon…

Pour rester connecté, vous pratiquez toujours l’apnée, qui est finalement le plus grand cadeau que le Grand Bleu vous ait fait ! Qu’est-ce que cette activité vous procure ?
Faire de l’apnée, c’est entrer en contact avec sa mortalité et se connecter à son insignifiance. C’est la chose la plus forte et la plus claire qu’il m’ait été donné de faire. Et en même temps, c’est quelque chose à la fois de très profond et de très sensuel qui vous branche en direct sur l’instant et l’infini. Même si aujourd’hui, j’ai coutume de dire que je fais de l’apnée «pré-gériatrique», à 10 mètres de profondeur seulement !

Vous ne le savez sans doute pas, mais nous partageons avec vous un certain goût pour l’humour, parfois décalé, cela vous a-t-il parfois joué des tours ?
L’humour, j’en ai besoin, ça fait partie de moi. Mon père était comme ça, et j’ai gardé cette idée que l’on peut chercher le drôle en toute chose. C’est un plus de légèreté, et pour moi qui n’aime pas les conflits, c’est une façon de communiquer, de ne pas se renfermer sur soi. Même si nous n’avons, hélas, pas tous le même sens aiguisé. Pour moi, y a de l’amour dans l’humour.

mec plus-ultra : Michel Sarran

mec plus-ultra : Michel Sarran

Cuisiner Sarran heureux !

Ah Michel Sarran !!! Cet accent du sud qui fait chanter les rossignols ! A 59 ans, s’il distille la bonne humeur depuis 2015 dans l’émission Top Chef, à Toulouse, il cuisine soleil et gourmandise depuis des lustres. Blanquette de cuisses de grenouilles, pêche en coque soufflée ou crumble au pur brebis font swinguer la ville rose… et pas que !

Et le Chef n’y va pas avec le dos de la cuillère pour que nos papilles dansent le Gers. Epicure en papillotte, c’est que ça s’concocte ! Issu d’un petit village gersois, c’est dans les bottes de son père agriculteur qu’il enfourche la vie, dans les jupes de sa mère, aubergiste, qu’il croque sa première dose d’amour. Une vie simple et sans chichi. Parce que s’il crève l’écran, ne lui dites pas qu’il est une star, ou il vous plonge au court-bouillon tout cru ! Entre humour et générosité, c’est un homme aussi sensible que brut de pomme, qui se met à table. Au menu, une recette terroir où le bonheur explose, parce qu’“on ne peut pas être heureux, si on n’a pas le plaisir de vivre.

Activmag : Le plaisir, c’est votre ingrédient principal ?
Michel Sarran :
On est des marchands de plaisir et pour pouvoir en donner, il faut savoir en prendre.

Mais vous ne vouliez pas être médecin, à la base ?
J’ai voulu être beaucoup de choses ! Venant d’un milieu rural, j’ai logiquement commencé en école d’agriculture. Tout petit, je voulais être pianiste aussi. Puis médecin. J’ai bien tenté, mais bon ! Je n’étais pas un élève très sérieux, et comme je le dis souvent, je faisais plus du tourisme étudiant qu’autre chose. Et j’ai dû faire un choix. Quand on est jeune, on vous explique que dans la vie, il faut un métier, un foyer et des enfants, c’est la logique de notre société, ça l’était à ce moment-là en tous cas. Et moi, je n’avais pas de métier, ni de passion particulière ! Alors quand ma mère a monté sa ferme auberge, j’ai commencé à y bosser le week-end pour gagner 3 sous. Au moins, en faisant ce métier, je ne mourrais pas de faim. C’était alimentaire et jamais je n’aurais pensé être cuisinier dans ma vie d’ado, ça c’est sûr !

Vous n’étiez pas un enfant gourmand ?
Sans le savoir, si ! Parce que j’ai eu la chance d’avoir une mère qui était très bonne cuisinière. Elle a fait l’école hôtelière, avant de faire le choix de revenir vivre dans le Gers, pour épouser l’homme qui allait devenir mon père. Elle cuisinait simplement, une nourriture essentielle avec tout ce que j’aime dans la générosité des plats maternels, et qu’est-ce que c’était bon ! On mangeait bien, mais dans un contexte rural et on ne connaissait absolument pas le milieu de la haute gastro !

Il paraît que c’est votre mère qui vous a poussé sous l’aile d’Alain Ducasse pourtant ?
Oui c’est vrai ! Une amie très aisée lui avait prêté une maison à Juan les Pins, pour les vacances. Avec mon père, ils sont allés déjeuner au Juana, chez Alain Ducasse. Ma maman a demandé à le rencontrer et elle lui a dit “ce que vous faites est formidable, mais il vous manque une chose. C’est mon fils !” C’était une femme très très culottée ! Ils ont discuté et il a dit pourquoi pas. Alors on est allé le voir à Paris et il m’a embauché. J’ai été formé, il m’a envoyé chez Gaston Lenôtre aussi. Mais oui, ma mère m’a ouvert la porte et j’ai fait des rencontres incroyables.

Ce n’est pas une passion ! C’est un métier.
Je n’aime pas le mot «passion» parce que pour moi, il n’est pas positif, mais irrationnel.

Vous avez travaillé longtemps pour lui ?
Non, car c’est un métier qui réclame du caractère et je ne voulais pas tomber sous l’emprise ou me faire happer pas une forte personnalité qui empêcherait la mienne d’éclore. J’avais besoin d’apprendre, alors j’ai travaillé une saison au Juana et ensuite au Byblos des Neiges à Courchevel. J’étais là au moment de l’accident d’avion, je m’en rappellerai toute ma vie ! Et quelques temps après, je suis parti chez Michel Guérard.

C’est à ce moment-là que la cuisine est devenue une passion ?
Mais ce n’est pas une passion ! C’est un métier. Je n’aime pas le mot «passion» parce que pour moi, il n’est pas positif, mais irrationnel. Dans la littérature française, une histoire passionnelle a souvent une fin triste. Alors que nous, on fait un métier très cartésien, très carré, et il faut être bien dans sa tête. Et je crois que quand on est passionné, on est capable de faire tous les excès du monde. Ce n’est pas du tout comme ça que je définirais ma relation à la cuisine. C’est un métier formidable qui m’apporte énormément de choses et qui me permet de vivre une vie que je n’aurais jamais imaginée, étant fils d’agriculteur à Saint Martin d’Armagnac, un petit village du Gers. Ce n’est pas un métier passion, mais un métier plaisir. Et une fois de plus, le plaisir c’est jouissif et j’ai une vie formidable ! Mais elle est extrêmement organisée et calée. Je travaille avec des équipes, un peu comme on le ferait au rugby, vous voyez ?

Ah oui, le rugby !! Vous êtes fan, paraît-il ! Votre brigade, c’est donc votre équipe à vous ?
Oui, c’est tout à fait ça ! C’est un mécanisme et un travail collectif qui amène au résultat. Sur le terrain, vous avez 15 personnes qui jouent pour la victoire. Et ce n’est pas avec la folie du manager qu’on peut y arriver. On peut avoir toutes les stratégies farfelues du monde, il faut pouvoir les maîtriser. Pour moi c’est pareil. Je peux avoir toutes les folies dans la construction de mes plats, il faut que ce soit réglé comme du papier à musique pour que la symphonie fonctionne. Vous avez un poste au poisson, à la viande, aux sauces, aux desserts et tous ont un rôle précis à jouer. Et si chacun remplit son contrat, on a plus de chance de réussir. Je ne dis pas de gagner, mais de réussir.

A 29 ans, vous pilotez votre première brigade au Mas des Langoustiers à Porquerolles, à 30, vous décrochez la 1re étoile, pour un autodidacte, c’est une sacrée victoire ? Vous aimez les challenges ?
J’adore ! C’est le moteur de ma vie, professionnelle ou autre. Et j’essaie toujours d’en trouver de nouveaux. Ça permet d’avoir une excitation salutaire. C’est de l’adrénaline pure ! Mais pour l’étoile, je ne la cherchais pas. Je sortais d’un échec dans un restaurant tropézien, où j’avais été licencié pour incompatibilité d’humeur. Je n’avais jamais bossé dans une maison avec autant de couverts à envoyer comme au Mas des Langoustiers. C’était énorme ! Je travaillais avec 25 cuisiniers et c’était ça, le challenge ! Et au bout d’un an, cette première étoile a été une vraie surprise. Je me souviens très bien de ce moment. J’étais dans le Gers quand on m’a informé d’un mail en rapport à une promotion au Michelin. Je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait être. Alors j’ai appelé Michel Lorain -chef étoilé de la Côte St Jacques- qui m’a dit “Ça veut dire que tu as une étoile, mon grand, bravo !” J’étais tout seul sur mon chemin communal et je faisais des sauts en l’air !

En 1995, vous ouvrez enfin votre maison à vous, à Toulouse, pourquoi lui avoir donné votre nom ?
Je m’étais retrouvé dans des établissements où je faisais ma cuisine, mais pas totalement… Là, c’était l’évidence de faire les choses pour moi et les miens. Que ce soit la vaisselle, la décoration, je voulais que tout me ressemble. Alors j’ai cherché un nom et puis je me suis dit que finalement, Michel Sarran, c’était pas si mal. Mais en toute humilité. Je n’oublie jamais d’où je viens, d’un papa agriculteur et d’une maman aubergiste. C’est ma philosophie de vie !

Une philosophie qui vous a conduit à 2 étoiles, depuis 2003. Mais que fait le Michelin ?
(rire) Ça c’est bien une question de journaliste ! Le Michelin représente l’excellence, et si je n’ai pas de 3e étoile, c’est simplement que je ne les mérite pas. Mais vous savez, ce n’est pas une fin en soi. Ce qui me préoccupe, c’est donner du bonheur aux gens qui viennent manger dans mon restaurant, de faire en sorte qu’ils repartent avec ce qu’ils sont venus chercher. Mon objectif, c’est d’être heureux et de les rendre heureux.

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Vous êtes un grand sensible, d’ailleurs ? Vous avez même un petit côté poetic lover, je trouve..
Oui ! Je suis un grand sensible ! Et l’amour est très important, même si je n’aime pas trop exposer ma vie privée. Mais je peux le dire, j’ai la chance d’avoir des filles formidables qui travaillent aujourd’hui à mes côtés. La chance aussi de vivre une histoire magnifique qui me permet de trouver un équilibre au quotidien. L’amour, il faut en avoir plein, ça aide dans la vie.

Et la télé, vous y êtes arrivés comment ?
C’est France 5 qui est venu me chercher en 2014 pour l’émission Cuisine Sauvage. Un militaire des forces spéciales, qui avait l’habitude de vivre dans des milieux hostiles, avait eu l’idée d’inviter des chefs dans des zones perdues. Avec ce qu’il rapportait de la chasse, de la pêche ou de la cueillette, 3 ingrédients et 3 ustensiles qu’on pouvait apporter au départ, il nous demandait de faire un repas. Ça a été une superbe expérience. Et c’est suite à cela que j’ai été contacté par TF1 pour un projet d’émission. Mais ça a trop traîné, alors j’ai dit stop. Et quand M6 s’y est mis, j’étais pas hyper emballé. La chaîne voulait changer l’équipe du jury de Top Chef, j’ai d’abord dit non, puis ils m’ont convaincu de passer le casting. J’y allais tellement à reculons que je pensais que ça ne marcherait jamais et j’ai été choisi ! J’étais loin d’imaginer ce qui m’attendait !

D’ailleurs, comment s’annonce cette 12e saison, la 7e pour vous ?
A merveille ! On le dit chaque année, mais là, c’est dingue ! Il y a une super ambiance entre nous, ça, c’est un fait. Mais je vous assure que les candidats, cette année, sont incroyables !

Et pour la blague, avec le Chef Etchebest pro rugby à Bordeaux, et vous à Toulouse, ça matche ? C’est comme pain au chocolat et chocolatine ?
On aime tous les deux le rugby, mais on ne porte pas les mêmes couleurs !!! Et on se charrie beaucoup avec ça ! Ça met un peu de piquant et c’est bon enfant, surtout ! Par contre, on est chocolatine tous les deux !! Là, on fait front !! C’est le chef de l’Elysée, Guillaume Gomez qui a lancé ce truc-là ! Ah c’est sûr, à Paris, on est pain au chocolat, y’a pas de doutes !

Petit écran toujours, on vous a vu dans un téléfilm, encore un challenge ?
Le pouvoir de la télé est incroyable. Et comme je vous l’ai dit, je ne me considère pas du tout comme une star de la télé ! Mais ça permet de rencontrer des personnes, dont Jean-Luc Reichman, toulousain à la base. Il a une série policière qui s’appelle Léo Mattei. Il m’a demandé si je voulais participer à un épisode qui tournait autour de la cuisine. J’avais un peu de temps, alors j’ai dit pourquoi pas ! J’ai pris le rôle de Monsieur Germain, proviseur d’un lycée et c’était génial !

On vous voit très souvent de super humeur, mais qu’est-ce qui vous énerve au plus haut point ?
L’injustice ! Je ne supporte pas ça. Comme en ce moment, avec cette crise de la Covid. On ne sait pas qui sont les responsables, mais il y a des injustices. Entre les assurances qui ne sont pas toujours au rendez-vous et les décisions du gouvernement… toutes ces choses qui vous font remettre en question 25 années de votre vie, et je ne suis pas le seul: on ne sait pas du tout où on va, ni même si nos maisons vont pouvoir rouvrir. C’est terriblement injuste et ça, c’est insupportable.

Si je vous dis, «Michel Sarran dans 30 ans», vous me répondez quoi ?
Je ne sais pas si je serai encore en vie ! Ou j’aurai 90 balais ! Vous êtes gentille, vous ! J’espère avoir encore 30 belles années à vivre devant moi, mais je suis incapable de me projeter ! Et je n’en ai pas envie, parce que je me nourris des surprises de la vie. J’espère que je ne serai plus derrière les fourneaux, parce que c’est un métier contraignant. Toujours dans l’attente des guides, des jugements, des internautes, on vit dans le stress en permanence. Sans compter l’angoisse actuelle. Mais espérons que de plus belles choses m’attendent !

© Anne Emmanuelle Thion / © Stephane De Bourgies/M6

mec plus-ultra : Père Guy Gilbert

mec plus-ultra : Père Guy Gilbert

Envoyer prêtre !

Les mots sont cash, la révolte toujours chevillée au corps, depuis 55 ans, le «prêtre des Loubards» Guy Gilbert, jette blouson noir par-dessus l’épaule et s’en va prêcher la bonne foi, à sa manière ! Sans toque, ni col romain, cheveux en bataille et regard perçant, c’est sans filtre qu’il sort des rangs… Comme quoi, l’habit ne fait pas le moine et c’est dément !

Et c’est depuis la ferme de Rougon, dans les Gorges du Verdon, que le prêtre de 85 ans, connu pour ses frasques rock n’roll, se confie depuis son combiné, Covid oblige. Impressionnée, mon trouillomètre est à zéro, quand celui qu’on nomme le Curé des Loubards décroche et entame son histoire de dinguo, digne d’une encyclo. Dans un mix de guerre et de paix, d’humour et de foi inconditionnelle, il m’embarque à l’instantané… Impossible de ne pas plonger dans cette vie trash et sans protocole, où l’amour règne par-dessus les saloperies, une vie de pauvre au milieu des pauvres, mais riche de tout.

Activmag : Vous avez grandi dans une famille de 15 enfants. Quel gamin étiez-vous?
Guy Gilbert :
Un des plus chiants ! Je me souviens d’une scène, j’avais 12 ans, mon père nous commandait fortement et je le trouvais tyran. Un jour, il nous ordonne de faire un truc de façon blessante, et j’ai dit non ! Furieux, il s’est avancé, j’ai foncé dehors par la fenêtre du rez-de-chaussée de la ferme de mon grand-père pour me sauver. Il me poursuivait, je suis tombé et il m’a frappé très violemment. Mais j’ai continué à dire non ! Mon esprit était déjà foncièrement indépendant, je n’acceptais pas certains ordres. C’est moi, ça ! Je savais ce que je voulais. Qu’on m’ordonne des choses oui, mais pas de façon blessante. Ce jour-là, j’ai été marbré de coups, mais j’ai continué à dire non.

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Comment entre-t-on, à 13 ans, au petit séminaire ? Déjà par vocation ?
Ma mère était très chrétienne, elle vivait l’évangile et je l’ai appris petit, à travers elle. S’il y avait un malade dans mon quartier, personne ne voulait aller le voir, sauf elle. Ça m’a beaucoup impressionné quand j’étais jeune. J’ai incubé ça, je l’ai vécu. Tu sais quand l’église te masturbe l’esprit à dire, voilà comment il faut évangéliser, et bien moi j’ai été évangélisé par ma mère de façon merveilleuse. J’ai fait ma communion avec mon frère et ma sœur aînés et je ne croyais pas en Jésus-Christ exactement… J’étais tellement chiant au catéchisme que le curé m’a fait sauté deux ans ! Mais à 13 ans, j’ai dit à mon père : je veux être prêtre ! “Ça te prend comme une envie de pisser, ça ne va pas durer longtemps !” m’a-t-il rétorqué. Il voulait que je fasse des études, mais moi non. Il m’a emmené au séminaire et il a dit au supérieur, “s’il reste 15 jours, ça sera bien !” J’y suis resté 13 ans ! Mais pour ma vocation, c’est une autre histoire. A 7 ans, j’ai été très malade et le docteur a dit à mes parents : “Ou il aura une énergie pas possible, ou il meurt”. Et alors que j’étais mourant, mes parents ont lâché : “On l’offre au Seigneur”. Ma mère ne me l’a dit qu’au lendemain de mon sacerdoce. Tu te rends compte ? Elle s’est tue pour ne pas m’influencer, c’est un signe de Dieu. Mais pour en revenir au petit séminaire, les messes étaient chiantes pour moi. Le curé, quand il prêchait, disait pendant la quête : “pas de bruits : que des billets, que des billets…”. C’est ce que j’ai retenu, t’imagines ? Et puis, on devait servir la messe aux prêtres, on était derrière eux, ils la faisaient à toute vitesse, 20 minutes même pas. En latin, en plus, je trouvais ça encore trop long ! Et Henri, le supérieur, qui était un saint prêtre, est arrivé. Il prêchait si bien que j’étais sûr que Jésus-Christ était au bout de ses doigts dans l’hospice. Ça, c’est un souvenir impérissable.

Mon rôle, aimer ceux que personne n’aime et leur dire : tu as une part de cristal, tu seras bien meilleur, au fond de toi-même, que les saloperies que tu as faites.

Vous partez en 57 faire votre service militaire en Algérie en pleine guerre, une étape qui marquera votre vie au fer rouge…
J’ai fait 13 ans de séminaire, malheureusement je devais partir à la guerre d’Algérie, mais je ne voulais pas. Le commandant médecin chrétien devait me réformer et finalement, j’ai refusé. Un de mes copains sur le départ avait eu un enfant, j’ai choisi de prendre sa place. A ce moment-là, ma vocation était vacillante, mais la guerre l’a bien réveillée. J’ai refusé la torture, j’ai été mis en prison une nuit pour ça, et muté en compagnie disciplinaire, j’en ai chié ! C’était la première fois que je côtoyais le mal, le racisme et tout ça. Ma vocation s’est réveillée, là, au contact du mal. D’un seul coup, j’étais en face de lui et la joie, pour moi, était de montrer que l’amour triompherait de tout. La guerre m’avait tellement marqué que je voulais être prêtre là-bas. En 1965, j’ai donc été nommé vicaire à Blida en Algérie.

Vous avez 30 ans quand vous êtes ordonné prêtre, qu’est-ce que vous retenez de cette époque ?
Ma vocation avait mûri face à la guerre. Je voulais vivre avec les plus pauvres, parce que l’Evangile m’avait appris que le Christ les aimait en priorité. C’est mon leitmotiv depuis 55 ans que je suis prêtre. Aimer ceux que personne n’aime, aimer ceux qui sont déchirés par des tas de choses qu’ils ont faites, pardonner aux gens, leur dire “tu as une part de cristal, tu seras bien meilleur, au fond de toi-même, que les saloperies que tu as faites.

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Là-bas, vous avez appris l’arabe, tout comme plus tard, la langue des loubards, on est loin du latin…
J’ai appris l’arabe, le dialectal. En Algérie, il n’y avait quasiment plus de prêtres et j’étais dans une paroisse où on était seulement 3 et 15 religieuses. Le cardinal nous a dit, «faites ce que vous pouvez». Je me suis occupé des jeunes et les deux autres ont été professeurs. J’ai juste essayé de vivre l’évangile avec des musulmans, moi qui ne connaissais que la religion catholique. J’ai baigné pendant 10 ans dans leur milieu et j’ai beaucoup aimé travailler avec eux. C’était un Islam très tolérant, autre que celui de France qui est vertigineux ! Ils respectaient mon célibat. Un jour un mec, un musulman me dit : “Pourquoi t’as pas de femmes ?” C’est un autre qui le connaissait qui a répondu : “tu fermes ta gueule ! Sa vocation, c’est d’être à nous, complètement !” En fait, je trouve que c’était un musulman qui parlait du célibat merveilleusement, avec beaucoup de respect. De même, j’ai fait le ramadan une fois, aussi par respect pour eux : on a le droit, sans rentrer dans l’apologie d’une autre religion. Et j’ai autant apprécié ce jeûne, que eux de me voir le faire.

C’est cette période qui vous a conduit à devenir éducateur spécialisé ?
Tout a commencé en Algérie, oui. Un jour, je vois un jeune dans la nuit : “qu’est-ce que tu fous là à deux heures du matin ?” Et lui de me répondre : “Je ne veux pas rentrer à la maison, parce que je mange après le chien dans sa gamelle”. Le père était marié à une Allemande et à une femme arabe qui détestait les gens, qui je pense a tué la sœur du gamin. Et l’autre sœur, elle, a sauté du 5e étage… Alors je lui ai répondu qu’il y avait une chambre au presbytère. Il y a dormi 5 ans ! C’est le premier loubard que j’ai rencontré. Il ne volait pas de portefeuille, mais vivait dans un monde de haine. Et le libérer de ça, c’était extraordinaire. Et puis, il était bon mécanicien. A douze ans, il conduisait ma voiture. J’ai eu une diphtérie un jour et c’est lui qui m’a emmené chez les bonnes sœurs à 150 km. C’est une très belle histoire…

Quand avez-vous adopté ce look si particulier, cheveux longs, blouson de cuir et pins ?
J’étais en train de chercher des jeunes dans la rue sur ma moto. Tous les soirs, les policiers français les traitaient de sales ratons, sales bicots, de sale racaille. J’étais furieux ! Et à un jeune musulman qui était à côté de moi à Paris, je dis : “Ce n’est pas possible qu’on vous traite comme ça !” Et du tac au tac, il me répond : “je te passe mon blouson tu verras demain…” Il me passe son blouson noir, je le mets et le lendemain un flic m’interpelle : “Eh toi espèce de vieux con, qu’est-ce que tu fais avec cette racaille ?” Je n’ai pas trainé : “va te faire foutre avec tes réflexions de merde !” Il m’a dit que je l’avais insulté et m’a conduit au commissariat. Là-bas, le commissaire dit au policier : “tu m’emmènes des curés toi maintenant ?” “ça, un curé ?”, et oui, je suis prêtre. Il a eu beau s’excuser et dire qu’il me respectait, j’étais hors de moi : “J’en ai rien à foutre de ton respect, tu peux te le foutre où je pense ! Je suis une personne humaine et tous les soirs, tu insultes les jeunes de races différentes !” J’ai acheté un blouson et voilà.

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Et comment ça a été perçu par vos pères ?
Il y en a qui étaient furieux, parce que je n’avais pas de col romain. Alors j’ai expliqué que le Seigneur ne portait pas d’habit de clergyman, de toque d’évêque non plus. Il vivait pauvre avec les pauvres et je voulais faire la même chose. Et puis après l’habit est venu le langage. Souvent, je discutais avec les jeunes, mais ils ne me comprenaient pas. Parce qu’ils n’avaient pas les mots. Un jeune de la rue n’en possède que 200 dans son vocabulaire. Donc j’ai appris le langage des jeunes !

Très vite, vous avez été surnommé le curé des loubards, c’est un titre que vous revendiquez ?
Non je suis curé pour tous, mais, particulièrement pour les loubards. C’est ma priorité absolue.

Je pisse sur l’admiration que vous avez pour moi, et j’ai beaucoup d’urine !
J’ai des dons, je les donne aux autres, c’est tout. Je n’ai pas à être remercié, j’ai juste à transmettre.

Et qui étaient-ils ces loubards quand vous aviez 30 ans par rapport à aujourd’hui ?
Les mêmes ! Ils sont virés de la maison, ils sont battus par les parents ou les parents sont partis, le père a baisé avec une autre et s’est fait la malle… Ce sont les mêmes déchirures. Sauf que maintenant, les jeunes sont plus violents qu’avant.

C’est plus difficile ?
Si tu les aimes, c’est aussi facile il y a 46 ans que maintenant.

Plus que prêtre, vous endossez le rôle d’éducateur, notamment dans les Gorges du Verdon. C’est le rôle d’un prêtre ou c’est un boulot en plus ?
Je suis d’abord prêtre. Je dis la messe. Mais je donne tout l’amour que le seigneur me donne, aux plus pauvres des loubards. Voilà, c’est tout. Dans les Gorges du Verdon, j’ai acheté une ruine et monté une ferme. Les jeunes l’ont reconstruite et ça a été une belle aventure. Ils n’ont pas les mêmes yeux que nous, ils n’aiment pas les humains. Alors, j’ai mis des bêtes, des sangliers, des lamas, des paons, des chevaux, des chameaux. La zoothérapie est une chose très importante pour eux et c’est à travers leur amour pour les animaux, qu’ils apprennent l’amour humain.

C’est votre plus grand combat d’aider la jeunesse en profonde souffrance, il y en a d’autres ?
Actuellement, téléphoner aux vieilles taupes qui sont confinées toutes seules, c’est mon combat. C’est aussi être là pour des personnes qui vivent au 10e étage d’un immeuble, enfermées avec leurs enfants. Je veux être un homme du présent, aider les gens qui sont dans la merde, maintenant.

Vous avez écrit 46 livres, animé des émissions de radio, d’où vous vient cette énergie même encore à 85 ans ?
Rappelez-vous, le docteur l’a dit, quand j’étais mourant à 7 ans : “il aura une énergie pas possible”. Je donne les dons que le Seigneur m’a donnés. J’en ai marre que les gens m’admirent, je leur dis souvent : “je pisse sur l’admiration que vous avez pour moi, et j’ai beaucoup d’urine ! J’ai des dons, je les donne aux autres, c’est tout.” Je n’ai pas à être remercié, j’ai juste à transmettre. Je m’en fous du retour ! Il y en a des centaines de milliers de personnes qui ont acheté mes bouquins. Ça c’est vrai, ils aiment bien mes livres. J’ai un style direct, simple, marrant et ça plaît.

Et ce côté rock’n roll associé à votre foi en l’humanité ne vous ouvre pas que les portes des cités…. Vous avez marié le Prince de Belgique, Jamel Debbouze, Stromae, vous avez officié aux obsèques de Johnny, c’est un peu le grand écart avec vos jeunes défavorisés… Ce sont des moments qui ont compté dans votre vie ou c’est anecdotique ?
C’est anecdotique. Quand la mère du prince de Belgique ne savait plus quoi faire de lui, elle est venue à Paris et m’a confié son fils. Il est tombé amoureux, je l’ai marié. J’ai baptisé ses enfants. Un jour, Jamel Debbouze m’appelle : “je veux que tu me maries. J’ai deux civilisations, française avec ma femme et arabe parce que je suis marocain. Je veux le mariage dans les deux rites” J’ai fait le mariage, c’est tout. Stromae m’a appelé pour que je le marie. Et c’est le plus beau mariage que j’ai fait. Pour la petite histoire, il a invité 200 personnes avant Noël, en leur disant qu’il voulait le fêter avec ses amis. Tous sont venus, curieux. Quand ils sont arrivés à l’hôtel, dans leur chambre, un mot sur l’oreiller disait : « aucun téléphone pendant la cérémonie. Demain, je me marie. » C’était une ancienne église avec presbytère, qui avait été vendue et transformée en hôtel. Pas une photo, pas de flashs de merde de partout. C’était une magnifique cérémonie dans le silence. C’est un des mariages qui m’ont le plus impressionné. J’ai passé la rampe avec des gens très célèbres. J’aimais bien Johnny, je suis allé à son enterrement. C’est tout ! Ce sont des moments dans ma vie que les gens retiennent, mais mon amour pour le peuple de loubards est absolument prioritaire.

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Avec ce confinement, vous êtes un prêtre connecté, Dieu passe aussi par les réseaux?
A la Toussaint, je suis allé célébrer à la paroisse à côté de Faucon. Il y avait une quinzaine de personnes âgées. Je leur ai dit : “j’ai pas envie que vous me foutiez ce putain de Covid à la gueule quand je vous confesse. Alors demandez pardon au Seigneur et je vous pardonne tous sans vous entendre.” Et les personnes étaient ravies.

Quel est votre regard sur l’Islam et les tragiques évènements qu’on connaît aujourd’hui ?
Dans les images qui défiguraient l’Islam, montrées par Samuel, il y en a une qu’il n’aurait jamais dû présenter. C’est Mahomet, tout nu. C’est une image répugnante et c’est peut-être celle qui a provoqué son assassinat. La liberté d’expression n’est pas sans limite !!! On peut attaquer les religions sans fin, on accuse l’église aussi parfois terriblement, mais on n’a pas le droit d’attaquer les personnes dans leur religion. C’est la loi, mais il y a des choses qui sont d’une sensibilité extraordinaire pour les gens d’une autre religion. Il faut faire attention de ne pas les heurter, parce si tel est le cas, ils tuent ! Charlie Hebdo, ça a été des tueries !! Est-ce qu’ils avaient le droit d’aller si loin dans l’expression, puisque ça a provoqué des meurtres, des décapitations ? A Nice, ça a été 3 personnes dont une femme de 60 ans égorgée, c’est pas possible ça ! Alors si vous voulez ma position? C’est allé trop loin. On peut faire des dessins un peu de partout, c’est chouette et c’est très bon, mais il faut faire attention, il y a des images qui sont tellement crues qu’elles peuvent provoquer des chocs terribles. Encore une fois, la liberté d’expression n’est pas sans limite. C’est ma thèse. Je n’accuse personne, mais je dis ça comme ça, en général.

Comment réconcilier les fois ?
Déjà, aimer les musulmans. J’aurais voulu qu’à la suite de ces horreurs, des milliers, voire des dizaines de milliers d’entre eux aillent dans la rue en disant Non ! Non ! Non ! Le père Jacques a été égorgé pendant la messe ! Que des musulmans disent non ! Certains ont protégé des églises durant quelques jours et c’était très beau. Mais il faudrait tellement qu’ils manifestent en disant nous sommes contre ces actes ! La majorité d’entre eux est bouleversée par ces affaires-là, ce serait à eux de défendre tout ça, en disant non !

Et les femmes, quelle est leur place dans l’église ?
Il faudrait que les hommes mariés puissent devenir prêtres et que des femmes soient diacres ! C’est ce que voulait François et on l’aura ! J’ai aimé qu’une femme veuille être archevêque de Lyon ! Bon, elle le ne sera pas, elle n’est pas prête. Mais l’entendre dire : “il faut que les femmes participent comme les hommes, au gouvernement de l’église et à son enseignement.” Que des femmes puissent prêcher, merde ! Qu’elles soient diacres, qu’elles puissent baptiser, marier ! J’ai aimé que le pape ait dit dernièrement qu’il était d’accord pour le mariage civil, c’est ce que j’ai voulu avec le mariage pour tous. L’Eglise a fait la connerie depuis 20 ans de dire : “ne bénissez pas les divorcés !” Mais quelle connerie elle a dite ! Je bénie les tas de ferraille, je bénis les voitures et les HLM, et je ne bénirais pas les divorcés ?! Je bénie les homosexuels aussi ! Un jour, une femme m’a écrit : “Mon fils est homosexuel, jamais je n’irai le voir !”. Je lui ai demandé qui était-elle pour le juger ? Et puis son autre fils est mort, la femme a refusé qu’il reste à l’appartement et qu’il assiste à l’enterrement, c’est dégueulasse ! Je lui ai juste dit : “ta religion tu peux te la foutre au cul ! Tu te rends compte : tu bannis ton fils, tu l’empêches d’aller à l’enterrement de celui qu’il aimait et tu refuses qu’il soit homosexuel !” J’étais dans une fureur dingue et je crois qu’elle ne m’a jamais répondu. On ne peut pas les marier, mais on n’a pas le droit de les juger, ni de les écarter de leur propre famille, c’est un péché mortel !

Vous avez des petits moments de décompression face à tout ça ? Vous avez écrit un billet sur le foot au moment de la coupe du monde 98, vous aimez ?
Je déteste le foot ! Bon, je regarde bien quand même des matchs et Mbappé de temps en temps ! Mais pour décompresser, comme j’ai un travail très difficile, je m’en vais 2 jours tous les 10 jours dans un couvent depuis 40 ans.

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Est-ce qu’un prêtre prend sa retraite, sans mauvais jeu de mots ?
J’ai 85 ans, il n’est pas question de ma retraite ! Tous les jours des mecs dans la merde m’appellent ! Quand je mourrai, je mettrai mon portable dans ma tombe, comme ça, on pourra m’appeler après ! De l’au-delà !

Photos : Guygilbert.net

Mec plus-ultra : David Foenkinos

Mec plus-ultra : David Foenkinos

Lignes de vie

Accro à l’écriture comme à une drogue dure, David Foenkinos promène sa plume tout en délicatesse sur les sentiers de l’âme. entre légèreté, humour et drame, cet amoureux des lettres se livre à demi mots…

La première fois que j’ai vu David Foenkinos, c’était au supermarché. Au rayon livres, histoire d’être à la page. En route pour le festival littéraire de Val-d’Isère, l’écrivain quarantenaire avait fait halte avec son ado(rable) pour une séance de dédicaces et une interview destinée à la presse locale. Nichés entre deux couvertures, on a évoqué la maladie cardiaque qui lui a donné le cœur d’écrire, le succès de son roman La Délicatesse, son obsession pour l’artiste Charlotte Salomon, ses scénarios pour le théâtre et le cinéma, ses prix littéraires… Ce fut un moment suspendu, chaleureux, une de ces belles rencontres qui laissent au fond du cœur un petit concentré de bonheur. Six ans plus tard, David a, en rayons, son 18e roman « La famille Martin », la réalisation d’un film et la préparation de la tournée de sa pièce de théâtre « 10 ans après » (dates en Suisse début 2021).
Et moi, la tête emplie de souvenirs, j’attends déjà la prochaine fois…

Activmag : David, pour rester dans la thématique de ce numéro anniversaire, où en étiez-vous à 30 ans ? Comment était cette période de votre existence ?
David Foenkinos : J’ai eu un moment de bascule très fort dans ma vie : à l’âge de 36 ans, avec le succès de « La délicatesse » qui m’a donné la grande liberté de pouvoir faire ce que j’aimais. Avant cela, je n’imaginais pas que je pourrais vivre de l’écriture. J’étais un peu dans la fragilité, l’incertitude. Mais c’était aussi une époque d’insouciance. Paradoxalement, je trouve qu’il y a des périodes qui peuvent paraître inquiétantes, dans l’idée qu’on ne sait pas ce qu’on va devenir, mais qu’on traverse finalement avec beaucoup de bonheur. Et à 30 ans, je venais d’avoir Victor, mon premier enfant, dont je me suis beaucoup occupé. Cela correspondait à un désir très fort de paternité, que j’ai également eu pour ma fille (5 ans).

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En quoi cette paternité est-t-elle importante pour vous ?
J’adore en fait l’idée de la transmission, la puissance affective que peut représenter la paternité. C’est difficile de définir pourquoi on a un désir. Et au fond, j’adore cette idée qu’il y ait plein de choses qui nous traversent dans la vie, qui apparaissent comme des nécessités, des besoins, et qu’on n’identifie pas vraiment. Je ne suis pas pour la clarté en toutes choses. J’aime bien l’idée d’avoir des sensations, des intuitions qui me paraissent un peu étranges, mystérieuses… Et je n’ai pas besoin de réponse. Je suis plutôt excité par le questionnement, par l’idée de laisser libre cours à une sensation plutôt qu’à une pensée intellectuelle.

C’est peut-être ce qui a fait que vous êtes devenu écrivain. Quand avez-vous su que vous étiez fait pour ça ?
Je ne me suis pas formulé les choses comme ça. J’ai beaucoup aimé la peinture, j’ai fait des études de musique. Je pense que j’ai longtemps cherché une sorte de nourriture émotionnelle. A un moment donné, je ne sais pas pourquoi – peut-être que c’était mon destin – les livres ont changé ma vie. J’ai été bouleversé par la lecture. J’ai commencé à être sensible aux mots. Je me suis mis à écrire et c’est devenu un besoin de plus en plus vital. Vers 16-18 ans, j’ai senti que je ne pourrais pas vivre sans être accompagné par les mots. Après, j’ai développé la fiction, le désir de raconter des histoires. J’ai eu une sorte de nécessité de m’échapper de moi-même, comme un adultère à ma personnalité. Et c’est devenu vital d’avoir ces moments où je pouvais me quitter. C’est devenu une sorte de drogue, même si parfois c’est dur. J’ai besoin d’être en permanence dans l’écriture et dans la nourriture que cela me procure.

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Sur le tournage de Jalouse, les frères Foenkinos et Karin Viard

Mais apparemment pas dans l’autobiographique ?
Je n’écris pas pour me comprendre ou pour parler de moi. Même dans ma sphère privée, je ne suis pas quelqu’un qui ait un grand besoin de me raconter. La littérature a toujours été un vecteur de voyage hors de moi-même. Mais j’adore l’idée que la fiction puisse avoir un écho avec sa propre vie.

J’ai eu une sorte de nécessité de m’échapper de moi-même,
comme un adultère à ma personnalité.


Juste un écho ou plus que ça ?
Dans « La Famille Martin » notamment, je joue beaucoup avec l’idée de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas. Il y a un mélange de tout ça, mais je suis plutôt un écrivain de fiction. Le livre dans lequel j’ai le plus parlé de moi, c’est sans doute « Charlotte ». Je trouvais qu’on ne pouvait pas évoquer son admiration pour une personne sans expliquer pourquoi elle vous touche personnellement
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Quels sont les thèmes qui vous inspirent ?
Dans « La Famille Martin », ils y sont tous. C’est un livre que j’ai voulu ludique sur l’écriture, sur la notion de soumission qu’on a au divertissement. Il y a l’idée de rater des choses, d’essayer de les rattraper, la seconde chance, la pression professionnelle, les psychopathes qui vous gâchent la vie, la tragique usure du couple, le fait de tenter de s’accommoder de ses désirs, l’angoisse des adolescents de savoir ce qu’ils vont devenir, la dépossession des personnes âgées quand on décide pour elles… Dans mes livres et mes films, il y a toujours l’aller-retour permanent entre des choses graves et des choses légères.

En effet, même si elle est empreinte de gravité, votre écriture tend souvent vers la légèreté. Pour vous l’humour sauve de tout ?
J’ai besoin d’humour, de dédramatiser les choses complexes. J’ai besoin de la légèreté, de cette pudeur, de cette politesse. J’aime les gens qui me font rire, les gens que j’admire me font rire. Pour moi, l’humour est la plus grande qualité. Ça ne m’empêche pas d’être très premier degré quand je parle de choses graves. Je ne suis pas pour la pirouette permanente, pour le détachement en toutes choses. J’aime être sérieux, réfléchir aux choses sérieuses, mais j’ai besoin qu’on ne soit pas toujours dans l’excessive posture du drame.

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Les frères Foenkinos, jean-Paul Rouve et Karin Viard

Le livre que vous avez préféré créer est de quel registre ?
Mon livre le plus important, c’est « Charlotte  ». J’ai fait beaucoup de recherches sur elle, ça a été passionnant et elle me fascine encore. Mais celui que j’ai préféré écrire c’est « La Famille Martin », parce que j’ai tout fait pour qu’il soit amusant, et je me suis vraiment amusé à l’écrire.

Vous écrivez aussi pour le cinéma, comme en témoigne votre actualité. C’est un domaine qui vous attire de plus en plus ?
Je viens de terminer « Les fantasmes », une comédie sur les fantasmes sexuels qui devrait sortir à l’automne prochain. C’est le troisième film co-écrit et réalisé avec mon frère. On s’est bien amusés avec les acteurs : Jean-Paul Rouve, Karine Viard, Carole Bouquet… Mais je ne peux pas dire que le cinéma m’attire plus que ma vie littéraire. Je ne pourrais pas me passer d’écrire. Ecrire, c’est toute ma vie. Même quand j’écris un film, c’est pour moi une forme d’écriture visuelle. Ce qui est magnifique dans le tournage d’un film, c’est que c’est collectif. C’est un grand luxe pour moi d’avoir la chance tous les 2 à 3 ans de sortir de ma bulle d’écrivain et de travailler en équipe.

Réaliser des films est aussi l’occasion de collaborer avec votre frère Stéphane…
Au-delà du fait que ce soit mon frère, c’est surtout que nous sommes extrêmement complémentaires. C’est totalement harmonieux entre nous sur un plateau et c’est vraiment étrange, parce que nous ne sommes pas du tout issus d’un milieu culturel. Je me suis mis à lire à 16 ans après une grave maladie. Mon frère a fait du théâtre et il est devenu directeur de casting. Il sait travailler avec les acteurs, moi c’est l’écriture. On s’est retrouvés un peu par hasard en capacité de faire des films ensemble.

Vous vous êtes écrit une lettre à vous même à l’issue du confinement de début d’année. Que diriez-vous aujourd’hui à celui que vous étiez à 30 ans ?
A 30 ans, je me disais que j’étais heureux d’avoir accompli ce que j’avais pu faire. Publier des romans alors qu’il n’y avait pas de livres chez moi. J’avais le sentiment d’aller vers un chemin qui m’attendait. 16 ans plus tard, je le pense plus que jamais.

© Stephane Grangier – Corbis/ Getty Images / © Francesca Mantovani – Ed. Gallimard / DR

+ d’infos : A lire : « La famille Martin » de David Foenkinos aux éditions Gallimard

Mec plus-ultra : Olivier Giroud

Mec plus-ultra : Olivier Giroud

A contre pied !

Passement de jambes, dribbles et joli brossé du gauche, Olivier Giroud fait trembler lucarnes et petits filets ! Footballeur star à 34 ans, le plus chambérien des champions du monde chausse ses rêves comme il enfile ses crampons, mais qu’est-ce qui fait courir Oliv’ ?

Ce qui le fait courir ? L’adrénaline, la passion et… les records ? Plus que 8 buts au compteur et l’attaquant du FC Chealsea accrochera à son palmarès la place de meilleur buteur français de tout les temps, devant Titi ! Quelle fierté pour notre chauvinisme savoyard ! Avec une 100e sélection en équipe de France le 7 octobre dernier, quasi 9 ans jour pour jour après la toute première, Olivier Giroud croque les terrains comme il croque la vie, avec envie, persévérance, coups francs et retournés acrobatiques ! La confiance et des valeurs chevillées au corps, il en demande encore. L’histoire d’une vie. On remonte les filets ?

Activmag : Quel enfant étais-tu ?
Olivier Giroud : J’étais plein d’énergie ! Ma mère me qualifiait d’espiègle. En fait, j’avais toujours un ballon dans la main ou plutôt aux pieds. Il fallait que ça bouge, je détestais m’ennuyer. Je voulais toujours jouer, jouer, jouer ! Et dès les devoirs terminés, parce que mes parents me rappelaient que c’était important de bien travailler à l’école, je sortais m’amuser avec les copains.
Même si tu avais déjà toujours un ballon aux pieds, de quel métier rêvais-tu ?
A l’époque, j’avais un héros : mon frère Rom’ (NDLR : Romain, de 9 ans son aîné qui compte près de 40 sélections en équipe de France jeunes de football dans les années 90). Il était au centre de formation de l’AJ Auxerre et commençait à jouer en équipe de France jeunes. Il faisait la fierté de la région. Quand on se promenait avec maman dans notre village, tout le monde me demandait de ses nouvelles. Et j’ai compris qu’il faisait quelque chose de plutôt sympa. Du coup, j’ai voulu faire comme lui (rires). Taper dans le ballon et vivre de ça. Bon, c’était un rêve de gosse ! J’imagine que beaucoup de gamins ont ça dans la tête, surtout quand on commence à jouer au foot. C’était mon rêve, à moi aussi.

Pourtant tes parents te disaient que c’était très important l’école, tu savais qu’il te fallait un plan B, avais-tu une appétence pour autre chose ?
Quand mes parents ont vu que je pouvais prétendre à une carrière professionnelle, ils m’ont dit : « il faut que tu aies ton bac ! » C’était la condition sine qua non, il fallait que j’aille au moins jusque-là. Finalement, j’ai fait deux ans de fac ensuite, à Grenoble, tout en étant pro. J’y trouvais un équilibre. Ça me permettait de voir d’autres personnes, de différents horizons, d’avoir une ouverture d’esprit. J’ai fait STAPS, pour pouvoir faire un métier en relation avec le sport et assurer mes arrières.

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Quelles étaient tes matières préférées ?
A l’école, j’aimais l’histoire-géo. Je suis fou d’histoire, en fait. C’est mon père qui m’a transmis la passion. Surtout la seconde guerre mondiale et la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS. J’ai regardé beaucoup de films dessus quand j’étais plus jeune. J’ai aussi eu un prof qui m’a fait l’aimer par sa façon de nous l’enseigner. Après, j’aimais bien la géographie aussi, pour connaître un peu mieux le monde qui m’entourait. J’avais aussi déjà une attirance pour les langues, l’anglais, l’italien. Mais bon, on ne va pas se mentir, j’aimais bien l’EPS quand même (rires).

On reste dans l’enfance, à la télé, on avait 6 chaînes, que regardais-tu quand tu en avais le droit ?
Forcément Olive et Tom ! Mais, je me souviens qu’après l’école, on avait la chance d’avoir nos grands-parents maternels qui habitaient à 100 m de chez mes parents, dans le même village. Quand je rentrais de l’école, je m’arrêtais prendre le goûter chez eux, devant les dessins animés. Et puis après, quand j’en ai eu le droit, je regardais la première mi-temps des matchs de foot. A la pause, j’essayais bien de négocier, mais il fallait aller se coucher…

Trop dur ! Et avec tes enfants, tu limites aussi ?
Mes enfants, j’essaie de les éduquer un peu sur le même modèle que celui de mes parents. Des valeurs de travail : on a rien sans rien. Respect, humilité, mais ils sont encore jeunes. Déjà, on essaie de limiter les écrans pour ne pas qu’ils deviennent accros. Parce que la nouvelle génération est scotchée sur les iPad et les portables. Ne serait-ce que par rapport aux yeux qu’il faut préserver. Ma chance, c’est qu’ils jouent assez peu aux jeux vidéo. Leur truc, c’est encore les dessins animés. Pour l’instant… Donc il faut surveiller. Mais plus tard, oui, je leur ferai découvrir. Y a pas de raisons… Petit, moi, j’adorais jouer à Mario Kart ou à Zelda (rires).

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Il y a 30 ans, tu avais 4 ans, as-tu un souvenir de cette époque ?
Pas vraiment. Mais ma mère a retrouvé une photo qui parle d’elle-même. Je ne devais même pas avoir 4 ans. J’étais en train de tirer dans le ballon du pied gauche et de tenir mon biberon de la main droite. Pour dire à quel point j’étais mordu, déjà, mais que je ne perdais pas le nord avec mon biberon (rires). C’est une photo qui m’a marqué.
Le monde s’est accéléré. Ça ne te fait pas peur d’avoir 30 ans aujourd’hui ?
Je pense que c’est important de vivre avec son temps, tout en gardant beaucoup de lucidité et les pieds sur terre. Toujours se rappeler d’où l’on vient. Moi j’ai eu beaucoup de chance, j’ai toujours reçu une éducation qui m’a permis de ne jamais me prendre pour un autre. Et par rapport à ce que je suis devenu, j’ai aussi conscience qu’on a un rôle d’exemple à jouer. On se doit de véhiculer des messages importants. Comme une des causes récentes que j’ai soutenues. On parlait d’enfance et d’école tout à l’heure… Le harcèlement scolaire, c’est une cause pour laquelle je suis très impliqué. Et qui me touche beaucoup. Parce que j’ai des enfants et que je ne veux pas qu’ils vivent ce genre de choses. Et pourtant, énormément de jeunes aujourd’hui sont touchés par ce fléau, amplifié par les réseaux sociaux. Je suis très vigilant par rapport à ce vecteur-là. Moi, j’ai twitter et facebook pour soutenir des associations caritatives et pour mes sponsors. Mais voilà, je les utilise vraiment pour faire passer des messages forts, qui me tiennent à cœur et pour aider ceux qui en ont besoin.

As-tu confiance en l’avenir ?
Je suis quelqu’un qui a la foi, donc je fais confiance. Je sais qu’on traverse des moments très difficiles, mais je suis persuadé qu’il y aura des jours bien meilleurs qui arrivent. Mais il faut que chacun prenne conscience de ce qu’on doit améliorer. Notamment pour notre planète. Par l’écologie, c’est essentiel et puis clairement par l’éducation qui doit être au cœur de nos préoccupations, aujourd’hui. Chacun doit enseigner ce qui est bien ou pas à ses enfants. Et puis avoir de la bienveillance envers les autres. Moi, j’essaie d’appliquer le précepte : “Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse”. Toujours essayer d’être exemplaire et surtout ne pas blesser son prochain. Apporter de la confiance autour de soi et la transmettre à ses enfants. Pour qu’ils volent de leurs propres ailes, qu’ils soient pleinement acteurs de leur vie.

Et ça marche la bienveillance dans la jungle du football ?
C’est sûr que c’est un monde un peu impitoyable. Dès le plus jeune âge, il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus. Je pense que la force de caractère joue une grande part dans ce milieu du sport de très haut niveau. A un moment donné, le talent ne suffit plus. C’est là qu’il faut faire preuve d’une force mentale au-dessus de la moyenne. On ne te fait pas de cadeaux. Et il ne faut jamais baisser les bras. J’adore cette phrase de Nelson Mandela qui dit : “Ne me jugez pas par mon succès, jugez-moi par combien de fois je suis tombé et je me suis relevé.” La vie de tous les jours, c’est aussi des doutes, des moments difficiles, mais il ne faut jamais rien lâcher, c’est ce que j’explique dans mon livre « Toujours y croire ». C’est l’héritage que j’aimerais laisser à mes enfants.

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On n’oublie pas ses 30 ans ! D’ailleurs dans le foot, 30 ans, c’est quoi ?
C’est l’âge de la maturité. Il paraît qu’entre 28 et 31 ans, pour un attaquant surtout, t’es au top. Pour ma part, c’est vrai que les années 2015-2016 font parties des meilleures sur le plan statistique. Pour un footballeur, normalement, tu dois être au sommet de ton art. Mais j’ai encore pas mal de gaz !!

Avec 44 buts en équipe de France, juste derrière Thierry Henry, mais devant Michel Platini, il te manque 8 buts pour être le meilleur buteur de l’équipe de France de tous les temps. C’est réalisable ?
Evidement que c’est réalisable ! Je ne me fixe aucune limite ! Mais ce sera difficile. Ça dépendra aussi du nombre de sélections que j’aurai dans les prochaines années. Il faut y croire !

C’est un but ?
Mon ambition, ce serait de gagner l’Euro, pour faire comme nos aînés (NDLR : champions du monde en 1998 et champions d’Europe en 2000) et puis, oui, mon autre rêve, ce serait pourquoi pas de passer devant Thierry Henry…

Quel est ton plus gros défaut ?
J’ai tendance à donner ma confiance un peu trop facilement. A être naïf, peut-être. C’est ce que me reproche ma femme, parfois. J’ai une forme d’insouciance, il faudrait que je sois un plus sur ses gardes, plus prudent. Mais c’est dur de changer sa nature…

As-tu des tics ou des tocs ?
On va dire que j’ai des habitudes. Quand je mets le réveil, il faut que ça finisse par un 7. Ce n’est pas de la superstition, mais voilà, c’est le chiffre parfait dans la Bible.


La Covid change les pratiques. Comment vis-tu les matchs à huis clos et tout ce qui va avec ?
Dans le sport, ça perd de son charme, c’est clair. Des matchs de foot sans public, ça n’a pas la même saveur. Pour autant, on est professionnels, on reste des compétiteurs : seul le résultat compte et on est bien obligé de se plier aux règles sanitaires. Mais au-delà du terrain, ça réduit les contacts et les échanges. C’est triste. J’aurais préféré qu’on isole les personnes à risques, tout en responsabilisant les autres, sans bloquer toute une économie, un pays, tuer des commerces… Après, je n’ai pas la science infuse, mais je trouve ça tellement dommage. Il y a tant de personnes qui subissent de plein fouet cette crise, qui vont peut-être devoir dire adieu à leurs rêves, leur restaurant, leur bar, leur job…

Qu’est-ce que tu aimerais qu’on dise de toi dans 30 ans ?
Avant tout, que j’étais un bon joueur. Une bonne personne. Un bon exemple pour les enfants.

© Téo Jaffre pour Saltomag.com / © Darren Walsh / Chelsea FC / Getty Images / © Xavier Laine/Getty Images

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