DIDIER DESCHAMPS

DIDIER DESCHAMPS

WE ARE DESCHAMP(ION)S

Au «Château», c’est Didier Deschamps qui donne le La, pour un (à la) Clairefontaine au diapason et une chorale de bleus à l’unisson, prête à s’égosiller sur une Marseillaise endiablée. Dédé nous fait chanter depuis 30 ans et personne ne s’en plaint. Pire, on en redemande. Chaussez vos crampons, we are the champions…

France-Croatie

67 millions de Français, et presqu’autant de sélectionneurs revendiqués quand un mondial pointe le bout de son ballon. Au final, un seul élu patenté, mais c’était bien tenté, quoiqu’un tantinet audacieux de se mesurer à un champion du monde en la matière, non?! 
Didier Deschamps a tout gagné ou presque, comme joueur, entraîneur ou sélectionneur. 
A 53 ans, le Bayonnais est le deuxième joueur de l’histoire, après Franz Beckenbauer, à avoir gagné en tant que capitaine le Championnat d’Europe des Nations, la Ligue des Champions et bien sûr le graal, la fameuse Coupe du monde. Comme l’Allemand –et le Brésilien Mario Zagallo– ils ne sont que 3 au monde à avoir soulevé le trophée en tant que joueur, puis sélectionneur. Ça vous pose un homme, hein ? Je dirais même plus : chapeau basque ! 
A Clairefontaine, à la veille d’une indécente déculottée kazakhstanaise –un 8-0 qui nous envoie, non pas au paradis, mais au Qatar, c’est sur la route !–, Didier Deschamps est tout sourire pour répondre à mes questions… Retour sur le parcours d’un homme d’une simplicité aussi désarmante que redoutable. 

Activmag : Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Didier Deschamps : Le genre plutôt calme et studieux, mais avec le besoin de se dépenser, tout le temps.

Le foot, ce n’était pas une évidence pour vous, il y a eu la natation, le cross country, le demi-fond…
Oui je pratiquais, enfant, tous les sports. L’athlétisme beaucoup, le hand aussi, la pelote basque et le rugby bien sûr –à Bayonne, c’était normal–, j’aimais quand même un peu plus le foot, mais pour moi, c’était juste du sport pour m’amuser !

En athlé, d’ailleurs, vous n’étiez pas mauvais…
Ouais ! Sur le 1000 mètres, je me défendais plutôt bien (en 5e, il est tout de même sacré champion de France scolaires, catégorie Minimes !). J’avais des capacités, je ne les ai pas développées, elles étaient en moi. Mais ça m’a bien servi, je dois reconnaître… Une endurance de bonne qualité, cette capacité à répéter les efforts sur la durée, c’est pas complètement inutile pour le rôle que j’allais occuper sur le terrain par la suite.

Qu’est-ce qui a fait le déclic foot ? 
Les potes ! Quand j’avais 11-12 ans, mon meilleur ami et quelques copains étaient licenciés à l’Aviron Bayonnais, et c’était un peu pour les suivre, sans idée derrière la tête. On s’entrainaît ensemble les mardis et jeudis après le collège, sans ambition particulière. Mais le déclic s’est fait au final rapidement, j’ai eu des sollicitations de plusieurs clubs professionnels pour intégrer leurs centres de formations. Parmi eux, St-Etienne, Bordeaux, Auxerre, et j’ai choisi Nantes pour commencer.

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), 10 septembre 2019, Stade de France. Football Eliminatoires UEFA Euro 2020 France-Andorre : 3-0 (Photo Pierre Minier / Ouest Médias)

Vous auriez-pu faire un autre métier ?
Certainement. Mais pour tout vous dire, je ne considère pas, aujourd’hui, que ce que je fais est un métier !

OK, alors quand vous serez grand, vous ferez quoi ?
Quand je serai plus grand, promis, j’y réfléchirai. J’ai beau avoir la cinquantaine, je crois que je n’ai jamais travaillé. J’ai eu le privilège de vivre de ma passion, avec exigence et implication quand même, mais le travail, c’est autre chose ! Un jour, il faudra peut-être que je m’y mette, mais ne me demandez pas dans quoi, j’en ai aucune idée !

1987, premier contrat pro et déjà capitaine. A 19 ans, c’est l’année de la lancée, c’est aussi celle de la perte de votre frère (dans un crash d’avion), comment l’avez-vous surmontée ?
Ce genre de tragédie, ce sont des moments extrêmement douloureux… On doit vivre avec, ou vivre sans, puisqu’il n’est plus là. J’ai la chance d’avoir un esprit famille très marqué, mais ça n’atténue pas le chagrin et la souffrance et même avec les années qui passent, on reste marqué à vie. Mais on se construit aussi avec ces épreuves et ces drames, comme beaucoup.

Depuis le début, notamment en Equipe de France, vous avez souvent été capitaine. A quoi c’est dû ? 
C’est vrai, déjà dans les équipes de jeunes, je l’étais… Mais ce n’est pas moi qui l’ai décidé ! Je devais certainement avoir le bon profil pour avoir cette fonction, cette responsabilité-là.

Et c’est lequel, le bon profil ?
Faudra demander à mes entraîneurs, je crois que vous connaissez Aimé, posez-lui la question… Il y a, j’imagine, une question de caractère. Même gamin, je passais beaucoup de temps pour les autres. Après, faut être un leader. D’autres sont neutres ou suiveurs. J’étais plutôt dans la première catégorie, à penser toujours groupe, équipe… 

Vous avez travaillé…
Travailler ?

Pardon, vous vous êtes « amusé » avec de sacrées personnalités qui ont marqué votre carrière… parmi eux, Marcel Desailly, votre pote de toujours ? 
On était 2 gamins au centre de formation, avec la même envie, la même détermination à passer professionnel, pour jouer au FC Nantes et faire la plus belle carrière possible. On est très liés depuis. Et, coéquipiers en bleu, à Marseille ou à Chelsea, ou adversaires sur le terrain, on est toujours restés proches, aujourd’hui encore, avec des trajectoires différentes… 

Michel Platini ? 
Oui, forcément, c’est lui qui m’a sélectionné pour la première fois en équipe de France. Ça reste un moment charnière dans une carrière. Par la suite, j’ai eu d’autres formes d’échanges avec lui, notamment quand il était président de l’UEFA. Et encore maintenant, j’ai beaucoup de plaisir à parler foot et autres avec Michel.

Bernard Tapie ? 
Oui, quand il était président de l’OM, je l’ai côtoyé pendant plusieurs saisons. C’est un personnage, avec son caractère, ses habitudes, sa vision de la vie, propre à lui… On aime, on n’aime pas, mais il ne laisse personne indifférent. Sans rentrer dans le détail, j’ai retenu certaines choses instructives de nos discutions. Mais reste qu’on a partagé de grands moments sur le plan sportif. Et humain aussi. 

Et Aimé Jacquet, naturellement… 
Une évidence… Une belle relation de confiance joueur/sélectionneur, qui s’est intensifiée quand il m’a fait son capitaine à la veille de l’Euro 96. J’ai bien sûr un immense respect pour lui et une reconnaissance éternelle par rapport à ce qu’il a fait avec nous.

Vous avez rencontré de grands hommes dans votre carrière, et une vieille dame avec qui vous avez partagez une belle idylle… Votre femme est au courant ? Pour la Juve…
Aaaaah… La juve ! Je commençais à m’inquiéter avec votre question (et il explose de rire). En même temps, ma femme était là… On faisait ménage à 3 !! Disons, qu’on était les 2 avec la vieille dame… C’est une période qui m’a vraiment marqué. J’ai retrouvé là-bas tout ce à quoi j’aspirais : une exigence au quotidien, cette culture de la gagne et un vrai esprit de famille, tout le monde se sentait bien. J’ai passé, enfin, « nous » avons passé de merveilleuses années en Italie et en plus nous avons eu notre fils là-bas, en 96… Le tableau était parfait.

Il y a eu le joueur à Nantes, Marseille, Turin ou Chelsea. Dès 89, il y a l’équipe de France. Comme joueur, vous avez tout gagné : la Ligue des Champions en 93 et 96, la coupe intercontinentale et la Supercoupe de l’UEFA en 97, la coupe du monde en 98, le Championnat d’Europe 2 ans plus tard, qu’est-ce qu’il manque à votre palmarès ? Un regret ?
Si moi, j’ai des regrets, ce serait déplacé de ma part ! J’ai eu l’opportunité de gagner beaucoup de titres, mais pas tous. J’ai aussi perdu des finales importantes. Mais je n’ai pas à me plaindre. Alors certains diront que je me suis retrouvé au bon endroit au bon moment. Y a de ça aussi, car de très grands joueurs n’ont pas eu, questions de circonstances, l’opportunité d’en remporter autant. Mais partout où j’ai été, que ce soit dans ma première vie en tant que joueur ou maintenant comme sélectionneur, je donne tout pour atteindre mes objectifs, car après une carrière de footballeur, ce qu’il reste, c’est des titres. Je ne le fais pas pour la gloire ou pour flatter mon égo, mais quand on est compétiteur dans l’âme, on joue pour gagner. 

98, de l’intérieur, vous l’avez vécu comment, car pour moi, ça a été hallucinant…
Pour moi aussi, je vous assure ! (rires)

Coupe du monde 98

Vous êtes passé du statut de joueur admiré à héros national… Il y a un avant et après pour vous ?
Carrément. Ça a été fou aussi parce que c’était en France, parce que c’était une première. Ce sport étant le plus populaire, on a connu un déferlement partout dans le pays, une communion de toute la population sans précédent. D’ailleurs les années passent, mais chacun se souvient où il était le jour de la finale et avec qui. Alors oui, ça a marqué un virage pour nous. Mis à part peut-être Michel Platini, qui avait déjà eu un peu de médiatisation hors foot dans les années 80 à travers des sponsors, là, avec 98, le footballeur est devenu une sorte de people. Bon, certains de mes partenaires ont fait aussi ce qu’il fallait pour entrer dans cet univers-là ! Mais 98 a contribué à cette bascule. 

20 ans après, vous récidivez… en tant que sélectionneur cette fois. L’émotion est identique ?
C’est difficile de comparer. Elle est aussi belle. Maintenant, ceux de ma génération ont plus été marqués par 98, mais pour les plus jeunes, 2018 est LA référence. Pour moi, c’est un succès supplémentaire. J’étais acteur sur le terrain à la première, pour cette fois, la réussite passait par mes joueurs, mais l’émotion reste aussi forte.

Et y’a quoi après ? Quel est votre graal ?
Je n’en ai pas. Mon objectif est le même : aller chercher tous les titres qui se présentent. Tant que mon envie et ma détermination sont intactes, ma tête et mon corps ont besoin de cette adrénaline si spéciale qu’on ne trouve qu’à travers le sport, même s’il en existe d’autres sortes dans le milieu professionnel. Cette adrénaline-là, j’en ai besoin, jusqu’à quand ? Je ne sais pas. Mais je ne vis que de ça. 

Vos joueurs, ce sont tous des stars dans leurs clubs respectifs, comment fait-on pour gérer autant d’égos ? 
C’est plus difficile de gérer des joueurs qui n’ont pas le niveau de ceux que j’ai à gérer au final. Le grand joueur a toujours des prédispositions naturelles par rapport à l’esprit d’équipe et au collectif. Mais quand vous devez gérer des joueurs qui sont moyens-bons, voire moyens et qui pensent être très bons, là ça devient compliqué. Alors oui, ils ont tous envie d’être importants, décisifs, ce sont des compétiteurs construits pour ça. Mais il y a aussi une gestion humaine complexe et enrichissante à mener, un groupe à créer. Je n’ai pas cette capacité à ne faire que des heureux. Sans dire que je peux aussi faire des malheureux, ça reste des êtres humains, avec leur sensibilité, leurs points faibles. Et quand il y a une exposition médiatique qui s’y ajoute, forcément, les émotions sont amplifiées. La tâche n’est pas facile.

J’ai envie de dire, qu’heureusement, dans cette tâche, vous êtes largement aidé par quelque 67 millions de sélectionneurs français, quelle chance !!
Ah oui, je ne l’avais pas vraiment vu sous cet angle-là, vous faites bien de me le rappeler !!(rires). Ils ont un avis aussi, c’est vrai, pas forcément le même que le mien, mais ça ne me pose aucun problème…

Et il y a les journalistes… Au final, qui sont les plus durs à gérer : les joueurs ou les médias ?
Heureusement, je ne gère pas les journalistes.

Vous avez en tout cas des échanges avec eux… Pas toujours simples, comme en son temps Aimé Jacquet…
Ah oui, et ça m’a servi d’expérience ! Mais aujourd’hui, l’environnement médiatique est à des années lumières de ce qu’a pu connaître Aimé. La multiplication des médias, des talk-shows, ça fait partie du « monde extérieur ». Et en toute sincérité, ça n’a aucun impact sur moi et ça ne peut en aucun cas me conditionner. La seule chose que je remarque, depuis quelques années, c’est cette montée en agressivité, verbale ou écrite, qui n’est pas le bon chemin. Mais quel que soit le propos, à partir du moment où il y a une analyse, argumentée ou pas, tant que ça concerne le sport, le choix de tel ou tel joueur, la pertinence d’une stratégie en 4-4-2 ou autre, j’accepte les règles, il n’y a pas de problème, mais si ça touche l’humain, le personnel, si la ligne est franchie, ça ne peut plus jouer ! Et malheureusement, elle est quelques fois franchie…

On tente péniblement de sortir de la crise sanitaire. Y aura-t-il un « monde d’après » pour vous ?
Oui, forcément, elle laissera des traces. Le monde a évolué, le Covid a modifié nos habitudes, parfois pour du bien aussi. On gagne en efficacité, on se réinvente, on prend conscience de la fragilité de notre planète. On se mobilise, se responsabilise. A chaque citoyen, peu importe le pays ou le continent, de prendre aussi les choses en mains pour qu’elle ne se dégrade pas davantage. 

France-Croatie 2020 – Phase de groupe de l’UEFA Nations League

Pour la jouer collectif ?
Oui, alors forcément ce n’est pas toujours simple de réunir les intérêts de chacun sous la bannière collective, je sais de quoi je parle, ça ne passe pas forcément tout de suite par de grandes actions spectaculaires, mais des petites, qui mises bout à bout et multipliées par des centaines de millions, peuvent faire la différence sur le terrain…  

FAN DE

Quel est votre acteur ou actrice préféré(e) ? 
Oh mince, je vais encore blesser des égos… J’en aime tellement. Mais je dirais, pour l’avoir rencontré plusieurs fois -il vient malheureusement de disparaître-, Belmondo.

Votre chanteur préféré que vous doublez sous la douche ?
Là aussi, il y en a plusieurs, mais il y en a un avec qui j’ai une belle relation, même une amitié, c’est Vianney.

Quel est l’humoriste qui vous fait mourir de rire ? 
Il n’y en a pas un qui ressort particulièrement. J’aime rire, mais je dois vous avouer qu’on rit plus facilement quand c’est sur les autres… quand c’est sur soi-même, on a bizarrement moins d’humour. En fait, on a le droit de rigoler, mais pas de se moquer…

Quel est l’auteur que vous dévorez ? 
Je ne suis pas un dévoreur… J’aime néanmoins les bouquins sur la gestion humaine ou les philosophies de vie, histoire de voir la vie du bon côté, de cultiver le positivisme.

Votre champion ? 
Mon fils ! Ah, vous ne l’attendiez pas celle-là ! (rires)

Quel homme de l’Histoire admirez-vous ? 
Nelson Mandela !

Quel est votre héros fictif ou réel préféré ? 
J’ai pas vraiment de héros… A part peut-être Goldorak !

Photos : Archives FFF

Philippe starck

Philippe starck

STARCK-SYSTEM

Il y a ceux qui entretiennent leur corps, l’alimente, le challenge, le font monter dans les tours. Depuis plus de 40 ans, Philippe Starck, lui, nourrit son imagination, défie son potentiel de projection, fait tourner sa force d’invention à plein régime. Mais quand certains pratiquent le sport à haut-niveau, sa discipline, son addiction, c’est la création.

Par où commencer ? Par le tabouret Bubu 1er, le presse-agrumes Juicy Salif, le fauteuil Louis Ghost ou la flamme olympique des JO d’Alberville ? Par la déco des mythiques Bains Douches ou des appartements privés de l’Elysée -sous Mitterand 1er-, la rénovation du Meurice ou du Royal Monceau, le lancement des hôtels Mama Shelter ou du Café Costes ? Par le bateau de Steve Jobs ou le plus long voilier du monde, le premier bâtiment privé gonflable d’Europe ou les logements de l’équipage du module d’habitation de la Station Spatiale Internationale (ISS) ? On en oubliera forcément… Car il y a plus d’idées dans la tête de Philippe Starck que de bulles dans une bouteille de champagne. Chaque centimètre carré de son cerveau, chacun de ses neurones, est mobilisé par un besoin de créer, permanent, urgent, dévorant… Une effervescence tourmentée là-dedans, mue par une obsession : améliorer la vie des gens.

Dans la droite lignée de ce design démocratique qu’il revendique, il imagine d’ailleurs aujourd’hui des maisons qui ne doivent pas “coûter plus cher qu’une voiture”, écologiques et esthétiques. La sienne de maison ? Un havre reculé au milieu des dunes, de l’eau, de la forêt ou une cabane perchée au sommet d’une montagne portugaise. Loin mais proche, sage mais enfantin, rêveur mais bûcheur, le plus populaire des designers français assume ses paradoxes avec lucidité, entre légèreté et gravité.

Photo Sophie Delaporte

Activmag : En ce moment, vous travaillez plutôt sur des projets d’architecture, comme la Villa M à Paris ou la Maison Heler à Metz, est-ce que c’est un temps de récré par rapport à la création d’objets ?

Philippe Starck : Non, pas du tout, parce que l’architecture est encore un métier totalement archaïque. C’est une somme incroyable d’ennuis, on ne crée pas un projet, on résout une multitude sans fin de surprises extraordinairement inventives. Alors pour moi qui suis l’empereur des maniaques, des « control freaks », ça devient extrêmement laborieux. Nous, en plus, nous ne faisons pas de l’architecture répétitive ou commerciale, tout est un prototype, c’est un service de haute-couture. Chaque projet a son propre style, ses propres meubles, ses propres accessoires, sa propre solution architecturale. Chaque projet est une aventure, c’est ça qui m’amuse. Parce que s’il fallait répéter, je me serais endormi depuis longtemps ! Je m’ennuie extrêmement facilement. Ces aventures m’amusent au moment de la création et me détruisent le cerveau pendant les années qui suivent pour les construire. En architecture, il est très difficile de dépasser 60% -et c’est extraordinaire d’avoir 60% !- de cohérence avec le rêve, le projet. Alors qu’en design, on peut très facilement atteindre 99,9%, avec beaucoup moins de travail et le grand plaisir d’avoir un objet parfait. Le design reste donc un grand plaisir, parce qu’on a l’idée et en quelques minutes, on la dessine, on l’imprime. Quand je dis que je peux dessiner une chaise en quatre minutes, ou que j’ai dessiné le bateau de Steve Jobs en 2h30, c’est vrai. Je travaille en manipulant mes rêves et mon inconscient, tout est prêt dans ma tête : j’ai un hologramme dans mon crâne. Je ne suis que l’imprimante de ma maladie mentale qui s’appelle la créativité.

Vous avez imaginé plus de 10 000 objets, est-ce qu’on met autant de soi dans la conception d’une brosse à dent, d’une chaise, d’une maison, du plus grand voilier du monde ou de l’habitacle d’une station spatiale ?
Strictement. Je ne peux pas faire autre chose parce que c’est ma nature. Ma nature est d’un genre passionné, -pas irresponsable, mais pas très loin- : je ne mesure rien. Quand je fais, je fais. C’est un fonctionnement, un devoir et un honneur pour moi de donner la même valeur à un cure-dent, à un méga-yacht ou une station spatiale. La qualité de créativité, la rigueur que j’y mets, morale, éthique, politique, économique, écologique, est strictement identique. Après, ce sont les paramètres qui changent, qui en font toute l’aventure et la diversité.

Fauteuil Louis Ghost
Lampe Bedside Gun

Vous avez travaillé auprès de très fortes personnalités, de Pierre Cardin à Steve Jobs, en passant par François Mitterand ou Serge Trigano, quelles ont été les rencontres les plus déterminantes dans votre parcours ?
Aucune rencontre n’est déterminante dans mon parcours, parce que je suis totalement autiste, légèrement Asperger. Je vis dans mon monde, totalement étanche, totalement autarcique, et je ne rencontre jamais les gens. Je fais ce que j’ai à faire avec eux. Certains sont pourtant des amis. Parce que je suis un sentimental, quand je travaille avec quelqu’un, ma récompense, c’est de voir son sourire au moment où je révèle le projet. La deuxième récompense, c’est quand les clients de mes clients ont le même sourire, que pour eux aussi, c’est un cadeau de Noël. En fait, j’adore faire plaisir.

Galerie Pompadour, Hôtel Le Meurice. Photo Pierre Monetta

Vous vous dites un peu autiste, vous vivez de manière très isolée, avec votre femme et votre fille. Ces périodes de pandémie, d’isolement forcé, vous les avez donc bien traversées ? Qu’en avez-vous tiré ?
Ça n’a strictement rien changé… Ça fait plus de 40 ans que je suis totalement enfermé. Chaque jour, je me lève tôt, je rêvasse dans mon lit pour reprendre bien tout ce que j’ai dans la tête, et je me mets à ma table jusqu’à temps que le projet soit dessiné. Le télétravail -même si j’ai horreur de ce mot- n’est pas une nouveauté : je gère ma compagnie depuis toujours par téléphone et par mails, et tout le monde en est très content. Comme je suis assez pénible à cause de mon souci de perfection, qui frôle l’hystérisme, qui tend tout le monde autour de moi, ils sont très contents de me voir une fois par mois ou moins. Parfois, on se rencontre à Tokyo, à Los Angeles, à Milan, mais le bureau, je souffre affreusement d’y aller. Ce qui est paradoxal, parce que j’ai une équipe formidable, que j’aime d’amour ! Ils sont tous jeunes, beaux, brillants, charmants, bien élevés, rigolos… Ce sont des gens que j’adorerais voir dans le privé, mais on a des relations professionnelles, et je ne vois jamais les personnes avec qui j’ai des relations de travail.

Photo Paola de Grenet

Vous avez parlé tout à l’heure d’ennui, vous avez aussi raconté l’ennui viscéral de votre enfance. Est-ce qu’il vous arrive encore de vous ennuyer ? Est-ce que tout ce que vous imaginez occupe votre cerveau totalement ?
Hélas, ce n’est pas que ça occupe 100% de ma tête, ça en occupe 1000%! Il y a tellement de projets que ça déborde… Donc, je n’ai pas le temps de m’ennuyer, ce qui est très ennuyeux… Parce que l’ennui est un extraordinaire fédérateur de créativité, de calme, de réflexion. C’est comme ça que j’ai commencé d’ailleurs, parce que je me suis ennuyé tellement étant jeune, que pour ne pas sauter par la fenêtre -ce que j’ai failli faire plusieurs fois-, je me suis occupé, puis sur-occupé.

Vous avez aussi comparé le foisonnement de votre cerveau à une maladie mentale. Une maladie, on en souffre… Malgré tout le plaisir que vous prenez à imaginer, à créer, est-ce que ça vous fait souffrir aussi ?
C’est à peu près le même équilibre que pour un drogué. Je ne sais faire que ça et je ne peux pas m’en passer. Quand je le fais, je suis très content, parce que je suis ailleurs. Mais c’est très désagréable pour les gens qui m’entourent, parce que je suis une sorte de fantôme, bien que je sois poli, gentil, aimable, amoureux, même plutôt rigolo, tout le monde sait bien que je suis absent. Donc même s’il ne s’agit pas de souffrance physique, la souffrance est un peu faustienne : j’ai vendu mon âme au diable pour la créativité, je n’ai aucune vie réelle sur le moment. Certains vivent chaque instant de leur vie. Moi, je mourrai en ayant jamais rien vécu de l’immédiat, car je suis un homme de projets, j’en ai plusieurs dans la tête, dans l’avenir, qui sont toujours plus passionnants que le présent. Je suis ailleurs. Malgré le fait que tout ça soit une vie passionnante, formidable, dans des lieux sublimes, avec des gens extraordinaires, ça ne me touche pas… Je mourrai sans avoir vécu.

Vous avez dit : “quand on naît, on signe un contrat avec sa communauté”, quel était le vôtre et pensez-vous l’avoir rempli ?
Mon contrat, je ne sais pas s’il est inné, s’il est vraiment à moi, ou s’il est acquis par le fait de ma courte, mais lourde éducation religieuse. J’étais dans un collège catholique, après la guerre. Ils avaient des véhicules tout terrain, des véhicules militaires cachés, ce sont des gens qui avaient sûrement dû évacuer des Nazis… C’était suffisamment lourd pour me faire accepter que tout ça était inacceptable, et en particulier la croyance. Mais malgré tout, j’ai entendu des choses : qu’il fallait partager et qu’il fallait servir. J’ai eu l’impression que mon destin était d’aider ma communauté à avoir une meilleure vie, d’essayer de partager le maximum de mon savoir-faire, du peu de talent que j’avais. J’ai fait tout ça avec la plus grande foi et la plus grande rigueur. Est- ce que j’ai l’impression d’avoir réussi ? Non. Pour la bonne raison que la chose la plus belle, c’est de créer la vie… J’en suis incapable. L’autre plus belle, c’est de sauver la vie… J’en suis incapable. J’ai été capable, peut-être, de donner un peu de rêve, c’est très faible, surtout à une période vitale où il n’est plus question d’améliorer la vie, mais de la sauver, avec une violence et une urgence extrême. Donc, je me sens incapable, impuissant, et je regrette énormément mon manque de confiance en moi, ma solitude, qui m’ont coupé entièrement de la société étant jeune.

Lustre Joe Tzar

Comment ça ?
Si j’avais été un peu plus à l’école, j’aurais pu faire des choses plus intéressantes que des brosses à dents, qui auraient peut-être pu sauver des vies. Quand je travaille sur un sujet, même des sujets très sophistiqués comme les navires ou les stations spatiales, je suis très bon, je comprends tout. Donc, si j’avais eu plus de formation, j’aurais pu faire mieux. Ce qui aurait été dans la continuation… Mon père, à 17 ans, fabriquait de ses mains ses propres avions, avec lesquels il volait. Il les a construits, il avait une usine d’avions. Donc j’avais un héritage mental clair. Et moi aussi j’ai créé, mais je suis reparti en faisant des balais pour les toilettes ou des brosses à dents… Il y a donc une rupture de charge dans la créativité de la famille, que j’essaie de récupérer en travaillant dans l’espace, ou pour des projets écologiques, des choses très techniques, mais malgré tout, je n’en suis pas l’auteur, je suis autour…

Ce qui est déjà énorme, tout le monde n’est pas «autour» non plus…
Oui, mais si je n’ai pas d’ambition du tout, j’ai une exigence absolue. Donc, à l’intérieur de ma bulle, ce que j’ai créé, je l’ai fait super bien, sauf que ma bulle est inutile. Ça ne servait à rien de faire aussi bien une bulle.

Vous vous définissez plus comme un explorateur que comme un designer ou un architecte. L’explorateur part en terres inconnues, il y en a certainement que vous n’avez pas encore explorées, en dehors de cette bulle ?
Sûrement, mais j’en ai quand même bien fait le tour. Les sujets que je voulais voir, je les ai vus. Maintenant, ce ne sont plus des défis scientifiques qui sont devant moi, mais un défi sentimental, peut-être le principal : être gentil avec ma femme, être présent pour mes enfants, être empathique, être humain au lieu de «sur-humain», comme dit ma femme, mais je pense que ça veut aussi dire «inhumain». Donc, c’est vers l’humanité qu’il faudrait que j’explore plus. Je suis une bonne personne, une très bonne personne, mais je suis un théoricien…

Vous êtes dur avec vous-même…
Oui ! Il faut l’être. Ce n’est pas de la dureté, c’est de la lucidité. Si on n’est pas lucide avec soi-même comment va-t-on s’améliorer, comment va-t-on changer ? On existe simplement en tant qu’animal ayant pour but d’améliorer notre espèce. Basta cosi ! Les gens à la recherche du bonheur me consternent, ceux qui cherchent la richesse me font honte. La seule beauté, c’est de recevoir un acquis de ses parents et de la société, de travailler toute sa vie pour faire mieux et de le transmettre aux enfants et à la société future. Le reste n’a pas d’importance. Il y a devoir d’évolution permanente. Moi, j’évolue en permanence. Chaque seconde, j’évolue.

FAN DE

Quel est le morceau qui vous fait vibrer en ce moment ?
Oh la ! J’ai une sélection tellement formidable… Comme je travaille 20h sur 24, pour me concentrer, le mieux, c’est Brian Eno. Ou le très bon Alva Noto, l’excellent Jóhan Jóhannsson, ou encore le très joli Max Richter… Mais un des meilleurs chanteurs du monde, bien qu’il chante faux et pratiquement à voix basse, s’appelle Owen Ashworth, c’est magnifique. J’ai une grande affection pour lui, parce que si la 1re partie de ce que je vous ai dit est une musique totalement théorique, l’autre est une musique absolument sentimentale, totalement humble.

Un artiste dont vous aimeriez avoir une création chez vous ?
En peinture, j’aime bien mon «frère», Gérard Garouste, et j’aimais beaucoup son beau-frère, David Rochline. Et en tant qu’artiste étranger à ma tribu, j’aime Néo Rauch, mais c’est introuvable hélas.

Un auteur que vous dévorez ?
Je suis amoureux de Victor Hugo, non pas pour ses livres, mais pour son rôle de grand professeur. S’il a été enterré au Panthéon, ce n’est pas pour la qualité de ses livres, mais parce que tout le monde sait ce qu’il a appris aux gens.

Un personnage historique que vous admirez ?
Platon, Ptolémée, Eratosthène, qui mesure la terre avec un chameau, un puit et un bâton de 30 cm. Je suis aussi impressionné par Napoléon, le génie absolu -mais évidemment dans la 1re partie de sa vie- quand il prépare sa campagne d’Egypte. C’est d’une intelligence extraordinaire ! Il est au-delà de l’ultra-modernité : il ne sait pas faire une invasion sans remplir ses bateaux de scientifiques de haut niveau. C’est le génie absolu, mais hélas, le pouvoir corrompt, rend fou, et après ça s’inverse totalement.

Un super-héros dont vous aimeriez avoir les pouvoirs ?
Etre invisible, ça doit être rigolo, mais assez rapidement, ça doit tourner mal, on doit faire des choses pas bien. Lire dans les pensées des autres ? Mais c’est aussi dangereux, on peut en abuser. Un pouvoir qui doit être sympathique, c’est de voler… Nous sommes la seule espèce animale terrienne qui a voulu détacher son ombre du sol, depuis toujours, il y a une pulsion de vouloir voler qui est extraordinaire.

Photo James Bort

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Antoine de caunes

Antoine de caunes

I-CAUNES DU PETIT ÉCRAN

Le débit TGV -ou Eurostar, car l’homme a souvent traversé la Manche- , le sourire en coin et l’humour en guise de paravent, Antoine de Caunes fait partie de ces figures familières qui animent nos écrans depuis des décennies. Des décennies ?! Pas sûr pour autant qu’il ait vieilli…

Il a toujours quelque chose sur le feu. En ce moment, entre deux «Popopop» -rendez-vous radio quotidien consacré à la pop culture sur France Inter-, ce qui l’occupe, c’est un livre, «Perso», paru cet automne, et dans lequel il mélange “souvenirs, impressions, emballements”. Pas des mémoires, parce qu’il ne veut “infliger ça à personne”, mais une série de petites histoires qui lui sont arrivées, à commencer par une attaque de chiens en Grèce, et qui, de marabout en bout de ficelle, dessinent pudiquement les contours de cet enfant de la télé.
Car il en est littéralement un. Fils de deux monstres sacrés de la télévision des années 60, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes, le sang qui coule dans ses veines pulse au rythme des ondes hertziennes. Pas de voie tracée, ni d’injonctions, encore moins de calculs ou d’ambitions, mais de manière naturelle, il finit lui aussi par travailler à la chaîne – à l’époque, il n’y en d’ailleurs que trois. De «Chorus», où il présente, cheveux longs et clope à la main, les vinyles de la semaine, à «Profession», émission dans laquelle il laisse des musiciens, pâtissiers, cavaliers ou danseurs s’exprimer sur leur métier, en passant par ses mythiques duos avec José Garcia dans «Nulle Part Ailleurs», le déjanté franco-britannique «Eurotrash», ou la pittoresque «Gaule d’Antoine», de Caunes balade sa verve et son dandysme sur nos écrans depuis plus de 40 ans… Ses tempes grisonnent, sa barbe discrète aussi, mais son regard reste facétieux et son plaisir évident. Comme un grand enfant -de 67 ans, mais il faut voir sa date de naissance pour le croire-, il s’amuse, il joue… un double-jeu ?

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz

Activmag : En préparant cette interview, et parce qu’on aime les jeux de mots, on s’est demandé s’il n’y avait pas en vous “deux Caunes”…
Antoine de Caunes : Je crois que ça se manifeste jusque dans l’illustration qu’a faite Jamie Hewlett sur la couverture du livre, qui est en fait une peinture sur une photo et qui donne déjà ce sentiment d’un masque. C’est moi, mais pas tout à fait moi non plus, il y a quelque chose qui reste un peu caché derrière. Donc oui, schizophrénie dans le meilleur des cas, duplicité dans le pire…

Un côté Dr Jekyll et M. Hyde ?
Tout le temps ! On passe notre vie à jouer des rôles. Vous-même, quand vous êtes en train de me poser ces questions, vous avez préparé votre truc, ce n’est pas le vrai vous qui me parle, c’est une journaliste qui pose des questions à quelqu’un qu’elle interviewe, et peut-être que si on était tous les deux en tête-à-tête, vous l’aborderiez tout à fait autrement, donc on est toujours derrière soit une posture, soit un masque, soit un rôle… La difficulté de l’exercice, c’est de réussir à relier tous ces rôles, à trouver une logique et une intégrité là-dedans.

Comme la thèse du Double-Vous se confirme, nous avons essayé d’imaginer des choses qui pourraient vous tirailler… Commençons par le commencement : quand vous étiez petit, vous vous rêviez plus en Zorro ou en Fantasio ?
Les deux mon Général ! Fantasio parce que c’est Franquin et que je suis un inconditionnel de son travail, aussi bien pour Spirou que le Marsupilami ou Gaston… et Zorro évidemment, parce que c’était ma série préférée, qu’on regardait à l’époque comme Thierry la Fronde. Mais Zorro l’emportait quand même. Vous parlez de masque et de double, Zorro, c’est l’évidence, ce personnage polissé, mondain, urbain et ce redresseur de torts dans l’ombre, j’adore !

Nulle Part Ailleurs – Antoine de Caunes déguisé en Languedepute et Philippe Gildas – Photo Xavier Lahache / CANAL+

En parlant de Zorro, qui porte le mieux la moustache : le Sergent Garcia ou José Garcia ?
Ça dépend du volume, sachant que José Garcia est génétiquement destiné à devenir un Sergent Garcia, et que le combat de sa vie, c’est de faire du sport à outrance pour aller contre ce destin tragique. Mais pour ce qui est de la moustache, ça reste le Sergent quand même, j’ai tellement l’habitude de voir José sans la moustache…

Quelle est sa transformation, qui vous a le plus amusé ou le plus surpris d’ailleurs, durant vos années de duo à Nulle Part Ailleurs ?
Il y en a beaucoup, mais les plus spectaculaires, ça reste Cindy Trop Forte, Claudia Chiffon ou Elizabeth Taylor bourrée, c’était absolument irrésistible… Vous remarquerez, c’est à chaque fois qu’il s’habillait en femme ! Il ne cherchait pas à dissimuler sa masculinité et en même temps, il chopait des trucs féminins, parce que c’est un excellent comédien. Mais surtout, et ça, c’est un scoop pour vous : ça l’a tellement marqué qu’il continue aujourd’hui, mais à titre privé, à s’habiller en femme le soir et à mener une double vie. Je ne révèlerai ça qu’à Activmag.

Nulle Part Ailleurs – José Garcia et Antoine de Caunes déguisés en Sandrine Troforte et Richard Jouire – Photo Xavier Lahache / CANAL+

Vous lui tendez des pièges en permanence, en fait…
Tout le temps, oui.

C’est votre côté Gérard Languedepute… Parmi vos personnages, vous vous sentez plus proche de lui ou de Didier L’Embrouille ?
Didier, c’est un double karmique, il y a quelque chose en moi de Didier que je contrôle, sinon ça m’exposerait à de graves problèmes dans la vie réelle. Mais je l’adore, j’adore son impulsivité, son absence totale de langue de bois, tellement agressif et frontal, mais sans les moyens de sa violence évidemment, puisqu’à chaque fois, il se fait dérouiller… Et Languedepute, je l’adore aussi. Ce qu’il y avait de particulier avec lui, c’est que je ne disais que la vérité, tout ce qui était écrit avait été dit, c’est la raison pour laquelle ça provoquait un tel malaise sur le plateau avec les invités, et Gildas aussi, qui savait très bien. J’avais un plaisir absolument pervers à torturer ces malheureux. J’en vois tellement des Languedepute aujourd’hui, des gens qui viennent dire, mais sans le dire, tout en le disant quand même…

Parmi toutes les pastilles de Canal, lesquelles vous ont fait le plus rire, les Deschiens ou le Service Après Vente des Emissions ?
Ce n’est pas la même époque. Pour mon époque, je dirais les Deschiens, parce que je suis personnellement responsable, avec Philippe, de leur arrivée sur Canal. On était tombés dessus en allant voir une des pièces de Jérôme Deschamps et Macha Makaïeff, et à l’issue du spectacle, dans le hall, ils diffusaient de petites vidéos, des essais auxquels ils se livraient entre comédiens de l’équipe, qui étaient en fait l’embryon des Deschiens. On avait trouvé ça tellement extraordinaire, tellement drôle, tellement neuf, et en même temps dans une simplicité, un dépouillement absolu, un cadre fixe… Je me suis vraiment battu pour que Canal les prenne, parce que De Greef n’était pas chaud du tout. A force d’insister, il avait dit : “allez, on y va !”, et il s’était pris une volée de bois vert de la presse qui pense bien, au prétexte qu’on se moquait des pauvres. Jusqu’au jour où, brusque revirement, quelqu’un a décidé que non, finalement, c’était assez génial et les Deschiens sont devenus le must absolu.

Et en 2021, qu’est-ce qui vous fait autant rire que les Deschiens ?
Différemment, parce que c’est très difficile de comparer les natures de rire, mais je suis absolument raide dingue de Bertrand Usclat (Broute), parce qu’il arrive à mettre le doigt là où ça fait mal, sans insister. Je trouve que le type est gracieux, qu’il a du talent, c’est super bien écrit. Je suis très très fan, je n’en rate pas un.

Qu’est-ce qui, d’après vous, manque le plus à la télévision, un De Greef ou un Gildas ?
C’est difficile parce que ce n’est plus la même télé, la même époque, le même contexte, le même paysage ni les mêmes offres… Mais ce qui manque sur le fond, ce sont des directeurs de programme imaginatifs, qui prennent des risques et essaient d’inventer de nouveaux formats. Les fameux talk-shows qui ont été inventés, ou en tous cas mis en place, parce que c’était un format qui existait depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, mais qui ont été mis en place en France, à l’heure du fameux access prime time, dans lesquels on mélange du talk (de la parole) et du show (du divertissement), ça, c’est un De Greef, c’est personne d’autre. Et Gildas manque pour cette espèce de bienveillance forcenée, pas du tout dans le jugement ou l’ironie. Il s’intéressait vraiment sincèrement aux gens qu’il avait en face de lui.

Et à vous, lequel des deux manque le plus ?
Philippe. Alain, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup bossé, mais Philippe, c’était comme un grand frère dans le travail. On a eu une complicité incroyable, on s’est vraiment amusés, il s’est laissé surprendre autant que je le voulais, il était très client de tout ce qu’on pouvait lui amener comme connerie. Et humainement, on s’entendait super bien, c’est la base…

La Gaule en Suisse – Elodie Jardel / CANAL+

A la télé, vous avez été speaker/animateur de talk-show, et reporter -vous l’êtes toujours-, lequel de ces terrains vous convient le mieux ?
Aujourd’hui, je n’ai plus du tout envie de faire d’émissions de plateau, même avec un fusil. J’ai pris en détestation les plateaux bruyants, avec un public qui applaudit sans très bien savoir ce qu’il applaudit, avec cette mécanique de jingles, de magnétos… Je déteste ça. Ce que j’aime, c’est pouvoir alterner une émission comme «Profession» où on est à la fois dans un truc intimiste, presque radiophonique, interrompu par personne, sans promo, on parle juste d’un métier. J’adore faire ça, et j’adore, par ailleurs, repartir sur les routes faire mon petit Tintin, avec «la Gaule», m’amuser à aller rencontrer des doux-dingues. L’équilibre des deux me convient tout à fait.

Si je vous ai parlé de speaker et de grand reporter, c’est évidemment parce qu’il s’agissait des métiers de vos parents, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes. Comment on se construit à côté de deux fortes personnalités comme ça, comment on devient Antoine de Caunes ?
Lisez le livre…

Je savais que vous alliez dire ça…
C’est une des questions à laquelle j’essaie de répondre… Quand j’étais môme, dans les années 50 début 60, mes deux parents, non seulement faisaient de la télévision, mais en plus étaient les têtes de gondoles de l’époque, parce que la télévision démarrait, que tout était en train de s’inventer, qu’eux-mêmes étaient multifonctions… Mon père faisait aussi bien du sport que le 20h ou des variétés ; ma mère a d’abord présenté les programmes, ensuite elle s’est mise à réaliser, à en produire. Ils ont grandi avec le bébé, mais tout en gardant la tête froide, sans jamais se laisser étourdir par la notoriété, le succès, les projos. Ils n’étaient absolument pas dupes de ça, ils n’étaient dupes de rien. J’ai grandi là-dedans, et ça a complètement dé-glamourisé la télé. J’ai pu croiser des gens que peu de gens ont croisés de manière aussi intime, des Bourvil, des Salvador, des Johnny, qui préparaient les émissions de ma mère, mais ça faisait partie de la vie quotidienne. Et mes parents m’ont laissé libre de mes choix. Je voulais faire de la photo, de la musique, mais comme j’étais mauvais musicien et pas très bon photographe, j’ai bifurqué vers l’écriture, mon troisième cheval. J’ai commencé à faire des piges dans les journaux, et comme je baignais dans ce milieu-là, j’ai re-croisé un réalisateur de télé avec qui je m’en- tendais très bien, j’ai été assistant et on a déposé un truc… Ça s’est presque fait «à l’insu de mon plein gré» comme disait Virenque, je n’avais pas un but, un plan de carrière, c’est une époque où on pouvait se laisser porter.

Debout : Izia Higelin, Antoine de Caunes, Ayo, Eddy de Pretto. Assis : Stéphane Eicher, Pomme, Woodkid – Photo Rudy Waks / Canal+

Vous êtes plutôt du genre à regretter le monde d’avant ou espérer beaucoup du monde d’après ?
Je regrette le monde d’avant Internet, ou les choses se méritaient, si on voulait appeler quelqu’un il fallait qu’il soit là, si on voulait aller trouver des disques en avant-première, il fallait aller à Londres, il fallait aller voir les concerts, se parler dans la rue… Je regrette ce monde-là et je suis désespéré par le monde des tablettes, des portables, de cette espèce d’hypnose générale, de diversion de la réalité, ça, ça m’affole. En même temps, je me dis que c’est une période transitoire et que l’homme ayant suffisamment de génie, bienveillant ou malveillant, s’il arrive à détourner l’inertie générale, on peut déboucher sur un monde un peu plus humain et un peu plus vivable… Je resterai optimiste…

FAN DE

Quelle émission de télé auriez-vous rêver d’animer ?
Aucune. Les émissions que j’avais envie de faire, je les ai faites, les émissions de musique, Chorus, Rapido, les émissions en Angleterre tout ça… C’est vraiment des choses que j’avais en tête et que j’ai pu faire parce que j’ai croisé la route de gens qui avaient les mêmes intentions au bon moment.

Le dernier morceau qui vous a fait danser ?
C’est un groupe de l’Arizona qui s’appelle Xixa (prononcer Tchi-Tcha), il y a un morceau dans le dernier album, «Eclipse», un mélange de rock psychédélique et de cumbia, sur lequel j’ai guinché tout l’été. Ecoutez ça, c’est très joyeux, si vous restez assise c’est que vous avez un problème lombaire.

Celui que vous chantez sous la douche ?
J’évite de chanter de manière générale, encore plus sous la douche, mais je peux fredonner du Bruce… notamment une chanson que j’adore : « Thunder Road ».

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ?
J’aime beaucoup la photo, j’aimerais bien un portrait de Richard Avedon, une peinture du Titien ou un original de Jean Giraud (le dessinateur de Blueberry)…

Le dernier auteur que vous avez dévoré ?
Rosa Montero, qui vient de publier un nouveau roman, chez Métailier. Je l’avais découverte grâce à Mona Cholet, qui m’avait fait lire «le Roi Transparent», un des plus beaux livres que j’ai lus ces dernières années. Et son nouveau roman, «La Bonne Chance», est absolument remarquable.

L’acteur ou l’actrice qui vous touche le plus ?
Récemment, c’est Timothée Chalamet dans « Dune ». Il a une grâce absolue, ce que les Anglo-saxons appellent la “star-quality”, il est à l’image et hop ! il prend toute la lumière. C’est un magnifique acteur, j’avais adoré ce qu’il avait fait dans «Call me by your name» ou «Le Roi». Et en allant voir Dune, évidemment, je suis aussi tombé amoureux de Rebecca Ferguson.

Le super-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ?
J’aime pas les super-héros… Ils me fatiguent un peu avec leurs moule-burnes et leurs super-pouvoirs. Ou alors ce serait Superdupont, de Gotlib.

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz



Thierry Martenon

Thierry Martenon

HOMME DES BOIS !

«Je n’ai ni Dieu ni maître ! Je ne veux personne au-dessus de moi !» s’amuse Thierry Martenon, sculpteur perché sur les hauteurs d’Entremont-le-Vieux en Savoie. Depuis son atelier et à même la matière, il rentre dans la masse et taille à l’émoi.
De petits billots en séquoia, bien plus longs que le bras, il fait feu de tout bois !

À la cool et plutôt bien dans ses baskets, Thierry crée comme il se marre, loin des exigences esthétiques bling-bling qui font mouche. Hors de question d’y céder ! Préoccupé par l’imperfection qui semble dépasser de l’immense sculpture accrochée au mur, il m’explique qu’il n’y a pas de règles dans la création, qu’il bosse au feeling et sans contrainte, et laisse chacun libre de voir ce qu’il veut, inutile de fausser la pensée : “Je n’ai jamais donné de nom à mon travail. Ça laisse la liberté d’imaginer. Nommer, ça oriente et ça referme. Je ne crée pas d’après une idée ou un concept, je suis dans la recherche graphique.” Et c’est réussi ! Des courbes enroulées sur elles-mêmes ou des arabesques à la volée, des formes plutôt carrées, géométriques et parfaitement calibrées, il ressort de son art, l’importance de la ligne, l’horizon de son inspiration, toujours à l’infini, un trait qui donne juste un sens et emmène finalement très loin. Un peu comme son histoire.

Promenons-nous !

Thierry est un enfant du coin. Et là où d’autres ont décampé pour se rapprocher des grandes villes, lui n’a jamais bougé d’un pied. “Ma famille est originaire d’ici, on est du village. Avec mon frère Franck, qui bosse avec moi, nous sommes descendants de paysans de montagne et beaucoup, jusqu’à nos grands-parents, travaillaient le bois. Des transporteurs, des bûcherons, des scieurs… J’ai toujours baigné là-dedans. J’ai fait des études rapides, je n’étais pas fait pour ça, je n’aimais pas  !” Et il ne faut pas longtemps pour comprendre, qu’encore à 54 ans, le sculpteur est un électron indomptable, allergique à toute règle et frustration. Alors, c’est sur mesure qu’il s’est taillé un boulot. “J’ai passé un CAP d’ébéniste, j’étais content.

Tête de bois

Parce que si la théorie lui fait pousser l’urticaire, la pratique, c’est son affaire. “Je bricolais beaucoup enfant déjà. J’étais musicien aussi. L’important est de faire, que ce soit physique, que j’utilise mes mains, ça fait marcher la tête après !” Et pour marcher, elle marche ! Parce que s’il est facile de se laisser embarquer par des mouvements artistiques branchés, Thierry préfère ses branches à lui. Et c’est aussi ce qui le démarque depuis 25 ans, cette identité propre qui ne ressemble à personne et qui l’a un jour, propulsé : “Je suis arrivé là par hasard, un peu par atavisme. Mon travail a été remarqué, j’ai été invité dans un milieu de collectionneurs et adoubé pour participer à une résidence d’artistes aux Etats-Unis. Dans mon esprit, ça a été un facteur déclencheur. Vous savez, quand on vient de la montagne, on a toujours un petit complexe d’infériorité et même si je le vis très bien, ça m’a libéré en tant que…” Il réfléchit parce qu’il ne dit jamais le mot artiste ! “Sculpteur… C’est bien et c’est ce que je suis, ça définit le job et c’est parfait !”

Au bois joli

Et démarrer en pleine effervescence, comme ça, quand on a 30 ans, forcément, ça marque ! Les collectionneurs ont commencé à acheter, les galeries aussi et quel palmarès depuis ces années ! Ateliers d’Art de France, Museum of fine arts à Boston, The Minneapolis Institute of art, idem dans les restaurants étoilés de Christophe Arribert, Laurent Petit, Jean Sulpice ou Serge Vieira, au musée de l’Ours des cavernes d’Entremont-le-Vieux aussi, bien accroché aux racines. Parce qu’elles sont un ciment, la nature originelle qui lui insuffle une forme d’inspiration, symbiose dans laquelle il se réalise. “Je passe beaucoup de temps en montagne, à grimper, j’adore ça. J’ai longtemps utilisé des essences de Chartreuse, mais j’ai de plus en plus de mal à avoir de jolis bois. Mais une chose est sûre, je reste toujours dans la région pour ma matière.”

Aux abois

Frêne, épicéa, noyer ou érable, Thierry dessine ses modèles avant de tailler directement dans le bois. Patine à l’encre, effet brûlé ou brûlé tout court, totems, statuettes, tableaux ou que sais-je, l’art tourne sur lui-même, s’emberlificote et s’entortille, entre recroquevillé sur soi, et ouvert sur le monde : “J’aime les artistes comme Brancusi, ce que font les autres m’inspire beaucoup. Je suis raide dingue de l’art africain et tout ce qui gravite autour des arts premiers. J’ai un peu plus de mal avec le contemporain, sauf le sculpteur David Nash qui travaille du bois très brut. J’ai été bouleversé par celui de Barbara Epworth aussi, une Américaine, c’est complètement fou ce qu’elle fait. Je me suis même dit : Mais pourquoi je n’ai pas eu cette idée avant ! Mais bon, on se marre et on prend la vie comme elle vient et c’est très bien comme ça !”
Aujourd’hui, Thierry planche sur une petite série, dans l’idée de faire plus modeste, un objet précieux façon bijou, plus pratique qu’une sculpture de 2 mètres dans un salon ! Comme il le fait à l’occasion, il choisit de réaliser sa collection en bronze, parce que la seule limite qu’on fixe à la création et celle qu’on s’impose, chez l’home des bois, c’est sûr, on fait feu de tout bois.  

+d’infos : http://thierrymartenon.com

Thierry, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
Le sommet de la Cochette ! Un excellent rapport vue/dénivelé ! Il suffit de monter peu pour atteindre un paysage superbe. J’aime beaucoup cet endroit.

… pour buller ?
Les bords du Cozon. Toujours dans le parc de la Chartreuse, c’est un affluent du Guiers, avec des gorges plutôt rafraîchissantes. C’est calme et très apaisant, moins fréquenté que le Cirque de Saint Même.

… pour faire la fête ?
Rock’n Ruines, un micro-festival organisé au Château d’Entremont-le-Vieux. Il se tient tous les ans au printemps, c’est cool et sans chichi, du son, des potes et quelque bières, parfait !

… pour manger ?
La table du moulin des Chartreux 1733 à Saint Pierre d’Entremont. C’est simple et raffiné, tenu par un jeune couple très sympa. Face aux massifs de la Chartreuse, c’est un resto idéal pour passer un bon moment de convivialité, et la convivialité c’est la vie !

… pour se nourrir l’esprit ?
En Chartreuse, les Lances de Malissard sud. C’est vraiment très beau. C’est un sommet de montagne qui permet une déconnexion totale, essentiel pour se ressourcer et booster la créa.

Phanee de Pool

Phanee de Pool

Pied de Pool !

Elle est sauterelle, hirondelle, dentifrice à la coco, un ciel zébré de comètes. Originaire du canton de Berne, Phanee de Pool manie les mots comme d’autres jouent au loto et ça gagne ! En version symphonique ou toute intimité recroquevillée, elle chante comme elle pose ses pieds en vers et contre tout, et ça claque des genoux.

©Yann Zitouni

32 ans, les cheveux relevés à la flou, petit pull marine et accent suisse à couper à la faux, elle deale son autodérision contre rimes et syllabes culottées. Dans un flow total planant, elle «avale et recrache» les mots comme elle déballe les surprises d’une écriture spontanée qui réveille. Dans ce ni queue ni tête de palabres en farandole qui s’affolent, riff, swing, swag, groove et oula hop font slamer sa créativité allumée… Et olé ! Deux albums dans les poches, comme l’auteure compositrice suisse déverse avec humour son inspiration délirante, elle rappe ses épisodes de vies, sans nous laisser Fanny. Rencontre.

Activmag – La musique te colle à la peau, Phanee, tu es tombée dedans ?
Phanee de Pool : Maman Pool est pianiste concertiste et prof de piano, Papa Pool est collectionneur de disques de jazz et ex-homme de radio. Les deux ont créé et dirigé RJB (Radio Jura Bernois ndlr) pendant mon enfance. J’ai été bercée entre Chopin, Rachmaninov, Bach  et Louis  Armstrong,  Ella Fitzgerald, Franck Sinatra et j’ai grandi au milieu de tout ce beau monde!

Difficile de prendre un autre chemin ?
Je ne voulais pas faire de musique. A 7 ans, mes parents m’ont obligée à choisir un instrument. J’ai fait de la clarinette, j’étais mauvaise et j’ai détesté ça. Et puis vers 14 ans, ils n’avaient toujours pas lâché l’affaire, alors j’ai acheté une guitare et quelle belle révélation ! J’ai commencé à faire une école de jazz à Lausanne, mais je n’arrivais pas à lire la musique, j’ai baissé les bras et décidé d’être autodidacte. Je n’ai jamais été très bonne en fait. J’ai commencé à écrire mes premiers textes vers 14-15 ans et je me suis rendu compte que j’aimais manier la plume. J’ai voulu en vivre, mais ce n’était pas possible. Alors je suis devenue flic!

Sacré retournement de situation !
C’est clair… Pendant 7 ans, j’ai été policière et j’ai arrêté en 2018 et repris à 100% la musique. C’est ce passage de vie qui m’a créé un besoin d’exécutoire. Je l’ai trouvé dans la façon d’écrire, de tourner des mots. J’adore la langue française, même si je ne la manie pas bien, et que je fais des fautes, je suis très humble avec ça. Il y en a qui le font beaucoup mieux, moi, je m’amuse !

©Yann Zitouni

Mais d’où vous vient cette plume alors ?
Je n’aime pas lire et on ne peut pas dire que j’ai une culture littéraire ! J’ai lu Germinal à l’école parce que j’étais obligée et les seules choses que j’aime sont les dictionnaires. Je les lis comme on lit une bible. Mais je ne suis pas du tout dans le roman ou l’étude de textes. Quand je sais que certaines de mes chansons sont étudiées à l’université, ça me fait doucement sourire parce que je les ai vraiment écrites sans connaissance de cause. Il parait qu’il y a de l’alexandrin, de la prose en 4, des choses que je ne connais pas, c’est drôle et à la fois joli de vivre ça. Mes premières chansons étaient des amas de rimes, ça ne voulait rien dire, et que de sujets planplan !!! Et puis ma vraie première chanson avec «un peu de succès» est arrivée, c’était Luis Mariano !

Qu’est-ce qui a fait la différence ?
Elle retrace un peu ma vie. Elle raconte que je voulais vivre de la musique et que je n’arrivais pas à remplir mon frigo, qu’il me fallait trouver un autre métier. Et les disputes avec ma mère qui disait : “mais bosse, fais quelque chose, tu ne vas pas rester à ne rien faire toute ta vie.” Cette chanson a vraiment lancé ma carrière, j’avais 27 ans !

Tes textes traitent de sujets lourds parfois… Plus qu’un exutoire, c’est engagé ?
Il y a beaucoup de choses qui ont marqué mon passé, mais dans ma vie musicale, je refuse d’être porte-drapeau. J’essaie de faire passer des messages avec un regard candide et enfantin, mais je ne prends pas parti. Aujourd’hui, pas mal de gens me demandent de soutenir leurs militations politiques ou autre. Et je refuse ! Après, je fais quand même quelques entorses : question écologie, parce que personne ne peut me jeter la pierre en disant : “t’es trop bête d’aborder la question du climat !” Et pour le droit des musiciens, faire comprendre que les streaming ne nous rapportent rien, qu’il faut acheter les albums !

Comment te viennent tes chansons alors ?
Ce ne sont pas forcément des coups de cœur, de gueule ou de sang. En fait, c’est marrant, mais je crois à l’écriture connectée. Il m’arrive d’écrire un truc le soir, et le lendemain matin, je me relis et me demande comment ça peut venir de moi, ce ne sont pas des mots que j’utilise en général. Quand je pars dans des gros délires comme ça, je me dis que je suis une passeuse et qu’on me dit quoi noter. Sans tomber dans le religieux, l’ésotérique ou quoi que ce soit. J’ai juste l’impression d’avoir recraché au travers d’un stylo, sans aucune explication, il doit se passer des trucs un peu farfelus dans ma tête !

Et tu en joues beaucoup, du farfelu, et de l’autodérision…
C’est qu’il y a matière ! Je suis un vrai Gaston Lagaffe, je les enchaîne, je suis maladroite, ma vie est un film ! Je suis à nonante pourcents dans les sketches de Danny Boon. Un ramassis de malentendus, de bêtises, de choses qui vont en travers et partent en cacahuète, on ne s’ennuie pas !

PHANEE, TON ENDROIT POUR…

… en prendre plein la vue ?
Le sommet du Chasseral (BE). Le panard du panard, c’est d’y arriver avant le lever du soleil ou alors d’y aller à l’heure où il se couche. Ne pas oublier le croissant et/ou le demi d’vin blanc avec le paquet de chips, selon l’heure (ou l’humeur).

… buller ?
La vieille ville de Bienne (BE). Il y a quelques années encore, c’était un endroit éteint malgré la beauté du quartier. À l’heure actuelle, ce coin de paradis hors du temps remonte dans le classement des endroits les plus bobos de suisse. Vous y trouverez de tout: des magasins de seconde main, de petits artisans chocolatiers, des bistros adorables, des caves de jazz, un magnifique petit théâtre… bref, c’est ZE place to be pour flâner la tête en l’air.

… faire la fête ?
La coquette à Morges (VD). Festival à ciel ouvert sur le bord du lac Léman. Des concerts gratuits, une joyeuse petite restauration, un cadre paradisiaque. Bref, c’est souvent là que les soirées commencent, se prolongent et se terminent…. et puis paf, oh, on est déjà demain !! Allez, bonne nuit 😉

… manger ?
Le Nénuphare à Saint-Joux (NE). Encore un bistrot pour avoir les yeux dans l’eau (et aussi les pieds, pour autant qu’on ait le courage de faire 60 mètres jusqu’au lac). C’est un endroit que j’adore. Si vous y allez, saluez bien le patron de ma part. Vous verrez que sa moustache ne laisse personne indifférent.

… se nourrir l’esprit ?
Le Jardin botanique de Neuchâtel. J’aime y aller sans le prévoir. Genre, je suis à Neuchâtel et tout à coup, à défaut de rentrer chez moi, je décide de faire le détour pour m’y aérer les idées.

Ton endroit doudou, celui où tu vas pour te ressourcer ?
En balade sur l’île St-Pierre. Quand j’étais petite, mes parents avaient un petit bateau à moteur. Nous partions le matin avec un pique-nique dans une glacière et passions la journée amarés à cette île. Depuis, à chaque fois que j’y vais, je sens ce côté rassurant de mon enfance. C’est un peu ma madeleine de Proust.

+d’infos : www.phaneedepool.com

Sur terre : Gilles Lansard

Sur terre : Gilles Lansard

Photo, boulot, rando

Gilles Lansard met sentiers et sommets sur papier glacé. Mais pour décrocher d’incroyables clichés, il faut commencer par grimper. Un bon reporter en montagne est donc forcément expert en randonnées…

On pourrait presque dire que c’est en montagne qu’il a fait ses premiers pas. Quand on est né ici, c’est souvent comme ça. Mais vers 13-14 ans, Gilles Lansard a eu envie de capturer ces lumières et ces ambiances particulières qu’il découvrait en marchant vers les sommets, un peu comme il aurait rapporté des trophées, mais surtout pour les partager. “Parcourir la montagne, ça permet aussi de déconnecter, de se ressourcer… C’est comme un médicament. D’ailleurs, il y avait un slogan de la Fédération de randonnée dans les années 2000 : «une journée de sentier, 8 jours de santé», c’était très parlant”.

Activmag : Qu’est-ce qui fait une bonne randonnée ?
Gilles Lansard : Avant toute chose, c’est un moment de convivialité, avec des amis ou en famille. C’est aussi un circuit, je trouve des fois un peu bête de revenir par le même chemin. Enfin, c’est un parcours varié, qui n’est pas tout le temps en sous-bois par exemple, qui permet de découvrir différents biotopes. Voilà les trois principaux éléments.

Haute Savoie (74) massif des Aravis, randonnée vers la pointe des Carmélites, dans les Lapias sous la pointe Percée

Vous avez publié plusieurs livres sur la rando, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur les randonnées insolites ?
Dans les bouquins, les randonnées se déclinent souvent par thème : vers les cols, vers les lacs, autour d’Annecy ou d’un massif… Mais aujourd’hui, le randonneur a envie de sortir des sentiers battus, d’aller voir des trucs un peu plus curieux, exceptionnels, comme un nouveau lac qui vient de naître parce qu’un glacier a reculé, ou une formation géologique, une arche, moi j’aime bien les arches… Donc dans ce livre, on n’est pas toujours sur des sentiers bien balisés et encadrés, mais ça permet de découvrir une nature un peu plus sauvage et sauvegardée.

Haute-Savoie, vue de la Tournette sur le lac d’Annecy

Est-ce qu’on trouve encore des balades dépaysantes, quand on a grandi ici et qu’on a traîné ses baskets sur pas mal de sentiers ?
Ah oui ! Allez vous balader sur les lapiaz, par exemple, que ce soit au Parmelan, au Désert de Platée, ou même vers la Pointe Percée, la Pointe des Carmélites. A chaque fois, ça m’épate de voir ce que la nature peut nous proposer, ça me coupe le souffle cette espèce d’univers de dalles inclinées, toutes tortu- rées par l’usure de l’eau, et là-dedans, il y a un arbre qui pousse au milieu d’une fissure… On est vraiment ailleurs alors que c’est juste à côté. Ajoutez à ça la saison, la lumière… C’est tout le temps différent.

On parlait tout à l’heure de circuits, quels sont ceux que vous affectionnez particulièrement ?
J’aime bien le Tour de la Vallaisonnay, du côté de Champagny-en-Vanoise. C’est un petit tour de 3-4 jours accessible avec des enfants, même assez jeunes, parce qu’il est possible de louer des ânes sur le parcours, et qu’il se fait par petites étapes. On monte à des cols assez hauts en altitude, pas loin de 2800m, il y a des marmottes, des lacs, des sommets enneigés en toile de fond, c’est très varié et c’est vraiment une belle initiation à la montagne sur plusieurs jours.

Savoie, massif de la Vanoise, Réserve de Tignes, Aiguille Percée

Vous avez une randonnée «coup de cœur» que vous faites régulièrement ?
Celle que je fais le plus souvent est à côté de chez moi, à la Montagne des Princes, parce que quand j’ai 1h ou 2, je peux vite y monter. J’en connais à peu près tous les chemins. Et en fait, il y en a beaucoup plus que sur les cartes. C’est aussi ça la randonnée en montagne : découvrir des sentes, des chemins de chasseurs, des anciens chemins ou parfois, à côté de chez soi, un bois, un massif, une petite montagne et se rendre compte qu’elle a plein de ressources cette montagne, plein de facettes cachées en dehors des grands chemins balisés qui la parcourent. Dans le Val de Fier, j’ai des chamois pas loin, et on a découvert une espèce de grotte, un abri sous roche. Donc la randonnée, c’est pas forcément symbole de massif du Mont-Blanc ou de grands spots, non, c’est être immergé dans un milieu assez préservé, qui peut être près de chez soi et qui est de toute façon un lieu de décompression et de ressourcement, je le répète, ça vaut tous les médicaments.

+ d’infos : http://gilles-lansard.com
– Savoie, Haute-Savoie, Randonnées Insolites – 2016 – Ed. Glénat
– Les plus belles randonnées du Massif des Bauges – 2017 – Ed. Glénat

Photos : Gilles Lansard

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