Thierry Martenon

Thierry Martenon

HOMME DES BOIS !

«Je n’ai ni Dieu ni maître ! Je ne veux personne au-dessus de moi !» s’amuse Thierry Martenon, sculpteur perché sur les hauteurs d’Entremont-le-Vieux en Savoie. Depuis son atelier et à même la matière, il rentre dans la masse et taille à l’émoi.
De petits billots en séquoia, bien plus longs que le bras, il fait feu de tout bois !

À la cool et plutôt bien dans ses baskets, Thierry crée comme il se marre, loin des exigences esthétiques bling-bling qui font mouche. Hors de question d’y céder ! Préoccupé par l’imperfection qui semble dépasser de l’immense sculpture accrochée au mur, il m’explique qu’il n’y a pas de règles dans la création, qu’il bosse au feeling et sans contrainte, et laisse chacun libre de voir ce qu’il veut, inutile de fausser la pensée : “Je n’ai jamais donné de nom à mon travail. Ça laisse la liberté d’imaginer. Nommer, ça oriente et ça referme. Je ne crée pas d’après une idée ou un concept, je suis dans la recherche graphique.” Et c’est réussi ! Des courbes enroulées sur elles-mêmes ou des arabesques à la volée, des formes plutôt carrées, géométriques et parfaitement calibrées, il ressort de son art, l’importance de la ligne, l’horizon de son inspiration, toujours à l’infini, un trait qui donne juste un sens et emmène finalement très loin. Un peu comme son histoire.

Promenons-nous !

Thierry est un enfant du coin. Et là où d’autres ont décampé pour se rapprocher des grandes villes, lui n’a jamais bougé d’un pied. “Ma famille est originaire d’ici, on est du village. Avec mon frère Franck, qui bosse avec moi, nous sommes descendants de paysans de montagne et beaucoup, jusqu’à nos grands-parents, travaillaient le bois. Des transporteurs, des bûcherons, des scieurs… J’ai toujours baigné là-dedans. J’ai fait des études rapides, je n’étais pas fait pour ça, je n’aimais pas  !” Et il ne faut pas longtemps pour comprendre, qu’encore à 54 ans, le sculpteur est un électron indomptable, allergique à toute règle et frustration. Alors, c’est sur mesure qu’il s’est taillé un boulot. “J’ai passé un CAP d’ébéniste, j’étais content.

Tête de bois

Parce que si la théorie lui fait pousser l’urticaire, la pratique, c’est son affaire. “Je bricolais beaucoup enfant déjà. J’étais musicien aussi. L’important est de faire, que ce soit physique, que j’utilise mes mains, ça fait marcher la tête après !” Et pour marcher, elle marche ! Parce que s’il est facile de se laisser embarquer par des mouvements artistiques branchés, Thierry préfère ses branches à lui. Et c’est aussi ce qui le démarque depuis 25 ans, cette identité propre qui ne ressemble à personne et qui l’a un jour, propulsé : “Je suis arrivé là par hasard, un peu par atavisme. Mon travail a été remarqué, j’ai été invité dans un milieu de collectionneurs et adoubé pour participer à une résidence d’artistes aux Etats-Unis. Dans mon esprit, ça a été un facteur déclencheur. Vous savez, quand on vient de la montagne, on a toujours un petit complexe d’infériorité et même si je le vis très bien, ça m’a libéré en tant que…” Il réfléchit parce qu’il ne dit jamais le mot artiste ! “Sculpteur… C’est bien et c’est ce que je suis, ça définit le job et c’est parfait !”

Au bois joli

Et démarrer en pleine effervescence, comme ça, quand on a 30 ans, forcément, ça marque ! Les collectionneurs ont commencé à acheter, les galeries aussi et quel palmarès depuis ces années ! Ateliers d’Art de France, Museum of fine arts à Boston, The Minneapolis Institute of art, idem dans les restaurants étoilés de Christophe Arribert, Laurent Petit, Jean Sulpice ou Serge Vieira, au musée de l’Ours des cavernes d’Entremont-le-Vieux aussi, bien accroché aux racines. Parce qu’elles sont un ciment, la nature originelle qui lui insuffle une forme d’inspiration, symbiose dans laquelle il se réalise. “Je passe beaucoup de temps en montagne, à grimper, j’adore ça. J’ai longtemps utilisé des essences de Chartreuse, mais j’ai de plus en plus de mal à avoir de jolis bois. Mais une chose est sûre, je reste toujours dans la région pour ma matière.”

Aux abois

Frêne, épicéa, noyer ou érable, Thierry dessine ses modèles avant de tailler directement dans le bois. Patine à l’encre, effet brûlé ou brûlé tout court, totems, statuettes, tableaux ou que sais-je, l’art tourne sur lui-même, s’emberlificote et s’entortille, entre recroquevillé sur soi, et ouvert sur le monde : “J’aime les artistes comme Brancusi, ce que font les autres m’inspire beaucoup. Je suis raide dingue de l’art africain et tout ce qui gravite autour des arts premiers. J’ai un peu plus de mal avec le contemporain, sauf le sculpteur David Nash qui travaille du bois très brut. J’ai été bouleversé par celui de Barbara Epworth aussi, une Américaine, c’est complètement fou ce qu’elle fait. Je me suis même dit : Mais pourquoi je n’ai pas eu cette idée avant ! Mais bon, on se marre et on prend la vie comme elle vient et c’est très bien comme ça !”
Aujourd’hui, Thierry planche sur une petite série, dans l’idée de faire plus modeste, un objet précieux façon bijou, plus pratique qu’une sculpture de 2 mètres dans un salon ! Comme il le fait à l’occasion, il choisit de réaliser sa collection en bronze, parce que la seule limite qu’on fixe à la création et celle qu’on s’impose, chez l’home des bois, c’est sûr, on fait feu de tout bois.  

+d’infos : http://thierrymartenon.com

Thierry, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
Le sommet de la Cochette ! Un excellent rapport vue/dénivelé ! Il suffit de monter peu pour atteindre un paysage superbe. J’aime beaucoup cet endroit.

… pour buller ?
Les bords du Cozon. Toujours dans le parc de la Chartreuse, c’est un affluent du Guiers, avec des gorges plutôt rafraîchissantes. C’est calme et très apaisant, moins fréquenté que le Cirque de Saint Même.

… pour faire la fête ?
Rock’n Ruines, un micro-festival organisé au Château d’Entremont-le-Vieux. Il se tient tous les ans au printemps, c’est cool et sans chichi, du son, des potes et quelque bières, parfait !

… pour manger ?
La table du moulin des Chartreux 1733 à Saint Pierre d’Entremont. C’est simple et raffiné, tenu par un jeune couple très sympa. Face aux massifs de la Chartreuse, c’est un resto idéal pour passer un bon moment de convivialité, et la convivialité c’est la vie !

… pour se nourrir l’esprit ?
En Chartreuse, les Lances de Malissard sud. C’est vraiment très beau. C’est un sommet de montagne qui permet une déconnexion totale, essentiel pour se ressourcer et booster la créa.

Phanee de Pool

Phanee de Pool

Pied de Pool !

Elle est sauterelle, hirondelle, dentifrice à la coco, un ciel zébré de comètes. Originaire du canton de Berne, Phanee de Pool manie les mots comme d’autres jouent au loto et ça gagne ! En version symphonique ou toute intimité recroquevillée, elle chante comme elle pose ses pieds en vers et contre tout, et ça claque des genoux.

©Yann Zitouni

32 ans, les cheveux relevés à la flou, petit pull marine et accent suisse à couper à la faux, elle deale son autodérision contre rimes et syllabes culottées. Dans un flow total planant, elle «avale et recrache» les mots comme elle déballe les surprises d’une écriture spontanée qui réveille. Dans ce ni queue ni tête de palabres en farandole qui s’affolent, riff, swing, swag, groove et oula hop font slamer sa créativité allumée… Et olé ! Deux albums dans les poches, comme l’auteure compositrice suisse déverse avec humour son inspiration délirante, elle rappe ses épisodes de vies, sans nous laisser Fanny. Rencontre.

Activmag – La musique te colle à la peau, Phanee, tu es tombée dedans ?
Phanee de Pool : Maman Pool est pianiste concertiste et prof de piano, Papa Pool est collectionneur de disques de jazz et ex-homme de radio. Les deux ont créé et dirigé RJB (Radio Jura Bernois ndlr) pendant mon enfance. J’ai été bercée entre Chopin, Rachmaninov, Bach  et Louis  Armstrong,  Ella Fitzgerald, Franck Sinatra et j’ai grandi au milieu de tout ce beau monde!

Difficile de prendre un autre chemin ?
Je ne voulais pas faire de musique. A 7 ans, mes parents m’ont obligée à choisir un instrument. J’ai fait de la clarinette, j’étais mauvaise et j’ai détesté ça. Et puis vers 14 ans, ils n’avaient toujours pas lâché l’affaire, alors j’ai acheté une guitare et quelle belle révélation ! J’ai commencé à faire une école de jazz à Lausanne, mais je n’arrivais pas à lire la musique, j’ai baissé les bras et décidé d’être autodidacte. Je n’ai jamais été très bonne en fait. J’ai commencé à écrire mes premiers textes vers 14-15 ans et je me suis rendu compte que j’aimais manier la plume. J’ai voulu en vivre, mais ce n’était pas possible. Alors je suis devenue flic!

Sacré retournement de situation !
C’est clair… Pendant 7 ans, j’ai été policière et j’ai arrêté en 2018 et repris à 100% la musique. C’est ce passage de vie qui m’a créé un besoin d’exécutoire. Je l’ai trouvé dans la façon d’écrire, de tourner des mots. J’adore la langue française, même si je ne la manie pas bien, et que je fais des fautes, je suis très humble avec ça. Il y en a qui le font beaucoup mieux, moi, je m’amuse !

©Yann Zitouni

Mais d’où vous vient cette plume alors ?
Je n’aime pas lire et on ne peut pas dire que j’ai une culture littéraire ! J’ai lu Germinal à l’école parce que j’étais obligée et les seules choses que j’aime sont les dictionnaires. Je les lis comme on lit une bible. Mais je ne suis pas du tout dans le roman ou l’étude de textes. Quand je sais que certaines de mes chansons sont étudiées à l’université, ça me fait doucement sourire parce que je les ai vraiment écrites sans connaissance de cause. Il parait qu’il y a de l’alexandrin, de la prose en 4, des choses que je ne connais pas, c’est drôle et à la fois joli de vivre ça. Mes premières chansons étaient des amas de rimes, ça ne voulait rien dire, et que de sujets planplan !!! Et puis ma vraie première chanson avec «un peu de succès» est arrivée, c’était Luis Mariano !

Qu’est-ce qui a fait la différence ?
Elle retrace un peu ma vie. Elle raconte que je voulais vivre de la musique et que je n’arrivais pas à remplir mon frigo, qu’il me fallait trouver un autre métier. Et les disputes avec ma mère qui disait : “mais bosse, fais quelque chose, tu ne vas pas rester à ne rien faire toute ta vie.” Cette chanson a vraiment lancé ma carrière, j’avais 27 ans !

Tes textes traitent de sujets lourds parfois… Plus qu’un exutoire, c’est engagé ?
Il y a beaucoup de choses qui ont marqué mon passé, mais dans ma vie musicale, je refuse d’être porte-drapeau. J’essaie de faire passer des messages avec un regard candide et enfantin, mais je ne prends pas parti. Aujourd’hui, pas mal de gens me demandent de soutenir leurs militations politiques ou autre. Et je refuse ! Après, je fais quand même quelques entorses : question écologie, parce que personne ne peut me jeter la pierre en disant : “t’es trop bête d’aborder la question du climat !” Et pour le droit des musiciens, faire comprendre que les streaming ne nous rapportent rien, qu’il faut acheter les albums !

Comment te viennent tes chansons alors ?
Ce ne sont pas forcément des coups de cœur, de gueule ou de sang. En fait, c’est marrant, mais je crois à l’écriture connectée. Il m’arrive d’écrire un truc le soir, et le lendemain matin, je me relis et me demande comment ça peut venir de moi, ce ne sont pas des mots que j’utilise en général. Quand je pars dans des gros délires comme ça, je me dis que je suis une passeuse et qu’on me dit quoi noter. Sans tomber dans le religieux, l’ésotérique ou quoi que ce soit. J’ai juste l’impression d’avoir recraché au travers d’un stylo, sans aucune explication, il doit se passer des trucs un peu farfelus dans ma tête !

Et tu en joues beaucoup, du farfelu, et de l’autodérision…
C’est qu’il y a matière ! Je suis un vrai Gaston Lagaffe, je les enchaîne, je suis maladroite, ma vie est un film ! Je suis à nonante pourcents dans les sketches de Danny Boon. Un ramassis de malentendus, de bêtises, de choses qui vont en travers et partent en cacahuète, on ne s’ennuie pas !

PHANEE, TON ENDROIT POUR…

… en prendre plein la vue ?
Le sommet du Chasseral (BE). Le panard du panard, c’est d’y arriver avant le lever du soleil ou alors d’y aller à l’heure où il se couche. Ne pas oublier le croissant et/ou le demi d’vin blanc avec le paquet de chips, selon l’heure (ou l’humeur).

… buller ?
La vieille ville de Bienne (BE). Il y a quelques années encore, c’était un endroit éteint malgré la beauté du quartier. À l’heure actuelle, ce coin de paradis hors du temps remonte dans le classement des endroits les plus bobos de suisse. Vous y trouverez de tout: des magasins de seconde main, de petits artisans chocolatiers, des bistros adorables, des caves de jazz, un magnifique petit théâtre… bref, c’est ZE place to be pour flâner la tête en l’air.

… faire la fête ?
La coquette à Morges (VD). Festival à ciel ouvert sur le bord du lac Léman. Des concerts gratuits, une joyeuse petite restauration, un cadre paradisiaque. Bref, c’est souvent là que les soirées commencent, se prolongent et se terminent…. et puis paf, oh, on est déjà demain !! Allez, bonne nuit 😉

… manger ?
Le Nénuphare à Saint-Joux (NE). Encore un bistrot pour avoir les yeux dans l’eau (et aussi les pieds, pour autant qu’on ait le courage de faire 60 mètres jusqu’au lac). C’est un endroit que j’adore. Si vous y allez, saluez bien le patron de ma part. Vous verrez que sa moustache ne laisse personne indifférent.

… se nourrir l’esprit ?
Le Jardin botanique de Neuchâtel. J’aime y aller sans le prévoir. Genre, je suis à Neuchâtel et tout à coup, à défaut de rentrer chez moi, je décide de faire le détour pour m’y aérer les idées.

Ton endroit doudou, celui où tu vas pour te ressourcer ?
En balade sur l’île St-Pierre. Quand j’étais petite, mes parents avaient un petit bateau à moteur. Nous partions le matin avec un pique-nique dans une glacière et passions la journée amarés à cette île. Depuis, à chaque fois que j’y vais, je sens ce côté rassurant de mon enfance. C’est un peu ma madeleine de Proust.

+d’infos : www.phaneedepool.com

Sur terre : Gilles Lansard

Sur terre : Gilles Lansard

Photo, boulot, rando

Gilles Lansard met sentiers et sommets sur papier glacé. Mais pour décrocher d’incroyables clichés, il faut commencer par grimper. Un bon reporter en montagne est donc forcément expert en randonnées…

On pourrait presque dire que c’est en montagne qu’il a fait ses premiers pas. Quand on est né ici, c’est souvent comme ça. Mais vers 13-14 ans, Gilles Lansard a eu envie de capturer ces lumières et ces ambiances particulières qu’il découvrait en marchant vers les sommets, un peu comme il aurait rapporté des trophées, mais surtout pour les partager. “Parcourir la montagne, ça permet aussi de déconnecter, de se ressourcer… C’est comme un médicament. D’ailleurs, il y avait un slogan de la Fédération de randonnée dans les années 2000 : «une journée de sentier, 8 jours de santé», c’était très parlant”.

Activmag : Qu’est-ce qui fait une bonne randonnée ?
Gilles Lansard : Avant toute chose, c’est un moment de convivialité, avec des amis ou en famille. C’est aussi un circuit, je trouve des fois un peu bête de revenir par le même chemin. Enfin, c’est un parcours varié, qui n’est pas tout le temps en sous-bois par exemple, qui permet de découvrir différents biotopes. Voilà les trois principaux éléments.

Haute Savoie (74) massif des Aravis, randonnée vers la pointe des Carmélites, dans les Lapias sous la pointe Percée

Vous avez publié plusieurs livres sur la rando, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur les randonnées insolites ?
Dans les bouquins, les randonnées se déclinent souvent par thème : vers les cols, vers les lacs, autour d’Annecy ou d’un massif… Mais aujourd’hui, le randonneur a envie de sortir des sentiers battus, d’aller voir des trucs un peu plus curieux, exceptionnels, comme un nouveau lac qui vient de naître parce qu’un glacier a reculé, ou une formation géologique, une arche, moi j’aime bien les arches… Donc dans ce livre, on n’est pas toujours sur des sentiers bien balisés et encadrés, mais ça permet de découvrir une nature un peu plus sauvage et sauvegardée.

Haute-Savoie, vue de la Tournette sur le lac d’Annecy

Est-ce qu’on trouve encore des balades dépaysantes, quand on a grandi ici et qu’on a traîné ses baskets sur pas mal de sentiers ?
Ah oui ! Allez vous balader sur les lapiaz, par exemple, que ce soit au Parmelan, au Désert de Platée, ou même vers la Pointe Percée, la Pointe des Carmélites. A chaque fois, ça m’épate de voir ce que la nature peut nous proposer, ça me coupe le souffle cette espèce d’univers de dalles inclinées, toutes tortu- rées par l’usure de l’eau, et là-dedans, il y a un arbre qui pousse au milieu d’une fissure… On est vraiment ailleurs alors que c’est juste à côté. Ajoutez à ça la saison, la lumière… C’est tout le temps différent.

On parlait tout à l’heure de circuits, quels sont ceux que vous affectionnez particulièrement ?
J’aime bien le Tour de la Vallaisonnay, du côté de Champagny-en-Vanoise. C’est un petit tour de 3-4 jours accessible avec des enfants, même assez jeunes, parce qu’il est possible de louer des ânes sur le parcours, et qu’il se fait par petites étapes. On monte à des cols assez hauts en altitude, pas loin de 2800m, il y a des marmottes, des lacs, des sommets enneigés en toile de fond, c’est très varié et c’est vraiment une belle initiation à la montagne sur plusieurs jours.

Savoie, massif de la Vanoise, Réserve de Tignes, Aiguille Percée

Vous avez une randonnée «coup de cœur» que vous faites régulièrement ?
Celle que je fais le plus souvent est à côté de chez moi, à la Montagne des Princes, parce que quand j’ai 1h ou 2, je peux vite y monter. J’en connais à peu près tous les chemins. Et en fait, il y en a beaucoup plus que sur les cartes. C’est aussi ça la randonnée en montagne : découvrir des sentes, des chemins de chasseurs, des anciens chemins ou parfois, à côté de chez soi, un bois, un massif, une petite montagne et se rendre compte qu’elle a plein de ressources cette montagne, plein de facettes cachées en dehors des grands chemins balisés qui la parcourent. Dans le Val de Fier, j’ai des chamois pas loin, et on a découvert une espèce de grotte, un abri sous roche. Donc la randonnée, c’est pas forcément symbole de massif du Mont-Blanc ou de grands spots, non, c’est être immergé dans un milieu assez préservé, qui peut être près de chez soi et qui est de toute façon un lieu de décompression et de ressourcement, je le répète, ça vaut tous les médicaments.

+ d’infos : http://gilles-lansard.com
– Savoie, Haute-Savoie, Randonnées Insolites – 2016 – Ed. Glénat
– Les plus belles randonnées du Massif des Bauges – 2017 – Ed. Glénat

Photos : Gilles Lansard

Minh Tran

Minh Tran

Minh de rien

Si dans son atelier annécien, Minh Tran peint d’énormes cœurs débordants, des femmes aux bouches carmin intense des couleurs explosives qui réchauffent les âmes, c’est pour mieux rhabiller son monde. Mais comment peut-on concentrer autant d’énergie positive dans un corps si petit ?

Il a 60 ans et s’habille en 14, termine la plupart de ses phrases dans un éclat de rire, le regard toujours malicieux. Né en pleine guerre du Vietnam, Minh Tran est le 7e d’une fratrie de 11 enfants animant la famille bourgeoise d’un architecte. Il en sera arraché à 18 ans par le régime communiste galvanisé d’un pouvoir fraîchement acquis par les armes. Envoyé en camp de travail, il ne doit sa survie qu’à quelques paquets de cigarettes, un bon tempérament et un projet d’évasion…
“Ce n’était pas une prison, mais un camp de travail forcé. Les conditions étaient dures, le travail très physique et mes aptitudes physiques, euh… plutôt limitées (rires). Je suis tombé malade là-bas, et en 1979, je n’ai vu qu’une issue, m’enfuir. Un ami, qui venait livrer le camp en nourriture, m’a caché dans son camion, et c’est ainsi que j’ai pu m’évader, rejoindre la ville pour prendre le premier train pour Saïgon. De là, j’ai retrouvé l’un de mes frères et on a fui le pays comme boat people pour les Philippines. On a été conduits dans un camp de réfugiés”.

Activmag : Tu passes d’un camp de travail à un camp de réfugiés, tu y as gagné au change ?
Minh Tran : A peine. Au camp de réfugiés, c’est la loi du plus fort pour survivre. Et comme je n’avais pas vraiment la carrure pour intimider, mais que je parlais quelques mots d’anglais et de français, j’ai bossé pour la Croix de Malte, une sorte de Croix Rouge, pour accueillir les nouveaux réfugiés au camp. Du coup, on me respectait… J’y suis resté un peu plus d’un an avant que je sois envoyé à Montréal.

Pourquoi Montréal ?
J’avais le choix entre les Etats-Unis et le Canada. Mais je n’aime pas les Américains… La guerre du Vietnam a laissé des traces. Alors le Canada était la seule option, quitte à patienter plus longtemps au camp pour obtenir cette destination.

Tu as retrouvé tes parents depuis ?
Non, je ne les ai jamais plus revus. Il m’était impossible de retourner au pays de leur vivant. J’étais un déserteur, un sans patrie.

Du Vietnam, de tes parents, tu as gardé quelles valeurs ?
Les communistes m’ont inculqué celle du partage. Dans nos écoles privées, on était plutôt refermés sur nous. On ne vivait qu’entre riches… Quand le communisme est arrivé, j’avais 15 ans et c’est lui qui m’a appris à partager. Même si le régime s’est montré horrible par la suite, au moins, il m’aura apporté ce sens-là. Et c’est grâce à ça que j’ai pu survivre dans les camps. Si je n’avais pas partagé les quelques denrées que mes parents m’envoyaient, du sucre, du sel ou du tabac, je serais mort ! En partageant, on m’a aidé, soigné, quand j’étais à bout de force, certains ont fini mes travaux pour que je ne sois pas corrigé. Depuis ce jour-là, j’ai appris à partager, à aimer les autres. Et puis, de mes parents, c’est d’avoir des convictions et d’être juste. Il faut se battre pour que la société devienne meilleure, aller toujours de l’avant, être dans l’action et ne pas attendre que ça tombe tout seul.

Et tu débarques au Québec à 21 ans, sans formation…
Oui, et contrairement en France, les études y sont payantes. J’ai obtenu un prêt, des bourses, il fallait donc bosser en parallèle pour rembourser. J’ai trouvé un boulot dans un bar. Et j’ai repris mes études, en design au début, puis dans les arts appliqués. J’adore l’art, et sous toutes ses formes… Dans ma famille, au Vietnam, l’art était omniprésent. Mes frères et sœurs jouaient tous du piano. On a eu une belle éducation. Les plus grands sont tous allés dans des écoles françaises. Mais arrivé à moi, je suis le 7e, mon père en a eu marre qu’à table, ça ne parle que français, marre de ne rien comprendre en fait (rires). Il m’a dit : alors toi, stop ! Tu iras en école privée vietnamienne. Il était dur, mais très juste… Les aînés parlaient donc tous français, les plus jeunes anglais. Moi j’ai pioché quelques mots dans les 2… Ce qui m’a aidé au Québec. Et m’a permis de sympathiser avec une fille qui venait prendre un café dans le bar où je travaillais, une étudiante française… On a eu une petite histoire, puis elle a dû repartir chez elle. Au final, je suis resté 8 ans au Québec.

Envie de bouger ?
J’aime les voyages, mais c’était compliqué de partir, je n’avais pas de sous. J’ai réussi à économiser pour me prendre un billet d’avion «open 6 mois» pour faire le tour de l’Europe. J’ai pas mal bourlingué, visité des pays, dépensé tous mes sous. Et en arrivant en France, j’ai cherché à retrouver cette étudiante. Elle vivait chez ses parents à Poisy. Je l’ai appelée, elle m’a hébergé et au bout du compte, on s’est mariés ! Je n’ai jamais pris mon vol retour pour le Québec… On a eu 2 enfants. Au bout de 7 ans, on s’est séparés.

Mais tu es resté ici ?
Oui, j’aime trop cette région, la montagne… j’ai même appris à faire du ski.

Et t’as trouvé un job facilement en France ?
Dès mon arrivée à Annecy, je suis allé à Bonlieu, au centre culturel, il y avait un petit imprimeur qui faisait des affiches pour des associations, des spectacles… J’ai poussé la porte et j’ai demandé «vous voulez pas d’un mec comme moi ?» et ils m’ont embauché !!! J’ai dessiné pour eux, fait des affiches pendant 1 an. Avant de me mettre à mon compte, à créer des stands pour les salons, à faire encore des affiches. Ça a duré une dizaine d’années, et j’en ai eu marre. Après le divorce, j’ai eu envie de tout arrêter, le graphisme, tout…

Même les femmes ?
Ah ça non ! J’y arrive pas (il éclate de rire). Mais ce sont elles qui ne me lâchent pas ! (Rire). Et là je décide de retrouver mes premières amours, l’art. Quitte à gagner nettement moins bien ma vie, mais prendre du plaisir. Et ça me sauve de la déprime ! Je ne m’y attends pas alors, mais ma peinture plaît immédiatement. J’expose partout en galeries, je voyage beaucoup, de la Russie à l’Italie, de l’Espagne à la Slovaquie et bien sûr partout en France. C’était fou. J’ai tant brassé dans ma vie… rencontré tellement de gens magnifiques, surtout en Slovaquie. J’ai tissé des liens avec des artistes là-bas, qui durent toujours. On ne parlait pas la même langue, mais on arrivait à communiquer… en dessinant ! Pour manger, boire, pour tout… un croquis et on se comprenait ! C’était génial. J’aime les rencontres par dessus tout, mais en revanche, à l’étranger, je n’ai jamais touché une femme. Je me le suis toujours interdit. C’est trop facile, notamment dans les pays de l’Est, tu sors un billet et tu peux tout avoir. C’est inconcevable pour moi. Les « bêtises », je les fais en France, pas ailleurs ! (Rires) Je préfère, en voyage, aller boire des coups avec les copains… Et puis, il y a quelques années, j’ai décidé d’arrêter les expos, ça m’a épuisé de bouger tout le temps. Je suis bien ici, j’aime ma tranquillité, je suis confort !

Plus de voyage ?
Si, mais pour partir seul, dans le désert surtout… Pour vivre avec rien comme les peuples sur place, s’adapter, accepter les gens tels qu’ils sont, sans comparaison, sans tentation, goûter aux plaisirs simples, s’émerveiller d’un rien. J’aime le vide du désert de Mauritanie ou celui d’Algérie. Ils me fascinent. Plus il y a rien, plus je suis bien ! Et quand j’ai fait le plein de rien, je rentre.

Et le Vietnam, tu y es retourné ?
2 fois. Mais j’ai été déçu. Le pays a trop changé par rapport à l’image d’après-guerre que j’en ai gardée, et tant mieux pour lui. Mais moi, je n’y ai plus mes repères, l’image figée dans ma tête de gamin ne correspond plus à rien. Et puis j’ai une forme de culpabilité. Quelque part, je les ai abandonnés. Ma vie aujourd’hui est plus douce que la leur.

Qu’est-ce qui inspire ta peinture alors ?
Je suis un hyper sensible, je peins la légèreté pour mieux masquer la tristesse. C’est la beauté de la vie qui m’inspire. Certes la vie est dure. Très dure. Elle l’a été avec moi dans les camps, et même au Canada quand tu arrives avec que quelques mots balbutiés pour tout bagage. Et malgré tout, la vie est belle, les gens aussi. Il suffit de les regarder avec légèreté, avec sensualité et tout devient doux. Je veux mettre de la couleur dans ma vie, sur mes toiles, peindre le beau, cette quête du bonheur parfait si fugace, qui passe et s’échappe parfois si vite.

Et ton bonheur à toi aujourd’hui ?
Oh… je vis avec quelqu’un depuis 20 ans, mais j’ai négocié tout de suite !

T’as négocié quoi ?
L’indépendance. Une vie de liberté et de confiance. Chacun sa personnalité, chacun sa vie… C’est mieux ainsi, ça dure plus longtemps. Avec elle, j’ai eu 2 autres enfants, qui sont grands. Tous des passionnés.

T’es quel genre de père ?
Je suis cool, je laisse vivre, mais avec des règles et du respect. Mais je n’interdis rien ! Je les laisse explorer, tenter des aventures. A la première crise d’adolescence, plutôt que de hausser le ton quand l’aîné est devenu pénible, je lui ai tendu un billet d’avion pour le Vietnam, et je lui ai dit : va faire un tour là-bas, tout seul pendant un mois. A son retour, plus de crise, plus rien, ça a roulé tout seul ! La suivante, Mathilde, pareil, crise d’adolescence, plus compliquée, c’est une fille ! (Rires) Je l’ai envoyée aux Etats-Unis. Retour nickel aussi. (Rires) Le suivant, Hugo, désœuvré après son bac, envie de rien. Au Canada ! Et hop… Pendant 1 an, il a appris à se démerder. Retour dans les rails ! Avec ces voyages, ils gagnent tous en maturité d’un coup. Sauf ma dernière… Elle n’est pas partie, mais elle est moins chiante que les autres. Faut dire qu’elle sait, avec les 3 autres, ce qui l’attend : le goulag !! (Rires)

Et toi, maintenant ?
Je me pose un millier de questions avec l’âge… J’ai toujours vécu au jour le jour, et je crois que maintenant ça me pèse. Je tourne en rond. Je me cherche…

Tu ne nous ferais pas une petite crise de la soixantaine, là ?
Ouh là… Mince ! Tu crois que j’dois prendre mon billet pour la Russie !? (rires)  

+d’infos : http://atelierminhtran.com
Photos : Lara Ketterer

Minh, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
Au col de la Forclaz au-dessus du lac d’Annecy. Tu te poses au restaurant, avec une bonne bière et tu admires le lac en entier. Spectaculaire.
… buller ?
Au Chicago, un petit bistrot à Annecy dans un quartier reculé. Quand je me pose là-bas, je suis juste heureux.
… faire la fête ?
Ici, dans mon atelier, quartier de la Mandallaz… J’y fais souvent la fête…
… manger ?
Au Bistrot du Rhône, une rue plus loin. C’est vraiment excellent et l’accueil au top.
… se nourrir l’esprit ?
Mon atelier. Il n’y a qu’ici où je peux me ressourcer. J’y ai créé mon cocon.

Graffmatt

Graffmatt

Quand on n’a que le mur

Mur : cloison, enfermement, séparation, lamentations… Mais pour qui manie les feutres et la bombe, c’est avant tout un support d’expression. C’est le cas de GraffMatt, street-artiste savoyard, accro à l’acrylique et expert ès-spray.

Un matin de printemps, en plein centre de Chambéry. Matthieu Lainé, AKA GraffMatt, inspecte sa dernière œuvre : le visage d’une femme de profil, point de départ d’une figure géométrique qui pourrait être une longue vue ou un porte-voix, sur une fresque à laquelle vont venir se greffer les créations d’autres artistes, graffeurs ou non. L’idée ? Que ces panneaux éphémères, devant l’entrée de l’Espace Malraux occupé par les intermittents du spectacle, clament que la culture est toujours bien vivante, malgré la crise sanitaire. L’éphémère, c’est un caractère intrinsèque du street-art, mais Graffmatt, lui, joue -et c’est le cas de le dire- sur plusieurs tableaux. Depuis toujours, il veut vivre de son art, alors il le décline aussi sur toile, carton, palette….
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre de cet article, il n’a pas QUE le mur, mais il a AUSSI le mur, évidemment. Même s’il n’a jamais été du genre à tagger en 5 minutes, la peur au ventre et l’adrénaline en bombes. Quand il habille une cloison abandonnée sur le site d’Alpina à Chambéry, il ne demande pas la permission, mais informe de sa venue. L’échange reste courtois. “Il a fallu qu’on leur montre, mais les gens commencent à comprendre. Par contre, quand j’ai un projet à soutenir, je dis encore peinture ou décoration urbaine, j’évite de parler hip-hop et graffiti.” Comme en 2019, lorsqu’il honore sa première commande officielle à Metz, pour illustrer l’héritage culturel de la ville. Puis tout s’enchaîne, transformateurs, murs d’école, festivals, réseau de galeries d’art contemporain… Matt graffe encore et encore.

Maise en commun

Vivre du fruit de son imagination, il en rêve depuis qu’il a taillé ses premiers crayons. Mais les grandes écoles d’art sont très compétitives : il a peur de n’y trouver ni sa place ni un débouché, aussi talentueux qu’il soit. Alors cap sur le graphisme, la communication visuelle, puis les boulots dans de petites agences à taille humaine. En parallèle, il expose de plus en plus, dans des bars avec des copains, ou s’exprime au sein du collectif savoyard de la Maise. “Quand on fait un projet commun, c’est plutôt des retrouvailles entre potes, avec un mélange de challenge et de surprises. On ne se parle pas de nos expos, on fait un barbecue et on met du son !” Du scratch et des samples, des rythmes simples et des paroles qui bousculent, bref, du « Boom-Bap », rap new-yorkais du début des années 90, dont GraffMatt est nostalgique. Il n’avait pourtant que 5 ou 6 ans à l’époque, et tournait déjà autour des pots.

Vesoul

Plein la rue !

Les effluves de peinture sont en effet pour lui ce que les madeleines sont à Proust : elles le ramènent à son enfance, à l’atelier de sa mère, dans lequel il était toujours fourré. “Elle était mère au foyer, mais aussi artiste peintre. Elle a souvent été exposée en Suisse. Quand je rentrais de l’école, je faisais mes devoirs à côté d’elle et j’adorais les odeurs, même celle de l’essence de térébenthine quand elle nettoyait ses pinceaux.” Mais la culture urbaine, le foisonnement de la rue, c’est évidemment hors de sa maison et hors de Savoie qu’il les découvre. “J’allais souvent en vacances chez ma grand-mère à Taverny, dans le Val d’Oise, et je lui réclamais de prendre le RER pour aller à Paris. J’aimais voir les trains, les gares, les aiguillages… Ce qui n’est pas forcément beau, mais moi, j’étais fasciné par le monde souterrain, le métro, les labyrinthes, je ne dessinais que ça ! Et quand j’ai été en âge de bouger seul, je lui faisais croire que j’allais au musée, alors que je me rendais sous les ponts et là, je voyais des graffs.”
Aujourd’hui encore, s’imprégner de grosses villes, observer le contraste entre le fourmillement de leurs artères et la nonchalance des ruelles du coin avec la chaîne des Belledonne pour arrière plan, reste pour lui essentiel : “j’ai besoin de masses urbaines pour me sentir vivant, la profusion m’inspire.”

Bleu au cŒur

Paris, Los Angeles, New York… Son univers est donc peuplé de façades, peintes d’après ses photos -un talent qu’il tient de son paternel-, réalistes, mais toujours ré-interprétées. Elles y côtoient des visions de la ville plus fantasmées, proches de la science-fiction, et de nombreux visages croisés dans la rue. Une base sombre, choquée par des éclairs de couleur vive, souvent du bleu. Alors forcément, on pense à Enki Bilal et la référence n’est pas fortuite. “A l’école, on nous incitait à nous inspirer d’un artiste, à réutiliser ses techniques et je l’avais choisi. Je m’en suis vraiment imprégné et ça a été difficile d’en sortir, compliqué de se détacher d’une technique qu’on aime, je recherchais la force qui se dégage de ses dessins. D’ailleurs, je suis toujours en recherche, si un artiste veut être complet et durer, pas sûr qu’il doive s’enfermer dans un style… et puis, j’ai peur de l’ennui, du cercle vicieux.”
Entre remise en question et traces de markers, c’est au pied du mur qu’on voit le graffeur. 

+d’infos : http://graffmatt.com

Matt, ton endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
La Dent du Chat. Il faut prévoir la demi-journée, mais après l’effort, le réconfort ! Si tu prends par le col, tu montes en forêt, tu ne vois rien pendant 4 heures, mais quand tu arrives là-haut, sur le bout de rocher, après quelques mètres un peu aériens, tu as tout le panorama à 360° sur le côté lac du Bourget, le Mont-Blanc, les Belledonne, l’aéroport de Chambéry et l’avant-pays savoyard.
… buller ?
Le Cap des Séselets sur le lac du Bourget. Il y a environ 10 ans, ils ont tout refait, on peut se balader à pied, en poussette ou à vélo, un peu comme sur une voie californienne en bord de plage. Il y a des petits pontons, les bords du lac sont vraiment remis en valeur, tout en préservant la faune et la flore. Le Cap est hyper dégagé, tu peux te poser là, tranquille et regarder les kite-surfeurs qui font le show quand il y a du vent.
… faire la fête ?
Je ne suis pas très clubbeur, je préfère les endroits plus authentiques… Lorsqu’il y a des concerts, j’aime bien le B’Rock Art Café à Chambéry, dans le carré Curial. Ils font souvent venir des artistes ou des DJ en vogue. C’est voûté, pas très grand, le son propulse bien et ils servent de bons burgers maison. Je vais aussi au Fût d’Chouette à Drumettaz, pour les bières du monde entier, pour les concerts hip-hop et électros sur la petite scène au fond et pour l’énorme terrasse.
… manger ?
Le Belvédère de la Chambotte pour les produits frais, de saison. Tu peux y monter par des sentiers très sympas. C’est bien d’arriver là-haut en fin de journée, pour avoir le coucher de soleil droit devant… sinon, on mange très bien chez mes darons !
… se nourrir l’esprit ?
La Maise évidemment ! Le collectif s’aggrandit, et il a pris un nouveau virage pour recevoir, devient progressivement une galerie avec pignon sur rue dans le centre de Chambéry. C’est bien pour voir ce qui se passe ou se faire connaître : il suffit que tu traînes un peu dans le coin et que tu saches dessiner pour pouvoir t’inscrire.
Ton endroit doudou, celui où tu vas pour te ressourcer ?
Je n’ai pas d’endroit doudou. J’aime à la fois me ressourcer en milieu urbain et en forêts… Mais ce serait peut-être chez mes parents, à la Motte-Servolex quand même… Ils partagent un grand terrain avec un parc, un étang et tout, il y a un petit côté préservé, nature, tu te sens coupé du monde… et en même temps, il y a souvent du passage, parce qu’ils aiment bien recevoir, c’est toujours vivant !

Valère Novarina

Valère Novarina

Langue vivante

Il joue de la langue comme d’autres joueraient d’un instrument. Il compose avec les mots, choisit les plus beaux, en invente de nouveaux. Mais ce que Valère Novarina, auteur de théâtre originaire du Chablais, aime par-dessus tout, c’est les entendre prendre vie, dans la bouche de ceux pour qui il écrit.

Ça faisait longtemps qu’il voulait passer une année entière aux Gets. Le confinement l’a exaucé. Depuis 14 mois, Valère Novarina écrit avec la Boule de Gomme à portée de bureau, voit défiler les saisons sur la pointe de Nantaux, promène quotidiennement sa démarche incertaine et ses cheveux argent dans la forêt des Chavannes. Ce territoire, le nord de la Haute-Savoie et surtout le Chablais, voilà près de 70 ans qu’il en connaît tous les détours, les sommets, les hameaux… et qu’il en écoute surtout les mots. Il se régale des noms de lieudits : Ouatapan, Seytrouset, Vauverdanne… Il dissèque les surnoms si courants dans nos vallées : «Fanfoué le Piot» pour son ami descendant d’un tailleur de pierre, qui la creusait comme un piot (un pivert) creuse le bois ; «Jean la Grêle», connu pour ses accès de colère ; «Trigaline» qui possédait trois poules… et il s’émerveille des sonorités d’un patois qu’il répète avec gourmandise, le sourire complice et l’œil brillant. “On est ici à un croisement linguistique extraordinaire : vous faites une heure de voiture, on parle allemand, vous descendez on parle italien, et quand j’étais plus jeune, à trois quarts d’heure de vélo, il y avait le patois. Et ce n’est pas du tout du français estropié comme on pourrait croire, mais une autre façon de descendre du latin. Pour le printemps, par exemple, on dit «saillifeu», ça saute, ça sort, ça correspond à la poussée de sève.”

Tomber en patoison

Cette langue, il la rencontre enfant, à l’occasion d’une année passée dans une pension familiale à Morzine. Au milieu des années 50, le tourisme n’a pas encore sorti le bourg de sa ruralité. “J’ai connu des gens du 16e siècle ! Des superstitions, des rebouteux, des hommes qui avaient vu des hommes qui avaient vu le diable… La montagne était un endroit très mystérieux, magnifique, mais effrayant, les paysans y allaient pour chasser ou ramasser des myrtilles, mais pas pour se balader.” De quoi nourrir l’imaginaire d’un gamin de la ville – il a grandi à Thonon –. Dans sa tête, d’ailleurs, il se passe déjà pas mal de choses : il imagine un prisonnier dans la grange, simule des crises de folie pour se tirer de situations difficiles, et commence à rédiger des histoires qu’il cache entre les pierres du mazot, au fond du jardin.
Les germes du jeu et de l’écriture trouvent donc en lui un terrain fertile, alimenté certainement aussi par une mythologie familiale riche, peuplée de sorcières et de bûchers, de militaires italiens à forte tête, de résistants, d’un mariage entre catholiques et protestants, et d’un architecte –son père, Maurice Novarina– qui a marqué de son crayon le patrimoine savoyard, notamment religieux. Mais c’est la musique classique, une sonate de Beethoven en particulier, qui déclenche son envie de noircir du papier. Il a une dizaine d’années, entre dans l’écrit par l‘écoute, lie définitivement sa main à son oreille, et les mots à leur sonorité.

Le Jeu des Ombres ©Christophe Reynaud Delage

Pas bouger !

Après son bac, celui que les Savoyards appellent «Novarine» quand ils l’intègrent, ou «sale Macaroni» quand ils l’excluent, part à Paris pour étudier la philosophie, la philologie, et préparer le conservatoire. En 1974, il a une trentaine d’années quand sa première pièce, l’Atelier Volant, prend corps sur scène. Entre roman et théâtre, son univers a du mal à trouver sa place chez les éditeurs. Mais il s’accroche, à l’image de son ancêtre Sarde qui avait, au 18e siècle, remporté la bataille d’Assietta contre les bataillons de Louis XV : “il avait reçu l’ordre de retirer ses troupes, et il a dit en patois : «Bouja nen !». Il n’a pas bougé, et c’est comme ça qu’il a triomphé. C’est devenu une sorte de philosophie familiale : gagner sans se déplacer.”
En bougeant ou pas, sa trajectoire finit par croiser celle de l’éditeur Paul Otchakovski-Laurens (P.O.L). “Il avait un génie particulier : chacun des écrivains qu’il rencontrait avait l’impression d’être son écrivain principal, un peu comme un roi aurait sa favorite, sa légitime. Donc, c’était très fort.” Les éditions POL publieront dès lors la grande majorité de ses textes -une quarantaine de livres- constitutifs d’une œuvre dont l’originalité lui vaudra, en 2007, le Grand prix du théâtre de l’Académie Française, et en 2011, le prix Jean-Arp de littérature francophone.
Le plus récent, le Jeu des Ombres, un des événements de la saison théâtrale 2020, aurait dû être joué, si la Covid ne s’en était pas mêlée, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à l’occasion du Festival d’Avignon.

Balade mêlée

Du côté des rencontres qui ont compté, si on se baladait dans la tête de cet auteur prolifique, on croiserait aussi bien le peintre Jean Dubuffet et l’acteur Roger Blin, que François Ducret et Aimé Stehlin, ses amis de Vailly qu’il appelle ses «professeurs de patois» ; on entendrait bien sûr résonner cette langue des montagnes, mais aussi tout un tas d’autres «phrases-repères », dialogues entendus dans la rue, fables de Lafontaine ou aphorismes lus sur des tatouages ; on chanterait les Rita Mitsouko, on marcherait avec Rousseau autour du Léman et on ferait l’ascension du Mont-Blanc ; on peindrait et on dessinerait par «crises», par accès ; et on jouerait évidemment avec les mots, lâchés en toute liberté, rebondissant par lapsus… Mais ce qu’on ne trouverait pas, dans cette mosaïque, ce sont des boîtes, des catégories, des cases. Aucune, en tout cas, pour y mettre Valère Novarina. 

+d’infos : http://novarina.com

Valère, votre endroit pour…

… en prendre plein la vue ?
Au sommet du Môle, ça donne sur Genève et c’est très dégagé autour, on a l’impression d’être en avion. C’est la première montagne qu’on a pu reconnaître en peinture sur «la Pêche miraculeuse» de Konrad Witz (1444), exposée à la Cathédrale de Genève.
… buller ?
A Ouatapan, près de la Vierge, placée là pour célébrer un miracle : vers 1850, presque tous les habitants du hameau étaient partis pour un pèlerinage, il ne restait plus qu’une jeune fille, enceinte. Tout à coup, s’est pointé un homme d’un village voisin qui voulait prendre l’enfant dans son ventre, pour l’apporter comme offrande à une secte. Mais une voix s’est élevée de la montagne, il s’est enfui, la mère et son bébé ont été sauvés et le miracle constaté.
… manger ?
Le Petit Savoyard, à Très Le Mont. Au-dessus, au sommet du Mont Forchat, il y a une statue de St François de Sales sur laquelle on peut lire : «j’enseigne en chaire des vérités que j’ignore complètement», j’ai toujours cette phrase sur moi, c’est la force du vide, de l’ignorance.
… faire la fête ?
Au Feufliazhe à Habère-Poche –festival des musiques de l’arc alpin– avec Marc Bron, professeur de patois.
… se nourrir l’esprit ?
A la Chapelle de la Visitation, à Thonon. J’ai eu la chance d’y exposer des peintures et des dessins, mais c’est aussi là-bas que ma grand-mère allait à la messe, j’ai encore son prie-Dieu. De toute sa vie, elle n’a fait rien d’autre que d’aller à la messe tous les jours et de faire 9 enfants ! Ou à la Maison de la Mémoire à Vailly, un tout petit musée privé où on trouve notamment un buste taillé dans la pierre par Ducret, l’ancêtre de mon ami François.

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