ANDRÉ DUSSOLLIER

ANDRÉ DUSSOLLIER

D’ANDRÉ DE JEU

Il y a des visages tellement familiers qu’on a l’impression de les avoir déjà croisés… Et c’est vrai, sauf qu’un écran nous séparait. André Dussollier est de ces acteurs qui font quasiment partie de la famille, qu’on imagine facilement à la table du dimanche midi. D’autant qu’il est d’ici !

Du stewart impeccable, mais noceur, dont la coloc’ est chamboulée par l’arrivée d’un bébé (Trois Hommes et un Couffin), au mari complice d’une détective fouineuse et loufoque (Mon Petit Doigt m’a dit), en passant par l’agent immobilier transi, mais éconduit qui entonne Gilbert Bécaud ou Alain Bashung (On connaît la Chanson), André Dussollier promène son élégance discrète, son sourcil circonflexe et sa voix de conteur sur les plateaux de théâtre et de cinéma depuis cinq décennies. François Truffaut, qui lui offrit son premier grand rôle (Une Belle Fille comme Toi), disait de lui qu’il était « le seul acteur qui répétait les scènes, même après les avoir jouées ». Perfectionniste donc, exigeant évidemment, mais toujours parfaitement juste, il déploie sa palette de jeu du film d’auteur au thriller, de la comédie à la biographie, et prend toujours autant de plaisir à incarner des vies différentes. Et la pandémie n’a pas freiné son appétit ! En cette fin 2021, il accompagne la sortie de trois films : «Boîte Noire» avec Pierre Niney, «Attention à la marche» avec Jérôme Commandeur et «Tout s’est bien passé», de François Ozon avec Sophie Marceau et Géraldine Pailhas. C’est lors de la projection de ce dernier à Annecy, que nous l’avons rencontré : de titre de film en titre de film, il nous raconte «Toute une Vie» (1974).

2014 – Novecento, Célestins Théâtre de Lyon © Christian GANET

Activmag : Cet automne, vous avez trois films qui sont sortis coup sur coup, parce qu’ils avaient été retardés à cause du Covid. Comment avez-vous vécu la pandémie, comme une «Cellule de Crise» (2021) ?
André Dussollier : Non, pas trop mal finalement. J’ai compté, j’ai réussi à tourner sept films depuis qu’a commencé le Covid. Donc, les films continuaient à se faire, la différence, c’est que leur existence est très courte maintenant : il y en a beaucoup qui sortent, mais il y a une concurrence tellement énorme qu’ils ne restent pas longtemps à l’écran, ils n’ont pas le temps d’exister, de trouver leur public. Ça pose pas mal de questions sur l’avenir du cinéma… Les films d’auteurs, qui étaient toujours prisés et intéressants en France, parce qu’ils pouvaient donner lieu à des choses inattendues, ont du mal à faire leur place.

Quels sont «les Petits Bonheurs» (1994) qui vous ont fait tenir pendant cette période ?
Déjà, c’était un grand bonheur de pouvoir travailler. Ce n’était pas donné à tout le monde… Mais nous, on n’a pas arrêté de tourner, on a été très surveillés, des médecins nous prenaient la température tous les jours, faisaient des contrôles fréquents… Et les petits bonheurs, c’était de voir mes enfants, de passer des moments avec eux.

Est-ce qu’il y a des petits bonheurs que vous tenez de votre enfance ? Pouvez-vous nous livrer «Trois souvenirs de ma Jeunesse» (2015) ? Enfin… de la vôtre ?
C’est bien de prendre tous les titres comme ça, parce qu’avec le cinéma, j’ai l’impression d’avoir des vies supplémentaires ! Trois souvenirs de ma jeunesse ? Fatalement, il y en a qui sont liés à Cruseilles, le petit village où j’ai vécu pendant 14 ans, où il y avait 1000 habitants, et où j’ai des souvenirs de jeunesse importants, à la fois le sport, la nature, la montagne… Le foot aussi était très important pour moi, parce qu’outre le plaisir de pratiquer, c’était la possibilité de se réunir. Dans un village, il y a des gens qui appartiennent à des milieux très différents, des fils de paysans, d’épiciers, de fonctionnaires, dont j’étais… Le foot nous permettait de nous rassembler le dimanche, on avait l’impression de faire une Coupe d’Europe à chaque fois, même si on se déplaçait dans le village à 3 km ! Le 3e souvenir important, capital pour moi, c’est quand j’avais 10-11 ans, en 6e au collège de St Julien-en-Genevois, et que j’ai découvert le théâtre grâce à une professeure qui nous a emmenés voir une pièce, elle en montait aussi. Ça a été un vrai déclic, l’ouverture sur un monde très riche, très intense, très vivant. J’ai ensuite continué le théâtre parallèlement à mes études.

Quand on parle de ces premières années, de «l’Enfance de l’Art» (1988), on pense souvent à quelque chose de léger, mais au début, vos choix n’ont pas été faciles à imposer…
Ici, à Annecy, c’était inimaginable, pas seulement pour la famille, mais aussi pour l’entourage, de se dire : “je tente l’aventure”. Mais j’ai fait des études, les diplômes comptaient beaucoup dans les années 70, ça rassurait… On m’a ensuite proposé un poste d’assistant de philologie à la fac d’Oran en Algérie, et j’ai dit : “non, je suis incapable d’enseigner” et là, je suis allé à Paris faire du théâtre. C’était un grand saut, mais je n’avais rien à perdre ! C’était le moment, à 23 ans, où on a envie de donner toute son énergie et si ça ne marche pas, ça ne marche pas, j’ai les diplômes, je ferai autre chose. J’avais l’impression de m’accorder enfin la possibilité de vivre ma vie, de faire ce que j’aimais le plus. Ce n’était pas facile, mais l’obstacle ne m’a pas freiné. Je me suis engouffré dans cette possibilité-là, cours, conservatoire, Comédie Française, j’y suis allé à fond et j’étais content. Il y a toujours des situations dans la vie où on n’est pas assez courageux, mais du coup, je me dis tout le temps que quand on a envie et qu’on va au bout de ses intentions, de ses rêves, on a une chance d’y accéder ou d’avancer.

C’est un «Chemin Solitaire» (1990), cette carrière d’acteur ?
Oui, c’est vrai, telle que je l’ai imaginée, c’est un chemin solitaire. Ça correspond peut-être à mes origines de fils unique, je me suis accommodé de la solitude très vite. C’est aussi excitant, parce que vous ne devez rien à personne, et c’était un peu la manière dont nous, les apprentis acteurs, on «consommait» le métier. Mais c’est un chemin d’autant plus solitaire que c’est totalement imprévisible, on dépend tellement des rôles qu’on nous propose, des films, de leur succès… Tout cela est très aléatoire, c’est les montagnes russes ! Il faut bien s’accrocher à sa passion pour pouvoir tenir le coup face aux aléas professionnels.

Malgré tout, ce sont aussi beaucoup de rencontres. Sur quelles collaborations, vous êtes-vous dit : «Ah, le Beau Mariage» (1982) !
Avec Alain Resnais, je le dis tout de suite, sur « Mélo ». J’avais déjà travaillé avant avec lui, mais Mélo, c’était vraiment l’idéal de ce que j’imaginais dans le rapport avec le metteur en scène, avec une très grande écoute de sa part, la possibilité de jouer toutes les nuances que je désirais exprimer, la séduction, l’émotion… C’était vraiment un très beau rôle, quel que soit le destin du film -il a été apprécié par la critique-, j’avais l’impression de rencontrer quelqu’un avec qui je pouvais faire le métier comme j’en rêvais.

Et avec «les Acteurs» (2000) ou actrices ?
Oui, avec les actrices, Sophie Marceau ou Géraldine Pailhas, Charlotte Rampling, ce sont de belles rencontres… Je parle beaucoup de femmes, là, mais Niels Arestrup aussi… Evidemment, quand on a une belle partition, c’est encore plus excitant ! Sabine Azema, Pierre Arditi, je ne peux pas les oublier, Fanny Ardant… Mais ce qui est beau, c’est qu’à tous les âges, vous pouvez avoir des rôles qui vous correspondent et vous permettent de vous confronter à des jeunes générations, il y a une sorte de brassage, de rencontres multiples, avec des gens de tous les univers, de tous les âges, qui est vraiment enrichissant.

On dit souvent que le cinéma est « Une Affaire de Famille » (2008), votre fils est comédien, est-ce qu’un jour vous tournerez avec lui ?
Ma fille aussi, elle est plutôt dans le théâtre… J’ai tourné avec lui récemment dans un film avec Jérôme Commandeur, qui s’appelle «Attention au Départ». J’étais très étonné la première fois que je l’ai vu, parce qu’il était le dernier, Léo, à manifester l’envie d’être comédien. Il ne voulait pas faire comme son père… Donc il a fait du droit, il a été journaliste sportif et puis tout d’un coup, le voilà comédien ! Il ne m’a rien dit, il a suivi un cours, fait ses démarches tout seul. Je l’ai découvert dans une pièce à Avignon il y a 3 ans, et il était vraiment très bien, j’ai eu l’impression de voir un comédien que je ne connaissais pas. J’espère qu’on tournera ensemble, mais il essaie vraiment de faire son chemin sans avoir à se mettre dans mon sillage… C’est peut-être moi qui vais me mettre dans le sien.

On parle souvent des différentes voies qu’ouvre le cinéma, dans le couffin de «Trois Hommes…» (1985), vous n’avez pas trouvé qu’un bébé, mais aussi une nouvelle voie, la comédie. Est-ce que c’est un registre dans lequel vous êtes plus à l’aise, est-ce que c’est votre terrain de jeux favori ? Oui, vraiment ! Quand j’étais au conservatoire, avec Nathalie Baye, on passait beaucoup de scènes de comédie, et quand je suis sorti, j’ai tourné avec des auteurs comme Truffaut, j’étais sur des rôles plutôt graves. «Trois Hommes et un Couffin», c’était une surprise agréable, qui correspondait à mes rêves de toujours. Je sortais de « l’Amour à Mort » et les producteurs, les distributeurs ne voulaient pas de moi. Mais Coline Serreau connaissait les acteurs, elle savait que c’est selon la partition qu’on est drôle ou pas. J’étais vraiment ravi quand on me l’a proposé, parce que j’adore le dynamisme de la comédie, la légèreté, la surprise.

Et avec «Amélie Poulain» (2001), c’était un peu le fabuleux destin d’une voix, avec un X…
Ça me surprend toujours. Je suis sensible à certaines voix, celles de Jean-Louis Trintignant, Delphine Seyrig, Gérard Philippe… Il y a des voix comme ça qui me reste en mémoire et que j’adore entendre, qui sont si particulières, qui racontent une personnalité. Mais sa propre voix, c’est difficile à définir…

Pour quel rôle avez-vous eu l’impression de sortir «Le grand Jeu» (2015) ?
Probablement quand il y a les plus grands écarts à faire, que ce soit Staline ou ce rôle dans «Tout s’est bien passé». Mais, vous parliez de comédie, j’étais ravi de tourner «Tanguy» avec Etienne Chatilliez, de jouer avec Jean-Pierre Jeunet dans «Mic-Macs à Tire-Larigot», ou dans les comédies de Pascal Thomas avec Catherine Frot. A chaque fois, il y a un endroit où on peut se dire : “tiens, je peux faire de choses que je n’avais pas faites avant, exprimer ce que je n’ai pas encore eu l’occasion d’exprimer”.

Est-ce que cette passion du jeu, c’est «l’Amour à Mort» (1984), ce sera jusqu’au bout ?
Ah oui, ça c’est sûr ! Et si le cinéma doit s’arrêter pour une raison ou pour une autre, le théâtre sera toujours là. Parce qu’on n’a pas besoin de beaucoup de choses, ce sont des textes, de la lumière, une salle, des spectateurs… Le cinéma, c’est plus technique, il y a du matériel, des équipes, de l’argent… Mais au théâtre, la magie peut avoir lieu, ça, ça me rassurera toujours. J’ai connu des metteurs en scène qui pensaient qu’ils allaient mourir avec la télévision, le cinéma tout ça, mais non pas du tout, ça reste toujours une envie pour les spectateurs de voir des acteurs leur raconter une histoire.

Qu’est-ce que vous aimeriez laisser de vous, dans votre «Boîte Noire» (2021) ?
J’aimerais encore faire plein de choses ! J’aimerais bien des rôles surprenants, dans cette boîte noire, des entreprises dans lesquelles je serais partie prenante du début jusqu’à la fin, j’aimerais que la vie dure longtemps…

Et jusqu’à présent «Tout s’est bien passé» (2021) ?
Oui, même si, encore une fois, comme le disait Odette Laure, montée sur la scène des César une année où elle n’en avait pas eu : “le César, ça ressemble bien au métier, c’est doré, mais il y a des creux et des bosses !

FAN DE

Le dernier film qui vous a fait vibrer ? Je pense à ce film allemand, «la Vie des Autres» ou «Fury Road», avec Charlize Théron, que j’ai vu à la télévision récemment, parce que c’est un déploiement d’originalité, de spectaculaire… Je peux passer d’un extrême à l’autre.

L’acteur ou actrice qui vous touche ? Je suis toujours touché par Catherine Deneuve, parce que j’ai tourné avec elle et j’aime bien aller voir ses films.

Le morceau que vous chantez sous la douche ? «Résiste» de France Gall.

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ? Magritte.

Le dernier auteur que vous avez dévoré ? En ce moment, c’est Jean Meckert, «Les Coups» c’est très beau.

Un personnage politique avec lequel vous aimeriez débattre ? Débattre… Ils sont tous plus forts que moi, je ne pourrais pas tenir le coup.

Un personnage historique que vous admirez ? Philippe Semmelweis, un médecin hongrois, qui a découvert le microbe 50 ans avant Pasteur et qui s’est battu jusqu’à la mort pour convaincre ses contemporains de sa découverte.

Un super-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ? James Bond, mais on ne me le proposera jamais…

Photo haut de page : Patrick Swirc

Antoine de caunes

Antoine de caunes

I-CAUNES DU PETIT ÉCRAN

Le débit TGV -ou Eurostar, car l’homme a souvent traversé la Manche- , le sourire en coin et l’humour en guise de paravent, Antoine de Caunes fait partie de ces figures familières qui animent nos écrans depuis des décennies. Des décennies ?! Pas sûr pour autant qu’il ait vieilli…

Il a toujours quelque chose sur le feu. En ce moment, entre deux «Popopop» -rendez-vous radio quotidien consacré à la pop culture sur France Inter-, ce qui l’occupe, c’est un livre, «Perso», paru cet automne, et dans lequel il mélange “souvenirs, impressions, emballements”. Pas des mémoires, parce qu’il ne veut “infliger ça à personne”, mais une série de petites histoires qui lui sont arrivées, à commencer par une attaque de chiens en Grèce, et qui, de marabout en bout de ficelle, dessinent pudiquement les contours de cet enfant de la télé.
Car il en est littéralement un. Fils de deux monstres sacrés de la télévision des années 60, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes, le sang qui coule dans ses veines pulse au rythme des ondes hertziennes. Pas de voie tracée, ni d’injonctions, encore moins de calculs ou d’ambitions, mais de manière naturelle, il finit lui aussi par travailler à la chaîne – à l’époque, il n’y en d’ailleurs que trois. De «Chorus», où il présente, cheveux longs et clope à la main, les vinyles de la semaine, à «Profession», émission dans laquelle il laisse des musiciens, pâtissiers, cavaliers ou danseurs s’exprimer sur leur métier, en passant par ses mythiques duos avec José Garcia dans «Nulle Part Ailleurs», le déjanté franco-britannique «Eurotrash», ou la pittoresque «Gaule d’Antoine», de Caunes balade sa verve et son dandysme sur nos écrans depuis plus de 40 ans… Ses tempes grisonnent, sa barbe discrète aussi, mais son regard reste facétieux et son plaisir évident. Comme un grand enfant -de 67 ans, mais il faut voir sa date de naissance pour le croire-, il s’amuse, il joue… un double-jeu ?

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz

Activmag : En préparant cette interview, et parce qu’on aime les jeux de mots, on s’est demandé s’il n’y avait pas en vous “deux Caunes”…
Antoine de Caunes : Je crois que ça se manifeste jusque dans l’illustration qu’a faite Jamie Hewlett sur la couverture du livre, qui est en fait une peinture sur une photo et qui donne déjà ce sentiment d’un masque. C’est moi, mais pas tout à fait moi non plus, il y a quelque chose qui reste un peu caché derrière. Donc oui, schizophrénie dans le meilleur des cas, duplicité dans le pire…

Un côté Dr Jekyll et M. Hyde ?
Tout le temps ! On passe notre vie à jouer des rôles. Vous-même, quand vous êtes en train de me poser ces questions, vous avez préparé votre truc, ce n’est pas le vrai vous qui me parle, c’est une journaliste qui pose des questions à quelqu’un qu’elle interviewe, et peut-être que si on était tous les deux en tête-à-tête, vous l’aborderiez tout à fait autrement, donc on est toujours derrière soit une posture, soit un masque, soit un rôle… La difficulté de l’exercice, c’est de réussir à relier tous ces rôles, à trouver une logique et une intégrité là-dedans.

Comme la thèse du Double-Vous se confirme, nous avons essayé d’imaginer des choses qui pourraient vous tirailler… Commençons par le commencement : quand vous étiez petit, vous vous rêviez plus en Zorro ou en Fantasio ?
Les deux mon Général ! Fantasio parce que c’est Franquin et que je suis un inconditionnel de son travail, aussi bien pour Spirou que le Marsupilami ou Gaston… et Zorro évidemment, parce que c’était ma série préférée, qu’on regardait à l’époque comme Thierry la Fronde. Mais Zorro l’emportait quand même. Vous parlez de masque et de double, Zorro, c’est l’évidence, ce personnage polissé, mondain, urbain et ce redresseur de torts dans l’ombre, j’adore !

Nulle Part Ailleurs – Antoine de Caunes déguisé en Languedepute et Philippe Gildas – Photo Xavier Lahache / CANAL+

En parlant de Zorro, qui porte le mieux la moustache : le Sergent Garcia ou José Garcia ?
Ça dépend du volume, sachant que José Garcia est génétiquement destiné à devenir un Sergent Garcia, et que le combat de sa vie, c’est de faire du sport à outrance pour aller contre ce destin tragique. Mais pour ce qui est de la moustache, ça reste le Sergent quand même, j’ai tellement l’habitude de voir José sans la moustache…

Quelle est sa transformation, qui vous a le plus amusé ou le plus surpris d’ailleurs, durant vos années de duo à Nulle Part Ailleurs ?
Il y en a beaucoup, mais les plus spectaculaires, ça reste Cindy Trop Forte, Claudia Chiffon ou Elizabeth Taylor bourrée, c’était absolument irrésistible… Vous remarquerez, c’est à chaque fois qu’il s’habillait en femme ! Il ne cherchait pas à dissimuler sa masculinité et en même temps, il chopait des trucs féminins, parce que c’est un excellent comédien. Mais surtout, et ça, c’est un scoop pour vous : ça l’a tellement marqué qu’il continue aujourd’hui, mais à titre privé, à s’habiller en femme le soir et à mener une double vie. Je ne révèlerai ça qu’à Activmag.

Nulle Part Ailleurs – José Garcia et Antoine de Caunes déguisés en Sandrine Troforte et Richard Jouire – Photo Xavier Lahache / CANAL+

Vous lui tendez des pièges en permanence, en fait…
Tout le temps, oui.

C’est votre côté Gérard Languedepute… Parmi vos personnages, vous vous sentez plus proche de lui ou de Didier L’Embrouille ?
Didier, c’est un double karmique, il y a quelque chose en moi de Didier que je contrôle, sinon ça m’exposerait à de graves problèmes dans la vie réelle. Mais je l’adore, j’adore son impulsivité, son absence totale de langue de bois, tellement agressif et frontal, mais sans les moyens de sa violence évidemment, puisqu’à chaque fois, il se fait dérouiller… Et Languedepute, je l’adore aussi. Ce qu’il y avait de particulier avec lui, c’est que je ne disais que la vérité, tout ce qui était écrit avait été dit, c’est la raison pour laquelle ça provoquait un tel malaise sur le plateau avec les invités, et Gildas aussi, qui savait très bien. J’avais un plaisir absolument pervers à torturer ces malheureux. J’en vois tellement des Languedepute aujourd’hui, des gens qui viennent dire, mais sans le dire, tout en le disant quand même…

Parmi toutes les pastilles de Canal, lesquelles vous ont fait le plus rire, les Deschiens ou le Service Après Vente des Emissions ?
Ce n’est pas la même époque. Pour mon époque, je dirais les Deschiens, parce que je suis personnellement responsable, avec Philippe, de leur arrivée sur Canal. On était tombés dessus en allant voir une des pièces de Jérôme Deschamps et Macha Makaïeff, et à l’issue du spectacle, dans le hall, ils diffusaient de petites vidéos, des essais auxquels ils se livraient entre comédiens de l’équipe, qui étaient en fait l’embryon des Deschiens. On avait trouvé ça tellement extraordinaire, tellement drôle, tellement neuf, et en même temps dans une simplicité, un dépouillement absolu, un cadre fixe… Je me suis vraiment battu pour que Canal les prenne, parce que De Greef n’était pas chaud du tout. A force d’insister, il avait dit : “allez, on y va !”, et il s’était pris une volée de bois vert de la presse qui pense bien, au prétexte qu’on se moquait des pauvres. Jusqu’au jour où, brusque revirement, quelqu’un a décidé que non, finalement, c’était assez génial et les Deschiens sont devenus le must absolu.

Et en 2021, qu’est-ce qui vous fait autant rire que les Deschiens ?
Différemment, parce que c’est très difficile de comparer les natures de rire, mais je suis absolument raide dingue de Bertrand Usclat (Broute), parce qu’il arrive à mettre le doigt là où ça fait mal, sans insister. Je trouve que le type est gracieux, qu’il a du talent, c’est super bien écrit. Je suis très très fan, je n’en rate pas un.

Qu’est-ce qui, d’après vous, manque le plus à la télévision, un De Greef ou un Gildas ?
C’est difficile parce que ce n’est plus la même télé, la même époque, le même contexte, le même paysage ni les mêmes offres… Mais ce qui manque sur le fond, ce sont des directeurs de programme imaginatifs, qui prennent des risques et essaient d’inventer de nouveaux formats. Les fameux talk-shows qui ont été inventés, ou en tous cas mis en place, parce que c’était un format qui existait depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, mais qui ont été mis en place en France, à l’heure du fameux access prime time, dans lesquels on mélange du talk (de la parole) et du show (du divertissement), ça, c’est un De Greef, c’est personne d’autre. Et Gildas manque pour cette espèce de bienveillance forcenée, pas du tout dans le jugement ou l’ironie. Il s’intéressait vraiment sincèrement aux gens qu’il avait en face de lui.

Et à vous, lequel des deux manque le plus ?
Philippe. Alain, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup bossé, mais Philippe, c’était comme un grand frère dans le travail. On a eu une complicité incroyable, on s’est vraiment amusés, il s’est laissé surprendre autant que je le voulais, il était très client de tout ce qu’on pouvait lui amener comme connerie. Et humainement, on s’entendait super bien, c’est la base…

La Gaule en Suisse – Elodie Jardel / CANAL+

A la télé, vous avez été speaker/animateur de talk-show, et reporter -vous l’êtes toujours-, lequel de ces terrains vous convient le mieux ?
Aujourd’hui, je n’ai plus du tout envie de faire d’émissions de plateau, même avec un fusil. J’ai pris en détestation les plateaux bruyants, avec un public qui applaudit sans très bien savoir ce qu’il applaudit, avec cette mécanique de jingles, de magnétos… Je déteste ça. Ce que j’aime, c’est pouvoir alterner une émission comme «Profession» où on est à la fois dans un truc intimiste, presque radiophonique, interrompu par personne, sans promo, on parle juste d’un métier. J’adore faire ça, et j’adore, par ailleurs, repartir sur les routes faire mon petit Tintin, avec «la Gaule», m’amuser à aller rencontrer des doux-dingues. L’équilibre des deux me convient tout à fait.

Si je vous ai parlé de speaker et de grand reporter, c’est évidemment parce qu’il s’agissait des métiers de vos parents, Jacqueline Joubert et Georges de Caunes. Comment on se construit à côté de deux fortes personnalités comme ça, comment on devient Antoine de Caunes ?
Lisez le livre…

Je savais que vous alliez dire ça…
C’est une des questions à laquelle j’essaie de répondre… Quand j’étais môme, dans les années 50 début 60, mes deux parents, non seulement faisaient de la télévision, mais en plus étaient les têtes de gondoles de l’époque, parce que la télévision démarrait, que tout était en train de s’inventer, qu’eux-mêmes étaient multifonctions… Mon père faisait aussi bien du sport que le 20h ou des variétés ; ma mère a d’abord présenté les programmes, ensuite elle s’est mise à réaliser, à en produire. Ils ont grandi avec le bébé, mais tout en gardant la tête froide, sans jamais se laisser étourdir par la notoriété, le succès, les projos. Ils n’étaient absolument pas dupes de ça, ils n’étaient dupes de rien. J’ai grandi là-dedans, et ça a complètement dé-glamourisé la télé. J’ai pu croiser des gens que peu de gens ont croisés de manière aussi intime, des Bourvil, des Salvador, des Johnny, qui préparaient les émissions de ma mère, mais ça faisait partie de la vie quotidienne. Et mes parents m’ont laissé libre de mes choix. Je voulais faire de la photo, de la musique, mais comme j’étais mauvais musicien et pas très bon photographe, j’ai bifurqué vers l’écriture, mon troisième cheval. J’ai commencé à faire des piges dans les journaux, et comme je baignais dans ce milieu-là, j’ai re-croisé un réalisateur de télé avec qui je m’en- tendais très bien, j’ai été assistant et on a déposé un truc… Ça s’est presque fait «à l’insu de mon plein gré» comme disait Virenque, je n’avais pas un but, un plan de carrière, c’est une époque où on pouvait se laisser porter.

Debout : Izia Higelin, Antoine de Caunes, Ayo, Eddy de Pretto. Assis : Stéphane Eicher, Pomme, Woodkid – Photo Rudy Waks / Canal+

Vous êtes plutôt du genre à regretter le monde d’avant ou espérer beaucoup du monde d’après ?
Je regrette le monde d’avant Internet, ou les choses se méritaient, si on voulait appeler quelqu’un il fallait qu’il soit là, si on voulait aller trouver des disques en avant-première, il fallait aller à Londres, il fallait aller voir les concerts, se parler dans la rue… Je regrette ce monde-là et je suis désespéré par le monde des tablettes, des portables, de cette espèce d’hypnose générale, de diversion de la réalité, ça, ça m’affole. En même temps, je me dis que c’est une période transitoire et que l’homme ayant suffisamment de génie, bienveillant ou malveillant, s’il arrive à détourner l’inertie générale, on peut déboucher sur un monde un peu plus humain et un peu plus vivable… Je resterai optimiste…

FAN DE

Quelle émission de télé auriez-vous rêver d’animer ?
Aucune. Les émissions que j’avais envie de faire, je les ai faites, les émissions de musique, Chorus, Rapido, les émissions en Angleterre tout ça… C’est vraiment des choses que j’avais en tête et que j’ai pu faire parce que j’ai croisé la route de gens qui avaient les mêmes intentions au bon moment.

Le dernier morceau qui vous a fait danser ?
C’est un groupe de l’Arizona qui s’appelle Xixa (prononcer Tchi-Tcha), il y a un morceau dans le dernier album, «Eclipse», un mélange de rock psychédélique et de cumbia, sur lequel j’ai guinché tout l’été. Ecoutez ça, c’est très joyeux, si vous restez assise c’est que vous avez un problème lombaire.

Celui que vous chantez sous la douche ?
J’évite de chanter de manière générale, encore plus sous la douche, mais je peux fredonner du Bruce… notamment une chanson que j’adore : « Thunder Road ».

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ?
J’aime beaucoup la photo, j’aimerais bien un portrait de Richard Avedon, une peinture du Titien ou un original de Jean Giraud (le dessinateur de Blueberry)…

Le dernier auteur que vous avez dévoré ?
Rosa Montero, qui vient de publier un nouveau roman, chez Métailier. Je l’avais découverte grâce à Mona Cholet, qui m’avait fait lire «le Roi Transparent», un des plus beaux livres que j’ai lus ces dernières années. Et son nouveau roman, «La Bonne Chance», est absolument remarquable.

L’acteur ou l’actrice qui vous touche le plus ?
Récemment, c’est Timothée Chalamet dans « Dune ». Il a une grâce absolue, ce que les Anglo-saxons appellent la “star-quality”, il est à l’image et hop ! il prend toute la lumière. C’est un magnifique acteur, j’avais adoré ce qu’il avait fait dans «Call me by your name» ou «Le Roi». Et en allant voir Dune, évidemment, je suis aussi tombé amoureux de Rebecca Ferguson.

Le super-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ?
J’aime pas les super-héros… Ils me fatiguent un peu avec leurs moule-burnes et leurs super-pouvoirs. Ou alors ce serait Superdupont, de Gotlib.

Photo : Radio France / Christophe Abramowitz



DIDIER DESCHAMPS

DIDIER DESCHAMPS

WE ARE DESCHAMP(ION)S

Au «Château», c’est Didier Deschamps qui donne le La, pour un (à la) Clairefontaine au diapason et une chorale de bleus à l’unisson, prête à s’égosiller sur une Marseillaise endiablée. Dédé nous fait chanter depuis 30 ans et personne ne s’en plaint. Pire, on en redemande. Chaussez vos crampons, we are the champions…

France-Croatie

67 millions de Français, et presqu’autant de sélectionneurs revendiqués quand un mondial pointe le bout de son ballon. Au final, un seul élu patenté, mais c’était bien tenté, quoiqu’un tantinet audacieux de se mesurer à un champion du monde en la matière, non?! 
Didier Deschamps a tout gagné ou presque, comme joueur, entraîneur ou sélectionneur. 
A 53 ans, le Bayonnais est le deuxième joueur de l’histoire, après Franz Beckenbauer, à avoir gagné en tant que capitaine le Championnat d’Europe des Nations, la Ligue des Champions et bien sûr le graal, la fameuse Coupe du monde. Comme l’Allemand –et le Brésilien Mario Zagallo– ils ne sont que 3 au monde à avoir soulevé le trophée en tant que joueur, puis sélectionneur. Ça vous pose un homme, hein ? Je dirais même plus : chapeau basque ! 
A Clairefontaine, à la veille d’une indécente déculottée kazakhstanaise –un 8-0 qui nous envoie, non pas au paradis, mais au Qatar, c’est sur la route !–, Didier Deschamps est tout sourire pour répondre à mes questions… Retour sur le parcours d’un homme d’une simplicité aussi désarmante que redoutable. 

Activmag : Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Didier Deschamps : Le genre plutôt calme et studieux, mais avec le besoin de se dépenser, tout le temps.

Le foot, ce n’était pas une évidence pour vous, il y a eu la natation, le cross country, le demi-fond…
Oui je pratiquais, enfant, tous les sports. L’athlétisme beaucoup, le hand aussi, la pelote basque et le rugby bien sûr –à Bayonne, c’était normal–, j’aimais quand même un peu plus le foot, mais pour moi, c’était juste du sport pour m’amuser !

En athlé, d’ailleurs, vous n’étiez pas mauvais…
Ouais ! Sur le 1000 mètres, je me défendais plutôt bien (en 5e, il est tout de même sacré champion de France scolaires, catégorie Minimes !). J’avais des capacités, je ne les ai pas développées, elles étaient en moi. Mais ça m’a bien servi, je dois reconnaître… Une endurance de bonne qualité, cette capacité à répéter les efforts sur la durée, c’est pas complètement inutile pour le rôle que j’allais occuper sur le terrain par la suite.

Qu’est-ce qui a fait le déclic foot ? 
Les potes ! Quand j’avais 11-12 ans, mon meilleur ami et quelques copains étaient licenciés à l’Aviron Bayonnais, et c’était un peu pour les suivre, sans idée derrière la tête. On s’entrainaît ensemble les mardis et jeudis après le collège, sans ambition particulière. Mais le déclic s’est fait au final rapidement, j’ai eu des sollicitations de plusieurs clubs professionnels pour intégrer leurs centres de formations. Parmi eux, St-Etienne, Bordeaux, Auxerre, et j’ai choisi Nantes pour commencer.

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), 10 septembre 2019, Stade de France. Football Eliminatoires UEFA Euro 2020 France-Andorre : 3-0 (Photo Pierre Minier / Ouest Médias)

Vous auriez-pu faire un autre métier ?
Certainement. Mais pour tout vous dire, je ne considère pas, aujourd’hui, que ce que je fais est un métier !

OK, alors quand vous serez grand, vous ferez quoi ?
Quand je serai plus grand, promis, j’y réfléchirai. J’ai beau avoir la cinquantaine, je crois que je n’ai jamais travaillé. J’ai eu le privilège de vivre de ma passion, avec exigence et implication quand même, mais le travail, c’est autre chose ! Un jour, il faudra peut-être que je m’y mette, mais ne me demandez pas dans quoi, j’en ai aucune idée !

1987, premier contrat pro et déjà capitaine. A 19 ans, c’est l’année de la lancée, c’est aussi celle de la perte de votre frère (dans un crash d’avion), comment l’avez-vous surmontée ?
Ce genre de tragédie, ce sont des moments extrêmement douloureux… On doit vivre avec, ou vivre sans, puisqu’il n’est plus là. J’ai la chance d’avoir un esprit famille très marqué, mais ça n’atténue pas le chagrin et la souffrance et même avec les années qui passent, on reste marqué à vie. Mais on se construit aussi avec ces épreuves et ces drames, comme beaucoup.

Depuis le début, notamment en Equipe de France, vous avez souvent été capitaine. A quoi c’est dû ? 
C’est vrai, déjà dans les équipes de jeunes, je l’étais… Mais ce n’est pas moi qui l’ai décidé ! Je devais certainement avoir le bon profil pour avoir cette fonction, cette responsabilité-là.

Et c’est lequel, le bon profil ?
Faudra demander à mes entraîneurs, je crois que vous connaissez Aimé, posez-lui la question… Il y a, j’imagine, une question de caractère. Même gamin, je passais beaucoup de temps pour les autres. Après, faut être un leader. D’autres sont neutres ou suiveurs. J’étais plutôt dans la première catégorie, à penser toujours groupe, équipe… 

Vous avez travaillé…
Travailler ?

Pardon, vous vous êtes « amusé » avec de sacrées personnalités qui ont marqué votre carrière… parmi eux, Marcel Desailly, votre pote de toujours ? 
On était 2 gamins au centre de formation, avec la même envie, la même détermination à passer professionnel, pour jouer au FC Nantes et faire la plus belle carrière possible. On est très liés depuis. Et, coéquipiers en bleu, à Marseille ou à Chelsea, ou adversaires sur le terrain, on est toujours restés proches, aujourd’hui encore, avec des trajectoires différentes… 

Michel Platini ? 
Oui, forcément, c’est lui qui m’a sélectionné pour la première fois en équipe de France. Ça reste un moment charnière dans une carrière. Par la suite, j’ai eu d’autres formes d’échanges avec lui, notamment quand il était président de l’UEFA. Et encore maintenant, j’ai beaucoup de plaisir à parler foot et autres avec Michel.

Bernard Tapie ? 
Oui, quand il était président de l’OM, je l’ai côtoyé pendant plusieurs saisons. C’est un personnage, avec son caractère, ses habitudes, sa vision de la vie, propre à lui… On aime, on n’aime pas, mais il ne laisse personne indifférent. Sans rentrer dans le détail, j’ai retenu certaines choses instructives de nos discutions. Mais reste qu’on a partagé de grands moments sur le plan sportif. Et humain aussi. 

Et Aimé Jacquet, naturellement… 
Une évidence… Une belle relation de confiance joueur/sélectionneur, qui s’est intensifiée quand il m’a fait son capitaine à la veille de l’Euro 96. J’ai bien sûr un immense respect pour lui et une reconnaissance éternelle par rapport à ce qu’il a fait avec nous.

Vous avez rencontré de grands hommes dans votre carrière, et une vieille dame avec qui vous avez partagez une belle idylle… Votre femme est au courant ? Pour la Juve…
Aaaaah… La juve ! Je commençais à m’inquiéter avec votre question (et il explose de rire). En même temps, ma femme était là… On faisait ménage à 3 !! Disons, qu’on était les 2 avec la vieille dame… C’est une période qui m’a vraiment marqué. J’ai retrouvé là-bas tout ce à quoi j’aspirais : une exigence au quotidien, cette culture de la gagne et un vrai esprit de famille, tout le monde se sentait bien. J’ai passé, enfin, « nous » avons passé de merveilleuses années en Italie et en plus nous avons eu notre fils là-bas, en 96… Le tableau était parfait.

Il y a eu le joueur à Nantes, Marseille, Turin ou Chelsea. Dès 89, il y a l’équipe de France. Comme joueur, vous avez tout gagné : la Ligue des Champions en 93 et 96, la coupe intercontinentale et la Supercoupe de l’UEFA en 97, la coupe du monde en 98, le Championnat d’Europe 2 ans plus tard, qu’est-ce qu’il manque à votre palmarès ? Un regret ?
Si moi, j’ai des regrets, ce serait déplacé de ma part ! J’ai eu l’opportunité de gagner beaucoup de titres, mais pas tous. J’ai aussi perdu des finales importantes. Mais je n’ai pas à me plaindre. Alors certains diront que je me suis retrouvé au bon endroit au bon moment. Y a de ça aussi, car de très grands joueurs n’ont pas eu, questions de circonstances, l’opportunité d’en remporter autant. Mais partout où j’ai été, que ce soit dans ma première vie en tant que joueur ou maintenant comme sélectionneur, je donne tout pour atteindre mes objectifs, car après une carrière de footballeur, ce qu’il reste, c’est des titres. Je ne le fais pas pour la gloire ou pour flatter mon égo, mais quand on est compétiteur dans l’âme, on joue pour gagner. 

98, de l’intérieur, vous l’avez vécu comment, car pour moi, ça a été hallucinant…
Pour moi aussi, je vous assure ! (rires)

Coupe du monde 98

Vous êtes passé du statut de joueur admiré à héros national… Il y a un avant et après pour vous ?
Carrément. Ça a été fou aussi parce que c’était en France, parce que c’était une première. Ce sport étant le plus populaire, on a connu un déferlement partout dans le pays, une communion de toute la population sans précédent. D’ailleurs les années passent, mais chacun se souvient où il était le jour de la finale et avec qui. Alors oui, ça a marqué un virage pour nous. Mis à part peut-être Michel Platini, qui avait déjà eu un peu de médiatisation hors foot dans les années 80 à travers des sponsors, là, avec 98, le footballeur est devenu une sorte de people. Bon, certains de mes partenaires ont fait aussi ce qu’il fallait pour entrer dans cet univers-là ! Mais 98 a contribué à cette bascule. 

20 ans après, vous récidivez… en tant que sélectionneur cette fois. L’émotion est identique ?
C’est difficile de comparer. Elle est aussi belle. Maintenant, ceux de ma génération ont plus été marqués par 98, mais pour les plus jeunes, 2018 est LA référence. Pour moi, c’est un succès supplémentaire. J’étais acteur sur le terrain à la première, pour cette fois, la réussite passait par mes joueurs, mais l’émotion reste aussi forte.

Et y’a quoi après ? Quel est votre graal ?
Je n’en ai pas. Mon objectif est le même : aller chercher tous les titres qui se présentent. Tant que mon envie et ma détermination sont intactes, ma tête et mon corps ont besoin de cette adrénaline si spéciale qu’on ne trouve qu’à travers le sport, même s’il en existe d’autres sortes dans le milieu professionnel. Cette adrénaline-là, j’en ai besoin, jusqu’à quand ? Je ne sais pas. Mais je ne vis que de ça. 

Vos joueurs, ce sont tous des stars dans leurs clubs respectifs, comment fait-on pour gérer autant d’égos ? 
C’est plus difficile de gérer des joueurs qui n’ont pas le niveau de ceux que j’ai à gérer au final. Le grand joueur a toujours des prédispositions naturelles par rapport à l’esprit d’équipe et au collectif. Mais quand vous devez gérer des joueurs qui sont moyens-bons, voire moyens et qui pensent être très bons, là ça devient compliqué. Alors oui, ils ont tous envie d’être importants, décisifs, ce sont des compétiteurs construits pour ça. Mais il y a aussi une gestion humaine complexe et enrichissante à mener, un groupe à créer. Je n’ai pas cette capacité à ne faire que des heureux. Sans dire que je peux aussi faire des malheureux, ça reste des êtres humains, avec leur sensibilité, leurs points faibles. Et quand il y a une exposition médiatique qui s’y ajoute, forcément, les émotions sont amplifiées. La tâche n’est pas facile.

J’ai envie de dire, qu’heureusement, dans cette tâche, vous êtes largement aidé par quelque 67 millions de sélectionneurs français, quelle chance !!
Ah oui, je ne l’avais pas vraiment vu sous cet angle-là, vous faites bien de me le rappeler !!(rires). Ils ont un avis aussi, c’est vrai, pas forcément le même que le mien, mais ça ne me pose aucun problème…

Et il y a les journalistes… Au final, qui sont les plus durs à gérer : les joueurs ou les médias ?
Heureusement, je ne gère pas les journalistes.

Vous avez en tout cas des échanges avec eux… Pas toujours simples, comme en son temps Aimé Jacquet…
Ah oui, et ça m’a servi d’expérience ! Mais aujourd’hui, l’environnement médiatique est à des années lumières de ce qu’a pu connaître Aimé. La multiplication des médias, des talk-shows, ça fait partie du « monde extérieur ». Et en toute sincérité, ça n’a aucun impact sur moi et ça ne peut en aucun cas me conditionner. La seule chose que je remarque, depuis quelques années, c’est cette montée en agressivité, verbale ou écrite, qui n’est pas le bon chemin. Mais quel que soit le propos, à partir du moment où il y a une analyse, argumentée ou pas, tant que ça concerne le sport, le choix de tel ou tel joueur, la pertinence d’une stratégie en 4-4-2 ou autre, j’accepte les règles, il n’y a pas de problème, mais si ça touche l’humain, le personnel, si la ligne est franchie, ça ne peut plus jouer ! Et malheureusement, elle est quelques fois franchie…

On tente péniblement de sortir de la crise sanitaire. Y aura-t-il un « monde d’après » pour vous ?
Oui, forcément, elle laissera des traces. Le monde a évolué, le Covid a modifié nos habitudes, parfois pour du bien aussi. On gagne en efficacité, on se réinvente, on prend conscience de la fragilité de notre planète. On se mobilise, se responsabilise. A chaque citoyen, peu importe le pays ou le continent, de prendre aussi les choses en mains pour qu’elle ne se dégrade pas davantage. 

France-Croatie 2020 – Phase de groupe de l’UEFA Nations League

Pour la jouer collectif ?
Oui, alors forcément ce n’est pas toujours simple de réunir les intérêts de chacun sous la bannière collective, je sais de quoi je parle, ça ne passe pas forcément tout de suite par de grandes actions spectaculaires, mais des petites, qui mises bout à bout et multipliées par des centaines de millions, peuvent faire la différence sur le terrain…  

FAN DE

Quel est votre acteur ou actrice préféré(e) ? 
Oh mince, je vais encore blesser des égos… J’en aime tellement. Mais je dirais, pour l’avoir rencontré plusieurs fois -il vient malheureusement de disparaître-, Belmondo.

Votre chanteur préféré que vous doublez sous la douche ?
Là aussi, il y en a plusieurs, mais il y en a un avec qui j’ai une belle relation, même une amitié, c’est Vianney.

Quel est l’humoriste qui vous fait mourir de rire ? 
Il n’y en a pas un qui ressort particulièrement. J’aime rire, mais je dois vous avouer qu’on rit plus facilement quand c’est sur les autres… quand c’est sur soi-même, on a bizarrement moins d’humour. En fait, on a le droit de rigoler, mais pas de se moquer…

Quel est l’auteur que vous dévorez ? 
Je ne suis pas un dévoreur… J’aime néanmoins les bouquins sur la gestion humaine ou les philosophies de vie, histoire de voir la vie du bon côté, de cultiver le positivisme.

Votre champion ? 
Mon fils ! Ah, vous ne l’attendiez pas celle-là ! (rires)

Quel homme de l’Histoire admirez-vous ? 
Nelson Mandela !

Quel est votre héros fictif ou réel préféré ? 
J’ai pas vraiment de héros… A part peut-être Goldorak !

Photos : Archives FFF

LUC REVERSADE, GLOBE SKIEUR

LUC REVERSADE, GLOBE SKIEUR

RADIO DE STATIONS

Endossant la tenue du client ordinaire, Luc Reversade teste, chaque hiver, une douzaine de stations de ski européennes. Depuis une quarantaine d’années, le visionnaire fondateur des restaurants d’altitude La Folie Douce capte ainsi la montagne d’aujourd’hui et imagine celle de demain.

Luc Reversade

Activmag : Quels sont les atouts majeurs des stations françaises ? 

Luc Reversade : Il y a, en France, une réelle diversité de l’offre, ce qui est moins flagrant dans d’autres pays. Ici, les stations ont des identités marquées. Il est d’ailleurs important que chacune définisse son ADN et affirme sa spécificité pour se positionner au mieux dans l’avenir. L’implantation des stations françaises à des altitudes en moyenne plus élevées qu’en Autriche ou en Italie par exemple, est également un point fort. La qualité d’accueil, l’architecture, le soin apporté à la décoration sont aussi des atouts français. Et avec la proximité d’un aéroport et la desserte ferroviaire, certaines stations, comme Chamonix et Megève, ont l’avantage de l’accessibilité.

Et leurs points à améliorer ? 
L’acheminement fait défaut pour la plupart des stations françaises situées loin des aéroports et des grandes gares. Tout comme le stationnement. On fait encore des parkings dans leur centre alors qu’on sait très bien que dans 10 ans, il n’y aura plus de voiture ! D’ailleurs, les gens veulent des stations piétonnes. En France, les pistes de ski sont en moyenne deux fois plus étroites qu’ailleurs en Europe, ce qui est moins sécurisant. Nous accusons aussi un retard en termes de remontées mécaniques et d’aménagements pour y accéder (chemins piétons balisés par exemple). Il y a également un manque d’activités ludiques comme la luge ou le ski nocturne. Le système de réservation en ligne français n’est pas homogène, ni centralisé. Contrairement à beaucoup de stations autrichiennes ou comme Laax en Suisse qui permettent avec une seule application de réserver son type de forfait, la remontée mécanique, et même le restaurant.  

Quelles sont leurs principales concurrentes et pourquoi ? 
En Autriche, au Tyrol : St. Anton, Lech, Warth, St. Christoph… ont des remontées mécaniques extraordinaires et offrent un excellent rapport qualité-prix. En Italie, celles des Dolomites : Arabba, Kronplatz, Val Gardena…. On peut aussi citer Madonna di Campiglio qui est devenue piétonne et connaît depuis un succès fulgurant. Avec l’implantation de remontées mécaniques directement au départ des gares ferroviaires, la Suisse s’affirme aussi de plus en plus comme une concurrente redoutable (avec Zermatt, Verbier, Andermatt, Grindelwald…). Il y a là-bas des stations qui ont des identités fortes et ont parfaitement ciblé leur clientèle. Laax qui est jeune et très branchée a le plus grand snowpark du monde. Flims, plus bourgeoise, a notamment mis en place un télésiège à bulle, chauffant, qui pivote à 180° pour la vue !

Vous constatez le retard pris par les stations françaises. À quoi l’attribuez-vous majoritairement et comment lutter contre ?
Le Plan Montagne est fait par des politiques qui ne prennent pas le temps de bien connaître les stations étrangères et leurs atouts. En Autriche ou en Italie, les stations sont la propriété de familles qui ont tout intérêt à investir pour maintenir une qualité qui n’est pas toujours garantie en France  ! Les remontées mécaniques devraient appartenir aux villages au moins à 50%. C’est capital : tant qu’on ne changera pas fondamentalement ce mode de gouvernance, on n’arrivera pas à revenir au niveau des Autrichiens, des Suisses et des Italiens ! En matière d’hébergement, la politique française génère aussi beaucoup de lits froids. Pour éviter cela, il faut absolument arrêter le système qui permet de vendre des bâtiments à la découpe à des promoteurs ! La loi qui autorise ça aujourd’hui ne protège pas la montagne. D’autant que ce n’est pas le cas ailleurs, comme en Suisse, avec la loi Lex Weber qui limite les constructions de résidences secondaires et de fait le bétonnage des stations. 

Que faudrait-il aussi mettre en place pour répondre aux attentes clients ?
Il faut proposer, sur les pistes, des services qui vont au-delà d’une agréable pratique du ski. Ce peut être, par exemple, de pouvoir s’acheter une paire de gants, si on les perd dans les remontées, sans avoir besoin de redescendre en station, une crème solaire ; d’essayer une paire de skis, un vêtement ; ou de disposer d’un espace connecté pour pouvoir gérer un problème professionnel urgent en haut des pistes. En restauration d’altitude, il est important d’avoir une offre diversifiée et d’élargir la prestation (garder les skis des clients, les farter pendant leur déjeuner…). 

On parle aujourd’hui beaucoup de la station « quatre saisons ». Pensez-vous que ce soit l’avenir ? 
Ce type de positionnement dépend de ce qu’on peut proposer aux clients comme hébergements ou activités en dehors de la saison d’hiver. C’est lié à la localisation, à la culture locale, aux infrastructures. Ouvrir l’été serait par exemple adapté dans les Aravis, à Samoëns, à Châtel. Mais faire venir des clients à Val Thorens ou à Val d’Isère en intersaison serait beaucoup plus compliqué !

Le dérèglement climatique impacte particulièrement l’environnement montagnard. Pour l’avenir, quelles solutions écologiques vous paraissent compatibles avec les réalités économiques ?  
Quand je suis arrivé à Val d’Isère dans les années 80, on fermait le restaurant au minimum 2 semaines par an en raison des problèmes d’accessibilité liés à l’enneigement et aux tempêtes. Depuis une dizaine d’années, c’est réduit à un jour à peine. Il peut y avoir autant de neige qu’avant, mais désormais il pleut même en haute altitude. Pour diminuer l’empreinte carbone, on pourrait planter des arbres sur les montagnes, ce que je voudrais d’ailleurs faire à Val d’Isère. On peut envisager des chauffages collectifs au bois y compris à l’échelle d’une station, comme c’est le cas à Lech en Autriche, la récupération de l’eau de la fonte des neiges, l’amélioration du traitement des déchets qui sont triés par les restaurants d’altitude, mais finalement collectés en bloc pour être amenés à la déchetterie, etc… On peut aussi miser sur le photovoltaïque qui fonctionne bien en altitude, la géothermie, et pourquoi pas avoir des ratracks électriques…

L’application de mesures environnementales est donc la solution ?
L’écologie -bien pensée et non pas punitive- est indispensable. Il y a plein de choses à faire, on peut toujours s’adapter et il faut trouver des solutions au cas par cas. Mais arrêter l’enneigement artificiel et les remontées mécaniques serait vraiment contre-productif pour les stations à ce jour… 

Photo : Télésiège station Flims-Laax

STEPHANE DIAGANA

STEPHANE DIAGANA

HAIE D’HONNEURS

Que faites-vous en 47 secondes 37 ? Allez, on vous aide, c’est juste le temps que vous mettrez à lire la première réponse de cette interview, juste la première. Pendant ce temps, Stéphane Diagana, lui, fait un tour entier de stade, soit 400 mètres -on a vérifié-, en tenue saillante et pour corser le tout, parce que ça serait trop simple sinon, il y ajoute une dizaine de haies à sauter en passant. Et personne en Europe ne fera mieux pendant 25 ans ! Alors ? On ne fait plus les malins ?

Un palmarès à vous donner des suées sur votre canapé, de champion de France à champion du monde, Stéphane court depuis toujours, court encore et toujours, et ce n’est pas une série de haies qui va l’arrêter. Et même si son ombre -sur les rotules- a rendu son maillot, si l’athlète a rangé ses médailles dans une boîte à chaussures -grosse, la boîte-, l’homme n’a pas fini de survoler les obstacles pour porter haut et loin ses ambitions pour l’athlétisme. Plus encore, il mouille désormais un polo -plus passe-partout- pour faire du sport une cause nationale, voire un enjeu de santé publique. Hier infatigable sur les circuits, vous ne le rattraperez toujours pas sur les routes de France et de Navarre. On a essayé, on a fini en réa !

A vos marques, prêts ? Lisez !

400M Haies Homme – Championnat du monde, le 27 août 2003, au Stade de France. Digital image © Gérard Vandystadt/Vandystadt

Activmag : Une mère instit’ et un père militaire, ça devait filer droit à la maison…
Stéphane Diagana :
Ah ah ah ! Belle entrée en matière !! Alors, oui militaire, mais je ne le percevais pas vraiment comme ça. Pour moi, c’était un marin, qui aimait la mer. Mais oui, il était engagé dans la Marine Nationale, basé à Dakar, puis à Toulon où il a rencontré ma mère, institutrice. Alors est-ce que ça filait droit à la maison ? Je dirais oui, mais pas de manière autoritaire. Ils avaient donné des principes de vie et de comportements personnels très claires. Un cadre de valeurs définies et bienveillantes qui, si on les respectait correctement, pouvaient laisser pas mal de libertés dans nos choix, nos orientations, sans qu’ils ne s’immiscent dedans. D’ailleurs, on n’a pas eu d’éducation religieuse pour ça. Il a fallu qu’on se construise notre propre spiritualité. Beaucoup de liberté donc, mais aussi de responsabilités, d’autonomie et de confiance, autour de ce cadre.

Ce n’était donc pas pour fuir l’autorité parentale que tu as appris à courir si vite...
Eh non… (rires)

Quel gamin étais-tu ?
Très actif ! La chambre, c’est sympa, mais dehors, c’est mieux ! J’étais le plus jeune d’une fratrie de 3 garçons, je ne la ramenais pas trop du coup. Pas timide, mais réservé. Je n’allais pas spontanément vers les autres. J’appréciais être en retrait, observer, écouter, je ne cherchais pas le devant de scène.

400M Haies – Médaille d’Or au Championnat d’Europe 2002 – Munich (GER) – Photo : SAMPICS/DPPI

Quel métier pensais-tu exercer alors ?
Dans la recherche… Je me souviens d’un jeu de chimie, des expériences, m’être passionné pour les phénomènes naturels, les liens de cause à effet, puis la science… Je me voyais bien chercheur, en quoi, j’en sais rien… Pour assouvir ma curiosité.

Pourquoi l’athlétisme, du coup ? Tu t’étais frotté à d’autres disciplines avant ?
Très originalement, j’ai démarré par le foot. Mon père étant entraîneur dans un petit club, j’ai donc commencé par là. Mais déjà je savais que je voulais faire de l’athlé. Sauf qu’il n’y avait pas de club dans le coin. Donc le foot était un prétexte pour courir avant tout ! Et puis j’aimais courir sous toutes ses formes, que ce soit longtemps ou vite, du sprint ou du cross, en sautant des haies ou pas… Après 3 ans de foot, ma mère a été mutée et on a déménagé dans une ville avec un club d’athlétisme. Et c’est là que tout a commencé. Mais jusqu’à 19 ans, je n’avais jamais imaginé en faire mon métier. Je courais juste pour le plaisir, mais quel plaisir !

Jusqu’à ces exploits qu’on te connaît. Tu as continué tes études en parallèle, comment as-tu pu cumuler les 2 ?
Euh… en acceptant de terminer mon cursus à 35 ans !! J’ai pris mon temps, fais des pauses quand il le fallait, repris le fil de mes études dès que je le pouvais. Sereinement. Sans impasse. Je gagnais bien ma vie avec mes résultats sportifs, mais pour autant, grâce à mes études, je ne jouais pas ma vie à chaque course… Ainsi, tu laisses dominer le jeu sur l’enjeu.

Sur les circuits, tu étais plutôt à la recherche de l’exploit ou du geste juste ?
J’ai toujours été plus intéressé par la recherche de l’excellence, que par la quête du résultat… Se fixer des objectifs, c’est surtout un moyen pour apprendre sur soi, explorer, pour bien s’entourer. Au-delà du geste, dans la vie en générale, c’est l’attitude juste qu’il faut trouver, avec un résultat à la clé attendu, certes.

Et aujourd’hui, ta quête ?
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est plus le bonheur qu’un statut quelconque. J’ai, à un moment, été approché pour être Ministre des Sports. J’ai refusé et ça pouvait étonner autour de moi, mais je ne voyais pas comment ça allait contribuer à mon bonheur. Le poste, tel que je le voyais exercé, le budget ridicule alloué, qui témoigne aussi de la place qu’on donne au sport en France, c’est finalement plus de la représentation qu’autre chose. C’est en tout cas la vision, certes un peu réductrice, que j’en avais à ce moment-là. Mais ne pas voir mes enfants encore petits grandir pendant 5 ans pour aller inaugurer des gymnases et couper des rubans un peu partout en France, c’était trop cher payé !

Donc la politique, très peu pour toi ?
Disons que je suis plus tenté par un engagement à un niveau de communauté de communes, de ville ou d’association. J’ai le sentiment que je pourrais impacter plus facilement, d’être plus utile et efficace en local qu’au niveau national. Quitte à ce que la réussite locale inspire à un autre niveau ensuite et soit modélisée. Mais partir de l’Etat, pour moi, ce n’est pas le bon échelon pour le concret et le changement palpable.

©Jean-Louis Paris

Quand tu regardes ta carrière, de quoi es-tu le plus fier ?
De mes choix. Mais plus que de la fierté, c’est de la satisfaction, comme si j’avais réussi un TP (Travail Pratique) sur moi- même. En soi, ça n’a pas de sens de passer autant de temps à courir d’un point A pour arriver à ce même point le plus vite possible, avec 10 haies au milieu !! J’ai pourtant passé des années à tourner sur les pistes. En revanche, ce que ça demande, les choix que j’ai dû faire, les valeurs que j’ai pu faire avancer grâce à mes courses, la droiture, le travail, donner le meilleur de soi, respecter l’adversaire dans la compétition, là, ça fait sens. Quand un jeune, qui pourtant n’a pas dû me voir courir, me dit que je suis pour lui une source d’inspiration, c’est ça ma fierté ! Les victoires, les titres, l’argent, la célébrité, c’est rien à côté de l’impression que tu laisses. Les médailles, elles finissent dans une boite à chaussures !

Quels sont tes regrets ou frustrations ?
Je n’en ai pas vraiment. Je me suis toujours donné le maximum de chance pour atteindre mes objectifs, alors effectivement pas toujours avec la réussite espérée au bout, comme pour les JO, parfois même par un excès d’engagement. Mais je ne peux pas dire, si je m’étais mis à bosser, si je m’étais plus investi, j’y serais arrivé. C’est difficile de bosser plus, c’est pour ça d’ailleurs que j’ai été pas mal blessé aussi. Je n’étais pas un surdoué comme Ladji Doucouré ! Mais j’ai fait avec mes moyens et j’ai plutôt bien tiré mon épingle du jeu.

Et sur ta vie d’homme ?
Je suis quelqu’un de plutôt chanceux. Même quand je me casse la gueule en vélo (en 2011, il perd connaissance dans une descente du col de Vence et heurte une voiture venant à contre- sens, NDLR), j’ai de la chance ! J’ai juste des dégâts sur la carrosserie, mais c’est pas le sujet pour moi. Je peux avancer. Et continuer à profiter de la vie et faire ce que j’aime. De toute manière, je ne suis pas du genre à m’appesantir sur ce qui ne va pas, à me plaindre, je suis un optimiste. Ma mère m’a toujours appris à regarder ceux qui avaient moins que moi, et le sport à regarder plus haut. En fait, ma mère m’a donné un pied gauche et le sport son pendant droit. Et le choix du qui à gauche et à droite n’est pas anodin…

Ah oui ?
D’un point de vue politique : être capable de penser le bonheur simplement sans avoir beaucoup, ce que savent très bien faire les gens qui ont peu -en Afrique ou ailleurs, ils sont prêts à te donner alors qu’ils n’ont rien-. C’est ce pied gauche-là qui te retient d’une fuite en avant d’un bonheur que tu ne pourras jamais satisfaire, d’une frustration permanente, et en même temps, ce qui relève presque du bipolaire, ce pied droit qui a l’énergie pour s’affranchir des limites, pour voir plus haut, pour avancer et réussir, -et ce n’est pas un gros mot !-. Souvent en France, dès que tu prononces le mot «ambitieux», on le connote négativement, comme si tu avais forcément le melon ! Alors oui, le sport m’a appris à être ambitieux, mais sans écraser les autres -entre rivalité et respect-, juste pour ce que ça t’apporte en termes de développement personnel. Donc, avec ces 2 pieds, ces 2 piliers, je ne suis pas dans l’eau tiède, mais dans mon équilibre. Pour autant, mon ambition n’est pas dans l’accumulation de richesse, j’en ai bien assez pour ce que je veux faire. Je ne suis pas persuadé que plus d’argent à travers une carrière dans le foot plutôt que dans l’athlé par exemple, m’aurait donné plus de satisfaction… Plus d’emmerdes, c’est certain !

Tu as conservé 25 ans le record d’Europe du 400 mètres haies, ça paraît dingue…
Et oui jusqu’en 2019, un quart de siècle… je ne vois qu’une explication : c’est que les jeunes ne foutaient rien pendant tout ce temps !! (il explose de rire) Ils jouaient trop aux jeux vidéo pour s’entraîner…

©L.Beylot

Les obstacles à surmonter, t’en as fait une spécialité (avec ces haies), quel a été ton plus gros défi ?
Celui de l’engagement dans la durée. Le plus dur, ce n’est pas d’être champion du monde, c’est tout ce qui est mis en place avant pour le devenir. Ça prend du temps, réclame des sacrifices et il faut tenir. Pareil pour mon projet de campus sport-santé que je voudrais voir sortir de terre. Beaucoup d’obstacles et de difficultés se sont dressés sur le chemin depuis 13 ans que je le porte, avec Odile, ma femme. Mais je ne lâche rien, ne serait-ce que pour re-goûter à ces sensations d’engagement, d’obstination qui me stimulaient athlète, et pour une finalité un peu plus conséquente que de courir vite autour d’une piste.

C’est quoi ce campus sport-santé au juste ?
C’est un lieu de thérapie et de prévention par le sport. C’est mettre en place, sur un même site avec piscine olympique et piste d’athlétisme, des pratiques variées, de qualité et évaluées pour permettre à des gens d’être en meilleure santé, de lutter notamment contre des maladies chroniques grâce au sport. Les gens ont une espèce de fatalité sur le temps qui impactera forcément leur état de santé. Alors que les effets du sport sont reconnus, notamment sur les pathologies coronariennes. Je veux être là pour voir ces personnes reprendre en main leur santé, progresser, alors qu’elles pensaient ne jamais pouvoir renverser la tendance. C’est plus ce qu’on fait de l’année, que l’année qui passe qui nous fait vieillir. Le vieillissement est inéluctable, mais la vitesse du processus, non. On a la main dessus. Et c’est assez sympa de voir les personnes de 60 ans qu’on a déjà accompagnées retrouver leurs 50 ans ! C’est mon plus grand défi, voir avancer le sport-santé sur ordonnance, dans des campus, comme celui qui devrait voir le jour à Mougins, dans les Alpes Maritimes, partout sur le territoire. Des centres qui accueilleront aussi bien des patients que des tri-athlètes venus s’entraîner pour l’Ironman.

Joli défi !
Mais il y en a tellement d’autres, comme celui de la place du sport à l’école. Quand des gamins en sport études croulent sous les devoirs qu’ils vont devoir faire à 20h30, en rentrant de l’entraînement, et qu’on leur dit que s’ils ne suivent pas le rythme, il faudra choisir entre le sport et le cursus traditionnel, que l’éducation nationale ne va pas s’adapter à eux ! Alors que l’OMS préconise au moins 1 heure d’activités physiques par jour chez les enfants, on nous les colle de 8 à 17 heures sur une chaise et en plus, on vient t’emmerder le soir en les empêchant de bouger, avec ces devoirs ! Moi je dis qu’il faudrait faire un procès à l’Education Nationale si un jour un gosse développe un diabète de type 2 à 15 ans ! Ça sert à quoi qu’ils acquièrent autant de compétences durant leur scolarité, si c’est pour qu’à 40 ans, ils fassent leur premier infarctus, parce qu’ils n’auront pas suffisamment bouger pour être en bonne santé ? S’ils n’ont pas les moyens de mettre plus de sport au collège ou au lycée, pas de souci, mais qu’ils n’empêchent pas de le pratiquer en dehors avec une fin des cours à 16 heures pour tout le monde, et plus des trous de 3 heures dans la journée avec des emplois du temps décousus… Les gamins ne doivent pas être la variable d’ajustement dans l’élaboration des emplois du temps, pour satisfaire les desideratas des profs ! Comme une entreprise a le souci du service client, de son bien-être, l’école devrait l’avoir. Et ses clients, ce sont les élèves ! Pas les profs… La qualité de vie à l’école, faudrait enfin en parler.

Et en tant que père, quel message tu fais passer à tes enfants ?
Je ne suis pas orienté résultats. Je ne demande pas à mes enfants qu’ils soient majors de promo. En revanche, j’ai 2 injonctions. La première, c’est qu’ils prennent le temps de chercher ce qu’ils ont au fond d’eux, de détecter leurs envies profondes, et ce n’est pas simple, mais quand vous avez trouvé votre passion, quelque chose qui vous anime, la vie est nettement plus facile. Et après, je leur dis : choisissez une chose dans laquelle vous vous engagez fortement, non pas pour vous mesurer aux autres, mais pour aller chercher votre plus haut niveau à vous, c’est ce qui vous fera grandir. La passion et le sens du travail, mais pour toi, par pour l’autre, pour ce que la recherche de l’excellence apporte à ton développement personnel. Je me fous qu’ils fassent Sciences-Po ou une grande école d’ingénieur, ce qui m’intéresse, c’est leur bonheur. Et pour cela, il faut développer des compétences, donc des degrés de liberté dans le domaine qu’ils adorent.

Et face à l’échec ?
Quand il y a un problème, je dis toujours : vu de mars et dans 10 ans, ce truc sur lequel tu focalises, il ne ressemblera à rien ! C’est le système de défense que j’ai développé quand j’étais athlète pour ne pas te mettre la tête sous l’eau et te noyer. T’as essayé, t’as échoué. Et alors ? Ça ne doit pas basculer sur une remise en question personnelle. Et c’est là où l’éducation joue un rôle primordial : si la base est saine, l’échec sera factuel et non une remise en cause de tout ce que tu es. Rappelez-vous la phrase de Nelson Mandela : «je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends».

Ton meilleur souvenir de carrière ?
Peut-être mon premier titre de champion du monde. C’est une validation de tous tes choix, du travail fourni, de tes convictions, une réponse à tes questions : peut-on y arriver sans «se charger» ? Oui, la preuve. A-t-on besoin de haïr son adversaire pour le battre ? Non, ce n’est pas nécessaire… Le fait de gagner, et devant des mecs qui pouvaient être chargés, ça donne confiance en ses choix de méthode, d’entraîneur, d’éthique.

Et le pire souvenir ?
A titre sportif : quand j’ai dû renoncer aux JO d’Atlanta en 96, alors que j’étais à mon meilleur niveau. Une fracture de fatigue au pied. Terminé ! Je me suis retrouvé dans les tribunes à commenter les Jeux pour RTL. Ça a été vraiment dur à encaisser… Comme une envie de revanche, un an plus tard, je devenais champion du monde. Et à titre perso : lorsque j’ai vu ma tronche quand on a enlevé mes bandages après mon accident de vélo. Là, j’ai pris peur ! (rires)

Toutes tes médailles, titres et records, ça aide pour draguer ?
Ah ah ah ! Si je l’avais perçu comme ça, oui, ça aurait pu être un petit soutien motivationnel ! Mais j’étais déjà très motivé !! Et je n’ai pas pris conscience alors de l’atout que j’avais en poche… Mince… J’aurais peut-être dû maintenant que tu m’en parles !!!

Bon, avoue, tu as aussi des défauts ?
Ah ah ah, c’était le sujet du matin au p’tit dej ! Pour les enfants, je veux toujours avoir raison, cette confiance en moi, en mes connaissances, aurait tendance à écraser un peu leur opinion. Je serais un peu donneur de leçons. Et puis je parle trop ! Et je m’éparpille…

Quel regard portes-tu sur l’athlétisme aujourd’hui ? On n’en voit quasiment plus à l’écran…
Et les orientations qui sont prises en haut lieu ne vont pas arranger ça ! La situation est très préoccupante. Ce choix du «laisser filer» technologique, juste pour le buzz et les records, c’est un moyen facile pour faire parler, mais qui ne traite pas le fond du problème, qui est l’organisation des compétitions au niveau international. On a de très bons athlètes, mais on n’est pas capable d’imaginer un circuit qui leur permette d’avoir une notoriété, comme des pilotes de Formule 1 ou de Moto Grand Prix. L’athlétisme a pourtant beaucoup d’atouts : il est esthétique, universel et mixte, il est particulièrement visuel dans toute sa diversité, donc télégénique par nature. Beaucoup d’atouts, mais mal exploités et ça me pose problème.

Titan desert 2019

Qu’est-ce que tu préconises ?
On a tous les 4 ans des JO, tous les 2ans des championnats du monde, et entre, on ne raconte rien ! On devrait pouvoir voir, tous les 15 jours, comme la F1, de mars à octobre, de l’athlétisme à très haut niveau avec les mêmes acteurs, les mêmes coureurs, sauteurs, lanceurs, au masculin comme au féminin, afin que le public puisse les identifier. On pourrait imaginer des circuits avec les 16 meilleurs mondiaux de chaque discipline qui marquent des points au fil des semaines. A la fin de la saison, les 4 moins bons redescendent et les 4 meilleurs de la division du dessous montent. Tu fidélises un public et tu crées des stars. Cette notoriété permettrait aux athlètes de trouver plus facilement des sponsors pour en vivre et inciterait les jeunes générations à prendre le relais… Qui connaît aujourd’hui Van Nieker ? Le mec a pourtant fait 43s 03 et détient le record du monde du 400m. Un circuit changerait tout, raconterait une histoire. Encore faut-il vouloir révolutionner l’athlétisme… Et ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

On sort doucement d’une longue crise sanitaire qui a tout bouleversé sur son passage, comment tu l’as vécue ?
Cette interdiction de sortir lors du premier confinement, ça m’a fait drôle, moi qui suis un hyper actif, mais on s’adapte, comme tout le monde. Ce fut un temps de réflexion, un moment agréable aussi en famille, au moins au début. Après, j’ai commencé à m’ennuyer ferme ! Mais tout ça sans angoisse particulière, on attend que ça passe, même quand il a fallu se reconfiner. J’ai avancé sur mes projets, avec peut-être plus de recul, de disponibilité, plus de temps.

Et comment vois-tu le fameux « monde d’après » ?
Je pense que certaines choses resteront. Des remises en question sur les priorités de chacun, sur le besoin de sens, des questions que tu ne te poses pas quand tu as le nez dans le guidon et qui ont débouché sur des reconversions professionnelles notamment. On a une amie qui a un cabinet de bilans de compétences, depuis le Covid, elle ne désemplit pas ! C’est peut-être pas si mal, au final…

FAN DE

Ton acteur ou actrice préféré(e) ? En fait, je ne suis pas très ciné mais la performance d’actrice que j’ai adorée récemment, c’est celle de Claire Danes, alias Carrie Mathison dans Homeland. Je sais, c’est une série qui date, mais les confinements m’ont permis de la dévorer de manière compulsive…

L’artiste dont tu adorerais avoir une création chez toi ? Enki Bilal, c’est l’un de mes frères aînés qui collectionnait ses BD et j’ai pu ainsi découvrir très jeune un coup de crayon, un univers et un usage des couleurs uniques. J’ai eu la chance de le rencontrer et sa simplicité était proportionnelle à son immense talent.

Ton chanteur ou ta chanteuse préféré(e), que tu doubles sous la douche ? Ella Fitzgerald, Bob Marley, Sting… autant le cinéma, ce n’est pas trop mon truc, mais la musique… J’aurais tant aimé savoir bien maîtriser un instrument !

Quel est l’humoriste qui te fais mourir de rire ? Ah, Djamel !!! Je vois sa bouille et ses deux billes bien rondes et le rire n’est plus très loin…

Quel est l’auteur que tu dévores ? Pas d’auteur en particulier, mais j’aime lire pour apprendre et pas forcément pour me divertir. Je lis donc plus d’essais que de romans.

Quel est le champion-ne (sportif) que tu admires ? Rafael Nadal. Son palmarès associé à une personnalité hors norme : humilité, détermination, engagement, énergie, grande classe… Un très très grand champion !

Un politique qui te fascines ? Nelson Mandela qui incarne à quel point l’attitude, la constance et la cohérence de la pensée dans la durée confèrent une force phénoménale, même quand on est privé de liberté pendant près de 30 ans. Une force d’âme inaccessible au commun des mortels.

Ton héros préféré ? Dark Vador. Je l’ai découvert en 1979 avec l’Empire Contre-Attaque. Il m’a permis de comprendre tout petit, bien avant que mon coach me le dise 10 ans plus tard, que la première personne dont il fallait se méfier, c’était soi-même…

ENKI BILAL

ENKI BILAL

RECOURS VERS LE FUTUR

Il y a plusieurs moyens de faire réfléchir sur la société : l’ironie, la dérision, la science-fiction… Dans un subtil mélange des trois, le dessinateur de BD Enki Bilal peint, avec un nuancier de couleurs reconnaissable entre mille et des personnages devenus mythiques, ses inquiétudes face à l’évolution du monde.

@HannahAssouline

Autant vous l’avouer tout de suite : à 20 ans, je me suis fait teindre les cheveux en bleu. Comme de nombreuses filles de ma génération, je rêvais d’incarner la magnétique Jill Bioskop. Mais en ressortant du salon, après trois heures de souffrance et un cocktail de produits aussi toxiques les uns que les autres, je ressemblais plus à Desireless ratée par le Schtroumpf coiffeur qu’à la Femme Piège (1986). N’a pas le charisme d’un personnage de Bilal (En)ki veut ! Des femmes élancées, déterminées, mystérieuses et sensuelles ; des hommes taillés à la serpe, aventuriers cabossés, tourmentés, mais providentiels… Les protagonistes du dessinateur né en Yougoslavie sont esquintés par des sociétés déglinguées, dans un futur proche toujours sombre, un camaïeu de grisaille électrisé par une chevelure azur ou les éclaboussures écarlates d’un coup de sang. Malmenés, mais détachés, ils posent sur le monde l’œil ironique de leur auteur. Est-ce parce qu’il a grandi dans un pays qui a volé en éclats ? Parce qu’il a dû, adolescent, adopter une nouvelle vie, une nouvelle langue, une nouvelle patrie ? Enki Bilal s’est en tous cas construit son propre monde, dans lequel il projette les travers du nôtre (dictature, obscurantisme religieux, inconsistance environnementale…), afin de mieux les dénoncer. Cette année, il a enchaîné les expos, d’Artcurial jusqu’à Landernau, sorti un livre d’entretiens avec le conférencier Adrien Rivierre, et met actuellement les dernières touches au troisième tome de la série Bug, initiée en 2017. Une saga dans laquelle l’ensemble des sources numériques disparaît, laissant la planète dans une panique totale…

Kameron Obb, Bug T.2

Activmag : Le 3e tome de Bug est prévu pour mars 2022, est-ce qu’il va clore la série ?
Enki Bilal :
Non, elle ne pourrait pas se terminer en trois volumes, j’ai prévu d’en faire cinq. Il faut quand même développer les personnages, donner des explications sur le bug. On vit dans un monde où le numérique nous rend totalement addict, donc il est toujours intéressant de se demander ce que ça pourrait devenir si ce bug venait à faire tout disparaître, qu’on se retrouve totalement à poil, privé de mémoire, de tout un tas de choses qu’on est en train de laisser sur le bas-côté. Le fait d’être confronté à des sujets comme ça nécessite ce développement sur la durée, avec l’actualité, l’évolution du monde qui nourrit la narration. Mais même si je connais la fin de Bug, je ne sais pas du tout ce qui va se passer dans les deux derniers volets.

A part une certaine ressemblance physique et un K dans leur patronyme, qu’est-ce qu’il y a de vous dans Kameron Obb (Bug), Alcide Nikopol (la Trilogie Nikopol), Nike Hatzfeld (la Tétralogie du Monstre) ?
Une ressemblance, oui et non. Par exemple, Nikopol, c’était clairement un clin d’œil à Bruno Ganz, l’acteur allemand. Il avait un côté très discret, on ne savait rien de lui, mais dès qu’il apparaissait dans un film ou même au théâtre, j’étais saisi. Je pense qu’il y a beaucoup de choses de moi, mes opinions notamment, dans le personnage de Nike Hatzfeld, peut-être aussi dans des personnages féminins. Ça peut être assez masqué, mais sur la société, mes personnages sont un peu mes porte-paroles.

Froid Equateur – Nikopol T3

Chez l’un, c’est un dieu égyptien qui prend possession de son corps, chez le 2e, c’est une forme de vie extra-terrestre, chez le 3e, c’est un bug… Et vous, quelle sorte de démon vous habite ?
Peut-être un sentiment de liberté que j’essaie de préserver. Ne pas céder à une certaine facilité, aux modes, ça fait partie de ma personnalité. Mon investissement artistique prend énormément de place dans ma disponibilité, y compris face aux autres. Mais tout ça, au profit j’espère, d’être indépendant, de ne pas être contraint par d’autres. J’essaie d’éviter la pesanteur du système dans ma démarche. On va donc dire que je suis habité par un sentiment de liberté, c’est pas un démon…

Nous avons été nombreuses à vouloir ressembler à Jill Bioskop, quelle place tient-elle dans votre galerie de personnages ?
Lorsque j’ai fait «la Foire aux Immortels», j’avais décidé de ne pas faire de personnage féminin parce que je voulais montrer une société dont les femmes étaient exclues. Elles n’apparaissent qu’à la fin et sont dévolues à des rôles de reproductrices. Je pensais n’en faire qu’un one-shot et puis, je me suis rendu compte que je m’étais vraiment attaché à Nikopol, je le trouvais riche, intéressant, décalé, avec sa jambe en rail de métro, avec tout ce qui lui était arrivé, ce dieu égyptien… J’avais trouvé quelque chose qu’il fallait pousser plus loin, qui me donnait un espace de liberté. Il fallait un personnage féminin pour rééquilibrer, redonner un élan, et ça, c’était un vrai challenge, lui donner le premier rôle. J’ai découvert ensuite, dans les séances de dédicaces, l’apparition d’un public féminin. C’est peut-être parce que Jill n’était pas un stéréotype, qu’elles y voyaient à la fois quelqu’un de fort, d’étrange, d’inquiétant, de séduisant, qu’elle a touché les femmes. Il y avait aussi la sensualité, et tout un tas de choses qui n’apparaissaient pas dans la BD de cette époque, où les filles étaient plutôt des bimbos. Donc j’ai créé quelque chose, j’en étais conscient sans l’être, c’est le retour des lecteurs et des lectrices qui m’est revenu en boomerang.

Quand on pense Jill, on pense bleu… Vos toutes premières planches étaient en noir et blanc, vous vous êtes mis à la couleur à la fin des années 70. Mais quand avez-vous trouvé votre palette, votre nuancier ?
Le dessin noir et blanc, quand c’est fait par Hergé, Joost Swarte, Yves Chaland ou Ted Benoit, qui ont le sens de la ligne claire, l’élégance, je trouve ça magnifique. Mais je n’aimais pas en faire, ce n’étais pas mon style, j’aimais bien rajouter de la hachure, donner du volume, du corps, de la chair, de la texture, et c’est quelque chose que j’ai réussi à rendre surtout par la couleur. La peinture, la gouache d’abord, puis petit à petit l’acrylique, les pastels… L’évolution s’est faite, avec la technique, à partir des petites histoires courtes de Pilote, et surtout de «la Foire aux Immortels», «Partie de Chasse», mais la palette commence vraiment à se mettre en place avec «la Femme Piège», très importante, et définitivement avec «le Sommeil du Monstre». Il y a aussi un changement de procédé : en 1995-96, j’arrête de faire des planches constituées de 5 ou 6 cases, le traitement de la case est fait à part, individuellement, dans un format plus grand, donc c’est plus de la peinture que du dessin, c’est la main, le corps qui travaille plus que le poignet, ça change aussi mon graphisme. C’est une méthode qui m’a permis de continuer la BD, sinon, j’aurais arrêté. Je commençais à trouver répétitif le geste d’aligner des cases ; les onomatopées, je les avais supprimées depuis longtemps ; contourner les phylactères (les bulles) en peignant, je trouvais ça insupportable… Là, je dessine, je peins, je monte sur mon ordinateur comme on monte un film, et je rajoute les textes après.

«Le Sommeil du Monstre» est peut-être aussi votre album le plus personnel. Vous le situez en ex-Yougoslavie, votre pays d’origine. Vous saviez que vous alliez revenir aux sources un jour, un peu comme votre héros remonte le temps jusqu’aux premières journées de sa vie ?
Je n’avais jamais pensé faire de l’auto-fiction, raconter ma vie, ce n’est pas mon truc. Ce sont les circonstances, le fait historique, l’actualité terrible de cet éclatement de la Yougoslavie… Les années 90 sont marquées par cette guerre en plein cœur de l’Europe à 2 heures de vol de Paris. J’étais extrêmement malheureux, parce que ce sont mes origines et que j’avais encore un peu de famille à Sarajevo. Ce lien est ressorti tout à coup de manière très puissante, j’étais obligé de faire le nécessaire pour réagir. Le Nouvel Obs m’a proposé d’aller sur les lieux, j’ai hésité et finalement renoncé en me disant qu’il fallait que je règle ce problème moi-même, que j’en fasse une fiction en décalé. Pour moi, ce compte à rebours mémoriel du personnage, c’est une implication totale dans ce qu’a été cette guerre, avec une ouverture sur le monde de demain et sur le laboratoire que je considérais être ce pays, livré aux démons avec cynisme par l’Europe et les Etats-Unis. J’ai imaginé que ça pouvait annoncer quelque chose de plus grave, plus grand sur le plan international et mondial, notamment l’obscurantisme religieux, et je ne me suis pas trompé. Ce qui est arrivé le 11 septembre 2001 m’a scotché, m’a sidéré, comme beaucoup de gens, mais c’est exactement ce que j’avais prévu.

Dans vos livres, le futur est toujours plutôt inquiétant…
Là, il commence à m’inquiéter sérieusement, oui ! Je pars du principe qu’on est le vivant le plus évolué sur cette planète, donc on est un peu responsable de ce qui se passe. Et on a quand même passé le XXe siècle entre deux guerres absolument atroces, plein d’autres conflits, et l’épée de Damoclès qu’était la guerre atomique. Là, on est dans un autre cas de figure, on est confronté à une prise de conscience, à une réalité qu’on traine depuis des décennies, qui est le réchauffement climatique, la fragilisation du vivant, de la planète. Ce qui n’empêche pas que je traite les choses inquiétantes avec de l’humour, il y a toujours de la dérision, même dans «Le sommeil du Monstre», le livre le plus dur que j’ai jamais fait, sinon ce serait impossible, et je pense que ça fait partie de l’esprit humain de rire du drame… Mais l’inquiétude est là. Même si je ne me sens pas lanceur d’alerte, il y a la volonté d’attirer l’attention sur certaines choses qui me paraissent essentielles et qu’on ne voit pas forcément. Je crois beaucoup au regard des artistes qui voient ce que les autres ne voient pas.

Vous avez commencé à dessiner en reproduisant un cheval que votre mère avait esquissé, vous dites y avoir trouvé un refuge, c’est toujours le cas ?
Pas vraiment non. Le refuge, c’était pendant une période difficile de la pré-adolescence, de l’arrivée à Paris, d’une situation économique délicate. Maintenant, c’est un moyen de m’exprimer… qui est fragile. J’ai failli arrêter après «Froid Equateur». Il y avait cette guerre en Yougoslavie, et je me suis dit : «qu’est-ce que je vais faire ?» L’idée de reprendre ma règle pour tracer des cases, ce n’était pas possible. C’est là que l’écriture est devenue très importante : dans «Le sommeil du Monstre», il y a beaucoup de texte, ça a désorienté pas mal de lecteurs. Je quittais la zone traditionnelle liée la nostalgie de l’enfance, à la BD, pour quelque chose de vraiment assumé et même violent. C’est un afflux de sang neuf qui m’a submergé à ce moment-là, avec un sujet qui me tenait à cœur. Après, j’ai continué sur cette lancée, mais le dessin n’est pas un refuge, c’est un moyen d’exprimer mes émotions, mes inquiétudes et de les traiter.

Bug T.2

Dans « Bug », vous imaginez un virus qui s’attaque aux réseaux sociaux, aux données. On vit aujourd’hui avec un virus qui a mis le monde sur pause pendant plusieurs mois… C’est quasiment un scénario que vous auriez pu écrire…
J’avais pensé à traiter un sujet de pandémie mondiale, mais j’ai refusé de le faire, parce que c’est un sujet tragique, qui laisse peu de place à l’imaginaire, à la dérision. Je préfère des sujets plus ouverts permettant l’intrusion de l’humour. Le bug numérique le permet. On est dans une addiction, on est responsable, on a créé nous-mêmes ce truc extraordinaire qu’est le numérique. J’aime bien qu’on soit confronté à nos propres conneries.

Est-ce que vous restez tout de même un peu optimiste par rapport à ce qui nous attend, au monde de demain ?
Est-ce que je suis optimiste sur la maitrise de l’outil numérique et des progrès qu’on va faire ? Oui, je pense qu’on va améliorer beaucoup de choses. Après, il y a quand même le réchauffement climatique, ça va avoir énormément de conséquences, sur le plan de la population mondiale : on est en surpopulation et on n’arrive pas du tout à réguler, on n’y arrivera pas. Ça c’est le côté sombre du tableau, c’est pas la COP Glasgow, c’est le «Flop Glasgow», comme l’a titré Libé très justement… On ne peut pas être totalement optimiste quand on sait qu’on a ça au-dessus de la tête. Mais je me dis que, précisément parce que tout le monde va devenir conscient du danger, on peut être un peu plus unis, parce que c’est ça qu’il faut, que l’humanité s’unisse davantage. C’est pas un vœu pieu, c’est un désir : on ne peut pas continuer à s’entre-déchirer alors que le danger qui est au-dessus de nous peut nous balayer tous d’un coup ! Alors soyons raisonnables, unissons-nous pour essayer de sauver notre monde.

+ d’infos : L’Homme est un Accident, avec Adrien Rivière – Editions Belin – Mai 2021. Bug – Tome 1 & 2 – Editions Castermann

Image haut de page : Nikopol T2 – Femme piège

FAN DE

Quel est le dernier film qui vous a fait vibrer ? Tennet, film complexe, mais justement, sa complexité m’a ébranlé, m’intrigue, donc je vais le revoir très vite.

L’acteur/actrice qui vous touche ? Clint Eastwood, parce qu’il ressort un film en tant qu’acteur et réalisateur. Il a plus de 90 ans, je n’ai pas vu son film, mais je trouve ce personnage fascinant avec ses cheveux blancs de vieillard, littéralement, ce visage ravagé, mais toujours beau, je me dis : “mais quel acteur a pu traverser ce temps avec autant d’élégance ?

Le morceau que vous chantez sous la douche ? Le Poinçonneur des Lilas. Gainsbourg, c’est bien le matin.

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ? Un peintre, et un homme aussi, que j’aime énormément et qui a malheureusement disparu il y a deux ans : Vladimir Veličković. On est tous les deux natifs de Belgrade. Chose incroyable, on a découvert ça très tard, mais quand il retournait vivre à Belgrade, il vivait dans l’appartement où je suis né… C’est absolument incroyable.

Le personnage historique que vous admirez ? L’homme-singe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, qui en lançant l’os dans le ciel, en se disant qu’il a découvert enfin une arme pour abattre son ennemi. Il a ouvert la voie à tout, au bien comme au mal.

Le ou la politique avec qui vous aimeriez débattre ? Récemment, j’ai vu beaucoup de débats sur les chaines d’infos en continu et j’ai été absolument consterné par l’absence de nuances, par l’espèce de pavlovisme idéologique quel que soit le côté… Donc j’aimerais débattre avec quelqu’un qui sait encore ce que c’est que la nuance, mais je ne sais pas si ça existe sur le terrain politique.

Le (super)-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ? Celui de voler tout simplement, ça, ça m’aurait plu… Alors je fais un best-of, un mélange, un melting-pot de super-héros et je vole !

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