la pomme
plein les écoles

la pomme plein les écoles

la tablette crève l’écran

« TABLEEEETTES ! ELLES SONT BELLES MES TABLETTES ! » VOILÀ CE QUE CRIERAIT ORDRALFABÉTIX, S’IL ÉTAIT AUJOURD’HUI PROFESSEUR ET NON POISSONNIER. ALORS QUE LES ÉCRANS ONT ENVAHI LA MOINDRE PARCELLE DE NOS VIES, L’ÉCOLE ÉTAIT JUSQUE-LÀ LE DERNIER BASTION DU PAPIER ET DU STYLO. HÉLAS, LE VILLAGE GAULOIS RÉSISTE DE MOINS EN MOINS À L’ENVAHISSEUR NUMÉRIQUE. CETTE ANNÉE ENCORE, À LA RENTRÉE DE SEPTEMBRE, NOS CHÈRES PETITES TÊTES BLONDES ONT EU DROIT AU LÂCHER D’IPAD. UN CADEAU EMPOISONNÉ ?

Parce que, pendant qu’on arrose à tout-va les écoles de «e-trucs» et de «I machins», les experts, les chercheurs, les médecins ne cessent de nous mettre en garde contre les dangers des écrans. Dès lors, au lieu de se réjouir, ne faudrait-il pas plutôt être allergeek à cette invasion ?

ORDI-MATEURS

En fait, depuis que les écrans ont fait leur apparition à l’école, d’abord avec la télévision, puis les ordinateurs jusqu’aux tablettes, le débat n’a pas cessé entre ceux qui voient dans l’informatique un outil pédagogique exceptionnel et ceux qui souhaitent la bannir des salles de classe. Ces derniers, perçus comme d’horribles réacs réfractaires à la «start up nation», semblent à présent perdre le combat, face à la générosité dispendieuse de l’Etat et de collectivités locales «techno béates», et face au lobbying actif et productif de la firme californienne Apple, qui réussit à fourguer à bon prix à l’Education Nationale des tablettes que plus personne n’achète. Quand François Hollande a lancé son «plan Tablettes» en 2015, on pensait naïvement que les mioches feraient plus de sport et allaient bosser leurs abdos. Que nenni ! Dès l’école maternelle, le papier et le stylo sont devenus ringards, ramenés au rang de silex préhistoriques. Fini le tableau noir-peinture rupestre et la salle de classe qui ressemble à une grotte de Lascaux, ou à un campement Amish coupé du monde moderne. Place aux univers connectés où l’ordi règne en maître Dell-lieux. Voir ces petits entonner «pomme de reinette et pomme d’applis…», c’est vraiment Cro-mignon !

ARME DE DISTRACTION MASSIVE

Une étrange utopie techno-pédagogique semble ainsi saisir parents, enseignants, élus. Observons les premiers, si fiers lorsque leur progéniture, dans sa poussette, frotte un smartphone avec davantage de dextérité qu’eux-mêmes ! Ecoutons les autres promettre monts et merveilles pour combler les lacunes de l’école. Motivation et concentration accrues, amélioration des performances, travail en groupe, pédagogies actives ou ludiques, adaptation au rythme de chacun, ressources pédagogiques enrichies… Et, cerise sur le gâteau, plus besoin de trimballer ces manuels scolaires trop lourds qui flinguent le dos des ados. N’en jetez plus, on rase gratis ! Tous les chemins de la réussite scolaire mènent au CD-Rom ou à la Ram, si les mômes ont des trous de mémoire. Un outil miraculeux, capable de changer, non l’eau en vin, mais le cancre en polytechnicien. Des arguments identiques à ce qu’on pouvait entendre il y a 30 ans, quand les télévisions entraient dans les classes. A l’époque, on allait voir ce qu’on allait voir ! La vidéo, interactive et ludique ferait des élèves des génies. Résultat : les performances de l’école n’ont manifestement jamais été aussi médiocres. A présent, avec l’informatique, rebelote ! Quand on voit par exemple qu’une bonne partie des ordinateurs des étudiants ouverts pendant les cours, servent surtout à rester connectés aux réseaux sociaux, plutôt qu’à prendre des notes, on peut douter de l’efficacité pédagogique de ces outils soit-disant magiques.

ECRAN DE FUMÉE

Il suffit d’ailleurs de lire les dernières études PISA sur le sujet, notamment celle de 2015, qui constate l’absence d’amélioration des résultats scolaires pour les pays qui ont investi massivement dans les nouvelles technologies. Autrement dit, le lien entre performances scolaires et équipement informatique n’est pas prouvé. Et particulièrement pour les collégiens de la Corrèze qui ont été arrosés d’Ipad dès 2008 par le Conseil Général présidé alors par… François Hollande ! Dès lors, le choix du tout-numérique est-il rationnel ? En gros, pour plagier le célèbre discours de De Gaulle sur l’Europe, suffit-il de sauter sur sa chaise comme un cabri en criant «Ipad, Ipad, Ipad», pour résoudre les problèmes d’apprentissage ? Cet Apple au secours s’apparente à la course affolée d’un canard sans tête. On interdit les portables à l’école, mais en même temps on pilonne les écoles de tablettes. Cherchez l’erreur ! Personne ne sait par quel bout prendre la question scolaire, alors on se rue frénétiquement sur l’illusion technologique. La montagne informatique risque bien d’accoucher d’une souris.

L’ÉCRAN MET LES ENFANTS À CRAN

Est-il également judicieux pour l’institution scolaire d’exposer encore plus les enfants aux écrans ? Les effets psycho-sociaux sont pourtant bien établis. Addiction, dépression, agitation, difficultés de concentration, manque de sommeil, impact sur le bien-être et les fonctions cognitives. Une véritable expérience de décérébration, estime le chercheur Michel Desmurget dans «La fabrique du crétin digital». En fait, comme le souligne l’étude Pisa, pour sortir certains élèves de l’échec, “les pays doivent avant tout améliorer l’équité de leur système d’éducation”. Autrement dit, dépensons l’argent public judicieusement, en fonction des besoins pédagogiques réels, plutôt que dans des tablettes et des logiciels. Et n’oublions pas, l’écriture à la main reste essentielle pour le bon fonctionnement de nos neurones. Bref, gardons nos stylos, notre cerveau aura bonne mine.

goldorak, candy et albator
sont dans un bateau…

goldorak, candy et albator sont dans un bateau…

fulguro mise au point

Si le 43e festival du film d’animation d’Annecy, ce mois-ci, met à l’honneur, à juste titre, le Japon, on oublie que les premières séries animées japonaises qui débarquent en France à la fin des années 1970, ont été étrillées par la critique. Jugés violents et abrutissants, les goldorak, candy, ou albator, ont pourtant fait entrer la culture nippone en France et marqué toute une génération de gamins! Opération réhabilitation !

« Il traverse tout l’univers, aussi vite que la lumière… Qui est-il? D’où vient-il? Formidable roboooooot des temps nouveauuuuuuux”. Vous êtes prêts? Transfert! Vous avez 6 ou 7 ans. Sortie des classes. Entre le goûter et les devoirs. Giscard est président, et Goldorak débarque à la télé, sur «récré A2» d’abord, puis sur TF1. Arrimage en 1978 !

GOLDORAK, LE TSUNAMI DU PAF

L’arrivée de Goldorak est une véritable révolution. Une lame de fond qui emporte tout sur son passage. La série, plutôt secondaire au Japon, connaît en France un succès foudroyant. Une part d’audience de 100 %! La chanson du générique interprétée par le jeune Noam se vend à 4 millions d’exemplaires. Le robot aux cornes jaunes et au pantalon à pattes d’eph’ métalliques fait même la Une de Paris Match en janvier 1979, et devient un phénomène culturel. La France entre tout de go dans l’ère du manga, avec ses codes et son esthétique.

Goldorak

Un épisode complet de Goldorak, soit 25 minutes, revenait en effet à 20 000 francs, contre 30 000 francs la minute pour un dessin animé produit par la TV française !

A première vue, le dessin n’est pas très beau, le scénario plutôt répétitif et inconsistant. Bref, de l’animation à la truelle. Mais dans les cours d’écoles, ça électrocute avec de la Cornofulgure, ça bourre-pif au Fulguropoing, ça bastonne à l’AstéroHache ! Du dessin animé beaucoup plus wok’n roll que les gentilles bluettes diffusées jusque-là. Ça marche tellement bien qu’AB, le producteur français, achète – au poids ! – des kilos d’autres séries nippones. La sucrée Candy, le ténébreux Albator, le flamboyant Capitaine Flam… Y en a pour tous les goûts ! 

Et 10 ans plus tard, rebelote, avec Pokémon et Dragon Ball Z. Une invasion fondée sur des impératifs économiques. “Si pendant une dizaine d’années, les enfants ont regardé plein de dessins animés japonais, c’est parce qu’ils coûtaient moins cher aux chaînes fraîchement privatisées, telle que TF1, que les productions françaises”, explique Matthieu Pinon, l’auteur de l’ouvrage «Histoires du manga moderne». Un épisode complet de Goldorak, soit 25 minutes, revenait en effet à 20 000 francs, contre 30 000 francs la minute pour un dessin animé produit par la TV française !

Candy

UN ROBOT PAS MÉNAGÉ(R)

Cette entrée massive de la culture japonaise dans les foyers français séduit, certes, des millions de fans, mais se retrouve rapidement accusée de tous les maux. A l’école le marmot multiplie les couacs et distribue des claques? C’est la faute à Goldorak! Il oublie ses affaires encore et ne fait aucun effort? C’est la faute à Albato ! Parents inquiets, psys alarmés, intellos effrayés, politiques dépassés, tous se succèdent pour dénoncer la violence de ces séries, qui rendraient les enfants dépendants et agressifs. La chercheuse Liliane Lurçat publie en 1981 «A cinq ans, seul avec Goldorak». L’humoriste Guy Bedos surnomme le robot «Gueule de rat». Ségolène Royal, jeune députée, juge ces séries «médiocres, mauvaises et laides». Télérama les assimile à des «japoniaiseries». Des attaques qui visent aussi, plus généralement, le déferlement des produits commerciaux asiatiques, dans un contexte très nippophobe. C’est, par exemple, à cette époque, que le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy bloque les importations de magnétoscopes japonais. Un Japan bashing oublié aujourd’hui, mais aussi virulent que celui que subit la Chine actuellement.

Ces détracteurs n’ont pas complètement tort. Certaines séries, comme «Ken le survivant» ou «Nicky Larson», sont réellement violentes. Mais si, au Japon, elles sont diffusées tardivement pour un public ado, en France, elles sont balancées sans discernement à 18 heures, pour des gamins de 6 ans. TF1 doit même embaucher des psys pour les adapter au jeune public. Séquences coupées, doublages farfelus et improvisations délirantes dans certains cas, avec des références au Japon gommées la plupart du temps. Les fans, de leur côté, hurlent à la censure !

Nicky Larson

IL NE FAUT PLUS SAKÉ
CES SÉRIES JAPONAISES

Rétrospectivement, ces critiques apparaissent à côté de la plaque. Aveuglés par l’incompréhension et les préjugés idéologiques (voire la xénophobie), les censeurs n’ont pas su y voir la richesse des thèmes exposés, les références au passé du Japon, comme le traumatisme nucléaire. Sauver la Terre de la destruction, protéger l’environnement, la nostalgie, le tragique, la mort, la souffrance, des héros vulnérables… On est très loin des enjeux basiques de Scooby-Doo ou de Bambi! Sarah Hatchuel, auteure d’une thèse sur Goldorak, explique: “Pour la première fois, en tant qu’enfant, j’ai eu l’impression qu’un dessin animé nous prenait au sérieux”.

Les fans restent nombreux aujourd’hui, à l’instar de cette entreprise de ferronnerie de Thiers, dans le Puy-de-Dôme, qui a eu l’idée d’installer, en décembre dernier, un Goldorak de 7 mètres de haut à l’entrée de la ville, à la grande surprise des habitants. Mais au-delà de la nostalgie, on mesure, 40 ans plus tard, l’impact considérable de séries qui ont gagné en respectabilité. Elles ont ouvert la voie à la culture japonaise, aux mangas, aux jeux vidéo, et à des films d’animation de grande qualité.

Finalement, la génération biberonnée aux dessins animés «débilitants» ne s’en est pas si mal sortie! Les quadras nostalgiques peuvent assumer leurs goûts passés sans peur du Candy-ra-t-on !

Dragon Ball Z

Albator © Toei Animation, Goldorak © Toei Animation, Candy © Kyoko Mizuki, Nicky Larson © Sunrise, Dragon Ball Z © Akira Toriyama,

lyon-turin hors voie

lyon-turin hors voie

Stop ou encore ?

CE N’EST PLUS UN TRAIN, MAIS UNE ARLÉSIENNE ! SORTIE DES CARTONS VOICI 25 ANS, ET RALENTIE PAR DES ANNÉESDE POLÉMIQUES ET DE CONTESTATIONS, LA LIAISON FERRÉE TRANSALPINE LYON -TURIN SEMBLAIT POURTANT, ENFIN, PARTIESUR DE BONS RAILS DEPUIS LA SIGNATURE DE L’ACCORD FRANCO-ITALIEN EN 2017.
PATATRAS ! LES RÉCENTES DÉCLARATIONS HOSTILES DE LUIGI DI MAIO, CHEF DU M5S ET VICE-PREMIER MINISTRE ITALIEN, REMETTENT TOUT EN QUESTION, AU RISQUE DE DYNAMITER DÉFINITIVEMENT UN PROJET D’ENVERGURE EUROPÉENNE.

Une véritable bombe à fragmentation! Ces propos ont en effet non seulement envenimé un peu plus les rapports avec la France et agacé l’Union Européenne, qui finance en partie, mais ils ont aussi semé la zizanie au sein de l’exécutif italien, car l’autre vice premier ministre, Matteo Salvini, chef de la Lega, est, lui, très favorable au projet.

L’ITALIE N’A PAS DE THUN’ELLE !

“Un trou inutile dans une montagne !”. Pour le ministre des transports, Danilo Toninelli, la Di «Maio-nnaise» lugduno-turinoise ne prendra pas! Le M5S craindrait-il l’invasion d’un nouvel Hannibal, à l’instar de celui qui avait autrefois traversé les Alpes avec ses éléphants pour battre les légions romaines? En fait, c’est surtout le coût de l’opération qui fait «piémonter» les populistes sur leurs grands chevaux. Estimée à 26 milliards d’euros, dont 8 rien que pour le tunnel de 57 km au cœur du dispositif, elle ne serait jamais rentable, si l’on en croit le dernier rapport commandé par le ministre. L’addition, partagée à 40% par l’Europe, 35% par l’Italie et 25% pour la France, fait bondir le M5S. Hors de question de faire la Manche pour creuser un nouveau tunnel, surtout qu’il existe déjà deux percées, par Modane, et par Chamonix. Tout ça pour relier les deux métropoles en deux heures par TGV, au lieu de 4 heures aujourd’hui. Le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Un argument financier guère étonnant de la part d’un mouvement dont le fonds de commerce est le gaspillage de l’argent public et la lutte contre les grandes infrastructures coûteuses.
Cet énième rebondissement sera-t-il le coup de grâce pour un projet colossal contesté depuis ses débuts des deux côtés de la frontière?

LE TUNNEL DU FRÉJUS AMUSE LA GALERIE

Cela fait, en effet, une vingtaine d’années qu’une coalition d’opposants, plutôt confuse et hétéroclite, rassemblant pêle-mêle, par-delà les clivages politiques, des écologistes, des syndicats agricoles, des élus comme les maires de Grenoble Eric Piolle ou de Turin, Chiara Appendino, réussit à retarder la mise en œuvre du chantier, qui avance à un train de sénateur. Les plus bruyants ont sans doute été les militants du mouvement No TAV («non au train à grande vitesse»), qui s’étaient illustrés, dans la vallée de Suse, par de nombreuses actions, parfois violentes, au début des années 2000. Outre le coût démesuré du projet et son inutilité, ces antis dénoncent les dégâts environnementaux, les nuisances locales, les expropriations, et préconisent la modernisation de la voie ferrée actuelle, par le tunnel du Fréjus, sous utilisée. Présentée comme plus économique que la nouvelle ligne de 270 km, cette solution cristallise les oppositions et alimente une guerre des chiffres. Entré en service en 1871, trop haut en altitude, trop pentu, cet ouvrage serait inadapté aux gros convois modernes, plus lourds et plus longs, rétorquent les partisans du projet. Une nouvelle ligne serait donc indispensable! D’autant que les Suisses ont pris une avance importante, en inaugurant le tunnel du Gothard, à basse altitude et long de 57 km, tandis que deux autres sont en cours. Les chiffres sont sans appel. La part du ferroviaire dans le transport de marchandises entre la France et l’Italie n’est que de 8%, contre 70% entre l’Italie et la Suisse. En Europe, les liaisons ferrées Nord-Sud ont clairement pris l’avantage sur un axe Est-Ouest fantomatique. Une absurdité, quand on songe que la France est le second partenaire économique de l’Italie. En somme, les trains sont à l’Est, les camions et leur cortège de nuisances à l’Ouest!

LE BOUT DU TUNNEL ?

N’est-il donc pas nécessaire de développer le ferroutage afin de désengorger des routes savoyardes saturées de CO2, de renforcer l’intégration économique européenne, et d’assurer la sécurité? Rappelons-nous le tragique incendie du tunnel du Mont-Blanc, en 1999, causé par l’incendie d’un poids-lourd… “Les Alpes françaises n’en peuvent plus de voir des camions”, expliquait Elisabeth Borne, la ministre des transports, en février dernier. Du côté de la France et de l’UE, cette liaison est indispensable, comme l’était le tunnel sous la Manche autrefois. Stigmatisé à l’époque pour son coût exorbitant, il est aujourd’hui une affaire rentable. Peut-on raisonnablement remettre en cause 4 traités franco-italiens et stopper des travaux entamés? Auquel cas, il faudrait rembourser les sommes déjà engagées par l’UE. Caprice trop coûteux ou investissement pour le futur? Les positions des uns et des autres semblent difficilement conciliables. Pour l’heure, l’Europe est suspendue à la décision du gouvernement italien qui devrait intervenir en mai. Espérons que ce chantier ne sera pas sacrifié sur l’autel des petites «combinazione» politiques. Il mérite mieux que cela.

Les piétons en roue libre !

Les piétons en roue libre !

La roue tourne

Trottinettes, gyropodes, gyroroues, skates, hoverboards… Ces nouveaux engins électriques, au nom parfois obscur, colonisent les artères de nos villes saturées. Silencieux, ils s’engouffrent aussi vite dans le flot de la circulation que dans les lacunes de la législation. Furieusement tendance à l’heure de l’écomobilité et de la défense de l’écologie, les NVEI (nouveaux véhicules électriques individuels) n’assurent pourtant pas toujours à leur pilote une posture avantageuse – surtout 14 ans dépassés -, et rend compliquée la flânerie des piétons.

Connaissez-vous le «scrooser», ou «fatbee» ? Dernière arrivée dans l’univers du lifestyle urbain, cette bête étrange, au design épuré, curieux hybride entre une trottinette et un scooter, est surnommée la «trottinette Harley» en raison de ses gros pneus

HIGHWAY TO WHEEL

Avec ses 25 km/h de vitesse de pointe et ses 55 km d’autonomie, impossible d’envisager à son bord la traversée des US sur la mythique route 66. Elle a juste été conçue pour viriliser davantage la trottinette de base. Mais même avec une barbe et un aigle sur le dos, son utilisateur fera plutôt figure d’Easy Rider de bac à sable. Qui s’imagine avoir la classe de Steeve McQueen dans Bullitt, la majesté de Ben Hur sur son char, et qui aura tout juste le swag des Marseillais à Mykonos.

Surfant sur la vague écolo-bobo, le Scrooser s’affiche comme une «solution de mobilité urbaine pour les personnes écologiquement responsables». Certes, réduire la pollution, améliorer la fluidité des déplacements sont de louables intentions. Mais une cause, aussi noble soit-elle, doit-elle autoriser toutes les audaces ? Quel cheminement intellectuel amène par exemple un adulte raisonnable, honnête père de famille né sous Giscard ou Pompidou, peut-être propriétaire d’une maison cossue et d’un plan épargne retraite, à arpenter les rues, droit comme un i, boudiné dans son costard étriqué, l’ordinateur en bandoulière, sur une trottinette destinée à des gamins de 8 ans ?

“Notre société s’infantilise”, constate même gravement le philosophe toutologue Michel Onfray. Dans ce festival de nouveaux gadgets roulants, décernons la palme du clownesque à la gyroroue, tout droit échappée du cirque, et celle de la ringardise au gyropode. Il ne s’agit pas du nom savant d’un mollusque scotché au fond de nos lacs alpins, mais de cet objet à deux roues, sur lequel des touristes ayant renoncé à toute dignité, casqués, penchés en avant sur une espèce de manche à balai, longent à la queue leu leu les rives du lac, à Annecy ou Genève, sous les regards mi-amusés mi-consternés des badauds.

SI LA VITESSE MAXIMALE NE DOIT PAS DÉPASSER 6 KM/H, LES RAFALES DU MACADAM N’HÉSITENT PAS À SLALOMER ENTRE POUSSETTES ET MAMIES À DÉAMBULATEUR. QUEL PARADOXE !

WHEEL ARE THE CHAMPIONS

Bien sûr, ces NVEI ne sont pas encore le mode de déplacement majoritaire de la population, qui les juge dangereux. Par temps de pluie en effet, la tenue de trottoir étant aléatoire, le biker à roulettes risque fort de finir écrasé sur un pare-chocs comme une fiente de pigeon. Mais, avec le prix croissant des parcmètres et des carburants, leur progression est spectaculaire. Associée à des transports en communs, la trottinette serait même l’arme absolue pour traverser une agglomération bien plus rapidement que le Porsche Cayenne du voisin. Avec un potentiel de développement jugé énorme, tant la façon dont les gens se déplacent en ville est clairement en train de changer.

Effet de mode ? Une profonde mutation structurelle plutôt, que vous constatez chaque jour depuis la terrasse de votre café favori, en regardant la rue, la circulation, la ville en mouvement. Comme le souligne Gilles Bernard, maire-adjoint à la commune nouvelle d’Annecy, “il y a 5 ans en arrière, il n’y avait pas tout ça”. Du coup, de nombreuses villes, grandes et petites, tentent d’anticiper ces évolutions, en organisant des salons de l’éco mobilité, comme à Annecy en mai 2018, à Chambéry, ou Lyon. Un juteux marché en perspective, que n’ont pas tardé à investir quelques poids lourds de la mondialisation. Les Californiens Uber et Google viennent ainsi de se lancer dans la trottinette électrique en libre-service. Finalement, 5000 ans plus tard, la roue est réinventée, et fait de la ville une nouvelle jungle dans laquelle les plus rapides triomphent des lents.

I «WHEEL» SURVIVE !

La place du piéton est en effet clairement concurrencée par ces hordes sauvages de rebelles à roulettes. Comment assurer la cohabitation entre anciens et nouveaux rois du bitume ? La règlementation, floue et en retard, génère toutes sortes de comportements et transforme la marche sur le trottoir en un parcours du combattant. Car, même si la vitesse maximale ne doit pas y dépasser 6 km/h, les Rafales du macadam n’hésitent pas à slalomer entre poussettes familiales et mamies à déambulateur. Quel paradoxe !

La défense de l’écologie et le recul de la voiture en ville aboutissent au final à menacer la marche, le mode de déplacement le plus naturel qui soit ! Hélas pour les piétons, point de lobbies capables de défendre leurs intérêts. Il existe bien un parti des «marcheurs», mais depuis la dernière élection présidentielle, cette appellation a pris un sens bien différent. Selon une enquête de 2015, 85% des piétons s’estimaient être en danger dans leurs déplacements, même si certains le cherchent un peu, tel l’imprévisible homo pedibus smartphonus, zombie enfermé dans sa bulle. Seront-ils les Rambo de la jungle urbaine ou les derniers des Mohicans, cantonnés dans ces nouvelles réserves indiennes que sont les zones piétonnes ? L’avenir le dira.

En attendant, comme le disait Franck Ribéry, notre grand poète national dont le cerveau tournait moins vite qu’un ballon, “la routourne va tourner”.

© Alexander Pokusay

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