Design à table : la poterie du grand pont

Design à table : la poterie du grand pont

La terre en l’air

Certains passent du coq à l’âne, Jean-Pol Bozzone, lui, plutôt de la coupe au bol. Aucun rapport, me direz-vous et pourtant, jeux de mots et calembours s’entrechoquent gaiement dans son atelier de poteries zen. Entre pots, plats et coupelles, un vase tintinnabule façon carillon japonais, l’heure est aux confidences infusées.

Il m’attend au bout du chemin, non loin d’un vieux corps de ferme accroché au village de Seythenex. Enroulé dans son grand tablier, il a ce petit côté feng shui qui met tout de suite à l’aise, et ça, c’est du bol ! Une tasse de café pas lisse dans mes mains plus loin et voilà qu’il lance les festivités, entre Higelin, Brassens ou Gainsbourg qu’il entonne sans arrêt, tourner autour du pot ? Ça va pas, non !

LES PIEDS DANS LE PLAT

Alors quand je me mets à lui parler vaisselle… Banzaï ! : “Je ne suis pas fabriquant de vaisselle ! Je suis potier. Il faut comprendre mon métier pour choisir des pièces chez moi. On est dans la slow poterie, une poterie zen. C’est une poterie, sans poterie, c’est la matière, le geste, le rythme. C’est pour ça qu’on est très proches des cuisiniers. Parce qu’ils sont fascinés par l’art de la coupe. Et moi, je suis dans cette démarche. Enlever et enlever encore, pour arriver à l’essentiel. Aucune virtuosité technique, mais du ressenti, la mémoire de la main, l’amélioration par la pratique en continu.” Inspiré pour par le raku -technique d’émaillage japonais utilisé pour les bols de la cérémonie du thé- son travail est avant tout une communion entre l’homme et la nature, une médiation profonde avec les énergies, celles qui poussent, portent et guident les esprits réceptifs dans une tasse, une coupelle et même une assiette, mais sûrement pas un service entier sérigraphié !!! Hug, partage et calumet de la paix ! C’est ça ?

MISE À PLAT

Le Raku, c’est accueillir le hasard. Mais c’est aussi maîtriser les matières avec respect. Aucune ne réagit de la même façon. Il y a les terres du petit feu, celles du grand feu. Les premières restent ouvertes post cuisson et ont besoin d’une couverture vitreuse qu’on appelle l’émail, pour être étanches et utilisées dans l’alimentaire. Les autres, sont auto cérames et fermées après cuisson. On ne cuit pas une terre cuite comme on cuit une porcelaine. On ne fera jamais de fines tasses à thé dans la brique !” C’est sûr ! Mais bon, s’il y a la méthode, le reste est dans vos mains, si je comprends bien : “Pour faire de la poterie, les fondamentaux sont les mêmes. Avoir une terre homogène pour éviter les tensions, bien la préparer, la faire sécher et tirer, laisser les énergies se rééquilibrer avant la cuisson. Il faut comprendre la terre, son rythme, savoir être à l’écoute de son évolution. Avant l’heure, c’est pas l’heure. Après l’heure, c’est trop tard ! C’est du ressenti. Savoir à quel moment s’arrêter de la travailler. C’est comme un aliment en cuisine, comme du sucre, un caramel. C’est un terrain de jeu, un moyen d’expression.” A croire qu’il fait ça depuis toujours. Et pourtant.

Jean-Pol Bozzone avec Laurent Petit

COUP DE BOL

40 ans à Charleville-Mézières, un boulot de VRP qui l’emmène partout. Il atterrit en Rhône-Alpes il y a 22 ans, où il achète, par hasard, son premier bol raku : “Il a des émaux d’une secte Chan, à l’origine des codes du raku japonais. Pour mon boulot, je parcourais la France profonde et quand je voyais une poterie, je m’arrêtais. J’ai une culture d’amateur en quelque sorte.” En 2009, les premiers changements s’opèrent, il bosse de la maison et devient graphiste, mais l’envie de créer fait déborder le vase. Il rencontre Thierry Sivet, céramiste de renom : “On écoutait du rock et on parlait poterie, sans jamais en faire. Lui, c’est un Mozart, un surdoué. C’est un peu mon Jiminy Cricket ! C’est chez lui que j’ai fabriqué mon petit four, le grand, c’est l’ancien de son père, c’est affectif et one again… Rien de mieux que ça !” Et s’il a tant d’attache, c’est aussi parce qu’il sort d’un épisode torturé et qu’il s’en va chasser ses maux avec des pots, comme on le ferait avec des mots.

APPRENTI-SAGE

Il glane du b.a.-ba chez Marie-Noëlle Leppens, sculptrice, et s’enferme dans son atelier pour penser : “Tout plaquer pour devenir potier et donner le meilleur de moi-même, quel sens ça pou- vait bien avoir ? Je devais comprendre qui je voulais devenir. C’est là que je me suis consacré à la cérémonie du thé, avec l’intuition que ça aiderait à nourrir ma pratique. Elle consiste à faire le meilleur thé possible, avec simplicité et équilibre, respect et humilité, un moyen de tout dire dans la matière, le geste le rythme… Et le premier maillon, c’est le potier. Donc le bol, comme le Graal, prend une valeur spirituelle absolue.” Et c’est peut-être ce subliminal qui a touché Laurent Petit -chef 3 étoiles du Clos des Sens à Annecy- un lundi de juin 2016. “Il faisait un temps pourri, j’étais grippé et j’en avais marre quand j’ai vu arriver 4 zozos en anorak, complètement trempés. Je les accueille et leur présente mon raku. Il y en avait un plus curieux que les autres, il n’avait pas l’air de m’écouter et pourtant, dès qu’il posait une question, il était dedans ! Au bout de 10 minutes, j’ai vu l’enfant dans ses yeux, ça lui parlait !” Ipso facto, ils commencent à travailler ensemble : “Je suis allée chez Laurent, il a tourné un artichaut dans son jardin avec son couteau japonais pour me montrer le geste, je lui ai exposé comment faire un décor. J’ai invité toute son équipe chez moi, pour dresser les assiettes, c’est important d’entendre la démarche. On se pose la question de l’espace quand on décore aussi…

TERRE À TERRE

Terre des Bauges, de Toscane, sable des écrins, pigments et nature power, l’ingrédient principal des pièces de Jean-Pol est avant tout sa communion avec la matière et avec la vie, le moment où il décide de faire un vase strié, une coupelle granulée, un plat alambiqué, un soliflore éraillé… Tant que c’est équilibré et que ça raconte, me direz-vous ! Poterie de l’émotion, du hasard et de l’humilité, attention pas de bévue, rien ne naît de ses mains dans le superflu : “On est dans la méditation, la pleine présence. Quand on dit l’essentiel, on n’a pas besoin d’autre chose. Le reste c’est de la convention sociale.” Alors quand il sent qu’il a tout donné, il s’arrête, met un poinçon pour dire « j’admets. J’ai donné tout ce que j’avais à donner ». Inutile de tourner autour du pot…

+ d’infos : http://lapoteriedugrandpont.blogspot.com

©Marc Dufournet

design à table : Myriam Monachon

design à table : Myriam Monachon

Service gagnant

Peintre créative, Myriam Monachon est bien dans son assiette ! sans en faire tout un plat, elle remet sans cesse le couvert pour ranimer des objets du passé et décorer la vie.

Des dizaines d’assiettes en piles, côté face, dans l’atelier de peinture, des palmiers stylisés quasi grandeur nature sur les murs de l’espace couture et trônant au cœur du garage, un four à poterie qui carbure ! A Challes-les-Eaux en Savoie, la maison que Myriam Monachon tient de sa grand-mère a été agrandie et transformée au fil des années pour laisser place à l’univers de la créatrice. Un monde peuplé d’œuvres artistiques variées, qui envahit peu à peu l’existence de cette éducatrice de profession.

ARTS ET MÉTIERS

C’est acquis, c’est inné, depuis toujours, la quarantenaire porte en elle l’amour de la création au sens large. “Petite, j’adorais les bijoux et je peignais des coquillages avec le vernis à ongles de ma mère ! J’ai aussi appris à tricoter et à coudre avec des femmes de mon entourage. Je suis une dyslexique contrariée par le système scolaire et l’art m’a toujours permis de m’en sortir, même si je n’ai pas pu en faire mon métier. Je voulais devenir décoratrice d’intérieur, mais il y a 35 ans, avec ce choix, on n’était pas pris au sérieux…” Une vocation contrariée, mais le choix d’une profession intimement liée à l’histoire familiale et aux convictions bien ancrées de Myriam: “Je ne supporte pas l’injustice, la bienveillance est pour moi indispensable. Mes deux grands-mères sont issues de la DDASS, c’est sans doute ce qui m’a donné envie d’aider les gens mis de côté. Et en tant qu’éducatrice, je suis dans la relation, qui est aussi une forme de création dans le lien, au final.

AU PIED DU MUR…

Dans le domaine pictural, Myriam est venue à la création par un de ces petits détours dont le destin a le secret. “Quand j’ai restauré la maison de ma grand-mère, je voulais une fresque murale. Comme je n’avais pas les moyens de me la payer, j’ai décidé d’apprendre à peindre pour la faire moi-même ! Et c’est comme ça que tout a commencé. Pendant plus de 20 ans, j’ai pris des cours de peinture avec Bernadette Rosaz-Grange, qui est devenue une amie. Elle m’a permis de me former à la technique et à la pratique avec des peintres du monde entier. Elle m’a fait gravir les échelons, les uns après les autres, en m’encourageant à toutes les étapes de mon évolution”. 2014, c’est le tournant. Cette année-là, Myriam participe avec Bernadette à une exposition à Chambéry…

Un artiste qui vit seul dans son coin ne grandira pas.

Il est nécessaire de partager.

Tout seul, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin…

OS… ER !

Formée à la peinture sur porcelaine, la créatrice relooke un service de vieilles assiettes avec un dessin de squelette. Et l’ouvrage ne passe pas inaperçu! “En voyant ce motif, des personnes de mon entourage ont trouvé cela morbide. Beaucoup ont pensé que je n’allais pas bien, on m’a même suggéré d’aller voir un psy ! Alors je suis allée creuser au niveau symbolique et j’ai trouvé que la tête de mort évoque la renaissance. Ça m’a rassurée, et comme le service a été tout de suite vendu, je me suis dit que j’avais bien fait de créer ce que je sentais, qu’il fallait que je me lâche. Jusque-là, je n’aurais pas osé, j’étais dans la retenue. Maintenant je me sens stable émotionnellement. Un mélange de maturité manuelle et intellectuelle m’a permis d’arriver à ce résultat”.

MÉMO’ART

Confortée par ce premier succès public, Myriam se met à peindre différentes illustrations et inscriptions sur de la vaisselle ancienne qu’elle chine ici et là. Têtes de mort, Playmobil®, palmiers, pins parasol, remontées mécaniques, «vieux à la plage» et autres proverbes revisités s’immiscent dans les motifs préexistants des porcelaines anciennes. Ses créations sont peu à peu exposées et commercialisées dans la boutique de créateurs Métropole B à Chambéry, puis chez des brocanteurs, dans des magasins de déco un peu partout en France. En parallèle, la créatrice répond aussi à une demande de sur-mesure. “On m’amène, de temps à autre, le service reçu de la grand-mère pour lui donner une seconde jeunesse à l’occasion d’un mariage ou pour tous les jours. Ce que je fais avec la vaisselle, c’est la restauration du souvenir, une transmission d’histoire, en somme.
Une histoire, ou plutôt des histoires, que cette «curieuse de tout et de tous» raconte aussi sur d’autres types de matériaux. Murs, vêtements, tissus, tableaux… aucun support ne l’arrête ! Myriam envisage même de se lancer dans la peinture sur linge de maison. Et si elle est aujourd’hui à titre individuel «tout ce qu’elle a toujours voulu être», la peintre n’en occulte pas pour autant l’importance du collectif. “Mon rêve serait d’ouvrir dans le coin un concept store avec d’autres créateurs. Un artiste qui vit seul dans son coin ne grandira pas. Il est nécessaire de partager. Tout seul, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin…” Avis aux art-mateurs…

+ d’infos : Insta : myriammonachon / Facebook : Myriam Monachon

design: aprèski homestyle

design: aprèski homestyle

après l’ski vient l’bon temps !

LA VIE ROULAIT PLUTÔT PAS MAL POUR FABRICE AURÉJAC, ET POURTANT… EN 2016, IL POSE SON CASQUE DE MONITEUR MOTO ET CHOISIT DE PRENDRE LE LARGE À FOND CÔTÉ DÉCO. DES SPATULES EN VEUX-TU EN VOILÀ ET UNE MOTIVATION TÊTE DE BOIS, QUAND LA GLISSE PREND SES QUARTIERS EN PLEIN MILIEU DU SALON, C’EST TOUT SCHUSS ET À FOISON !

Parce que ça part de là. Instant thé, apéro, ou fondue façon Bronzés, l’ébéniste de 46 ans ne se lasse pas de ces moments privilégiés après-ski. En famille ou entre amis, un coucher de soleil sur les sommets, une flambée qui crépite ou des rires qui pétillent, c’est tout cet univers réchauffé par les journées d’hiver qui donne du carburant à sa création de mobilier. Plaisir, convivialité et machine à bois bien huilée, quand Fabrice glisse au pays des merveilles, v’là des fauteuils qui tombent à la pelle.

Fabrice Auréjac

PLANTÉ DE BÂTON…

Ça faisait un bout de temps que ça lui trottait dans la tête. Le bois, par contre, pas du tout. Alors quand il décide de raccrocher 20 ans de vie pro pour se consacrer à ses envies homestyle, il relève ses manches, retourne à l’école aussi: “l’idée, je l’avais depuis pas mal d’années, je savais exactement ce que je voulais faire, je ne me suis jamais posé aucune question. C’est ce qui a motivé mon CAP d’ébénisterie.” En 2016, il prend la direction de Vallières pour se former, décrocher son diplôme et donner vie à ses projets. Sa reconversion dans les starting- blocks, y’à plus qu’à… Prêt? Ridez!

COMBINÉ

Il découvre la matière, explore, peaufine et chausse son nouveau boulot. En 2018, il crée Aprèski Homestyle et en avant les spatules : “C’est du mobilier élaboré à partir de skis. Je suis passionné depuis toujours et quand on a grandi dans la région, difficile d’en être autrement ! J’aime autant skier que l’ambiance des fins de journée. Tout ça rajouté au fait que je suis fan de déco…” Ça donne un sacré combo! Noyer, noyer américain, sycomore, frêne ou chêne, il joue des contrastes et utilise différentes essences de bois et ça l’éclate. Accroche lumière, esthétique ou design only, il ne néglige rien et ne laisse surtout aucune place au hasard : “J’avais imaginé les modèles, mais je n’avais pas les prototypes, alors je les ai faits. Et puis les skis, je ne les recycle pas, je les fabrique, je fais tout de A à Z, au moins en ce qui concerne le bois !

COMME DANS UN FAUTEUIL

Il passe un an à plancher avant de se lancer dans la descente, sécurité avant tout si on ne veut pas finir dans les choux. Il crée alors un moule spécifique pour sa matière première, s’achalande de plaquage marqueté ou non en fonction et sort enfin du bois. Vent en poupe et gagne à fond, en 2019, il présente sa collection élégante et cosy so ride: banc, table basse, chaise, fauteuil ou lampe d’ambiance font leur entrée sur les terrasses, petits salons ou dans les salles à manger. Et c’est grâce à son Adironspats qu’il va imposer sa patte : “L’été 2019, j’ai fait le salon Alpes Home à Combloux, un joli tremplin qui m’a permis de signer pas mal de premières commandes. C’est mon fauteuil Adironspats, inspiré des Adirondack américains, qui a eu le plus la cote. Un architecte d’intérieur me l’a même commandé pour son chalet…” Ça remonte à bloc et c’est plutôt flatteur comme carte de visite, non?

DANS LE VENT !

Chaleureux, tendance et passe-partout, d’intérieur ou d’extérieur, pas de jaloux, le mobilier de Fabrice se fond partout, espace contemporain ou chalet authentique. Soucieux de s’inscrire dans un mouv’ actuel, le designer prête une attention particulière aux formes des skis qu’il veut modernes, incruste des Led pour un effet tamisé, vitamine son sujet avec des bois teintés dans la masse pour la touche fashion. Qu’on l’aime brut, avec un plaid moumoute ou un coussin à carreaux douillet, Aprèski vient le bon temps !

+ d’infos : http://apreskihomestyle.com

design: AJD création

design: AJD création

homme des bois

Chêne, hêtre, noyer, acajou… Racé, massif ou précieux, Jérôme Dayot, ébéniste à Excenevex, en connaît toutes les nervures, en respecte les moindres nœuds ou lignes, et pour fabriquer ses meubles aériens, fait vœu de tout bois.

Entre ses mains, une petite porte carrée, datée, au feutre bleu, de 1994. C’est la toute première qu’il a réalisée, elle vient de Bretagne et le suit partout. “C’est le souvenir à la fois de la personne avec qui je l’ai faite, et de l’attention qu’il m’a donnée, de la transmission du geste et de son savoir-faire.” Jérôme n’a que 13 ans à l’époque et il vit dans les Côtes d’Armor, près de Lamballe. Enfant d’agriculteurs, ce ne sont pas les animaux qui le passionnent, mais le matériel et la technique, depuis tout petit : à 4 ans, il conduisait le tracteur familial, y arrimait une remorque à 6, l’emmenait sur les routes à 10. Il aime donc les engins, et pour les manipuler, il faut être entrepreneur agricole. Son sillon est tout tracé. Mais sa mère le laisse un jour entre les mains d’un oncle menuisier. Peut-être a-t-elle entrevu, chez ce garçon qui fabrique déjà des petits tabourets et tout un tas d’objets, une autre destinée… La magie opère en effet, car c’est là, dans cet atelier qui sent la sciure et la résine, qu’il tombe littéralement amoureux du bois : “ce qui m’a fasciné dans cette matière, c’est tout ce qu’on pouvait en faire…” Il commence par une petite porte carrée.

L’essence du devoir

Ebéniste ? A ses oreilles d’ado, il y a dans ce mot quelque chose de religieux. Et la formation qu’il entame auprès des Compagnons du Devoir, à Rennes, a effectivement quelque chose du sacerdoce. “C’était dur. A 14 ans, je bossais en atelier 39h par semaine, avec 2h de cours du soir en plus, et j’étais le plus jeune, la caisse à outils était aussi lourde que moi ! Mais il fallait se donner les moyens. Et même si j’ai une certaine dextérité à l’origine, c’est vraiment au travers du travail que je me suis fait.” Son engagement paie : 3 ans plus tard, il décroche la médaille d’argent du meilleur apprenti de France.
Il continue ensuite, auprès de ses différents patrons, à repousser les limites du faisable : mobilier, agencement de luxe, horlogerie, bijouterie, escalier en marqueterie… “Tout était permis et possible !” Même de lancer sa propre entreprise, ce qu’il fait à Angers en 2009. Et pendant ces premières années, la quête de la perfection technique reste sa priorité. Sa croix. De 3h du matin à 21h, 7 jours sur 7. Sans regarder en arrière. Jusqu’au moment où, il y a 5 ans, il entend les premiers mots de sa fille : “Papa boulot”. Il prend alors sa famille sous le bras, direction la Haute-Savoie et les bords du Léman, pour tout changer. Ou presque… “Je veux être performant, donc je me donnerai toujours à 100 voire à 200%”, reconnaît-il.

Contrôle technique

“Ce qui continue à me passionner, c’est le travail de la matière et le défi. Pour moi, l’ébéniste est un créateur : il a créé le meuble, en a écrit l’histoire, puis l’a recopié à la perfection. Aujourd’hui, les jeunes veulent être des créateurs libres, mais on ne peut pas l’être si on n’a pas un sens aigu de la technique”. C’est pourtant un jeune, un de ses apprentis sorti de l’Ecole Boulle, Fabien Masnada, qui ébranle un jour ses convictions. “Il m’a dit, vos meubles, c’est bien mais… ils sont moches. Et m’a appris la collaboration entre designer et ébéniste : tout ce que nous avons imaginé ensemble était le fruit d’un échange”.
Avec l’expertise de Jérôme et sa connaissance des essences, lignes droites et coups de crayon donnent naissance à un mobilier guidé par deux principes : le beau et la légèreté. Un bureau dont le plateau et les pieds sont de la même épaisseur ; un buffet avec un impressionnant porte-à-faux, un décalé de hauteurs et un fil de bois parfait qui court d’une porte à l’autre ; une table dont les pattes ont été découpées comme si l’on avait entaillé la peau d’une orange… Et aujourd’hui, “quand un designer fait un croquis qui ne tient pas debout, ce n’est pas grave, je ne le frustre pas, j’essaie de comprendre, de mettre mon métier à profit pour l’accompagner et soutenir son design. Parce que j’adore créer des meubles qui intriguent, mettre sans cesse ma technique à l’épreuve – on y revient ! – mais ma quête, c’est qu’on l’oublie, cette technique. Car les belles choses ne tiennent à rien, à ce qu’on ne voit pas forcément.”

+ d’infos : http://www.ajdcreation.com

visite : maison bourgeoise à Sainte-Foy

visite : maison bourgeoise à Sainte-Foy

Terrain de jeu

Du chahut, des rires, des bons moments et le bonheur se ramasse à la pelle sur les collines de Sainte Foy. A quelques pas de Lyon, une vieille maison bourgeoise laisse éclater sa joie : tant qu’y’a de la vie, y’a de l’histoire…

Et c’est justement pour cette raison que Stéphanie, Antoine et leurs enfants sont arrivés là en avril 2018. Installés dans un appartement confortable du 2e arrondissement lyonnais, le couple attend son 4e enfant, un 3e garçon, et comme dit la jeune femme “on avait déjà bien usé les nerfs de nos voisins avec les deux précédents, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, qu’on ne pouvait pas rester ici éternellement, tout deviendrait vite compliqué.” La vie, je vous dis !! Mais ils ne sont pas prêts à tout. Ils aiment la ville et les facilités citadines, leur fils aîné, collégien, fait déjà ses trajets tout seul, leur fille suit de près, hors de question de les couper dans leur autonomie. Cahier des charges de dingue dans les mains, Stéphanie commence ses investigations. Les recherches sont pointilleuses, le coup de cœur loin d’arriver : “On voulait être du bon côté de Lyon, sur la colline de Sainte Foy et pas loin du centre. On était très bien dans notre appartement, il était grand, entièrement refait, avec une belle vue. On l’adorait et on ne serait pas parti pour moins bien”. Pas gagné l’affaire ! Quand un coup de fil a mis tout le monde d’accord…

Service gagnant

“Une de mes connaissances Instagram, qui savait qu’on prospectait, m’a contactée au sujet d’une demeure qui n’était encore pas sur le marché. Sur le papier tout était bon. Bien placée, proche des transports, à 5 minutes en voiture de la place Bellecour, c’était une vieille maison bourgeoise du 19e siècle pleine de cachet, rénovée, mais pas modernisée, les volumes convenaient, pas mal de choses étaient à faire pour la réactualiser, mais vu tout ce qu’on avait déjà fait dans l’appartement, je savais où j’allais.” En moins de deux, Stéphanie contacte son amie architecte Aude Dumont, il ne faut pas traîner, l’opportunité est rare. “Avec Aude, on a les mêmes goûts, alors ça fonctionne bien. J’avais besoin de son aval pour la faisabilité des travaux, son œil technique est très précieux. Elle a validé et tout s’est fait comme ça.” Le temps des papiers et du branle-bas de combat et voilà la maison sans dessus dessous. 300m2 et 6 mois de travaux plus loin, la tribu débarque. A vos marques !

Coup droit

L’équipe investie ses quartiers et réveille les murs des 6 chambres toute chamboulées. Parce que si le couple n’a pas cassé énormément, l’étage a pris un bon coup de vent : “Quand on a acheté, les chambres n’avaient pas toutes vue sur Lyon et c’était dommage. On a donc permuté avec des salles de bains, inversé et re-proportionné au maximum. C’est le plus gros boulot de démolition avec les sols.” Gros carreaux black and white façon damiers, carrelage moche en bas de l’escalier, un hall immense et 4 mètres sous plafond, c’en est trop, Stéphanie part en guerre contre l’austérité ! On réchauffe avec du parquet et du vert gris dans l’espace de circulation du 1er étage et on use de la couleur, l’arme maîtresse de la maison. Si toutes les huisseries sont peintes en noir pour donner profondeur et sobriété, les murs s’habillent de tons modernes et classes, très efficaces ! Marine, rose pâle ou bleu soutenu, la lumière s’accroche et permet pléthore de désidératas déco, tapis, tableaux et couettes à gogo. C’est douillet et ultra cosy, vous pouvez me laisser là sans souci ! Mais la curiosité m’appelle. Celle du lieu, des jolis cabochons du rez-de-chaussée, de l’escalier en pierre d’époque, qui doit en avoir sous la semelle à raconter…

Ça matche !

“On a conservé tous les éléments anciens, qui ont une histoire. Les parquets en chêne, les cheminées en marbre – la maison ayant appartenu à des marbriers – les portes à petits carreaux dans la cuisine, toutes les huisseries, le grand miroir de l’entrée dans son jus, qui rend si bien. Tout ce qui faisait le charme de la maison est là !” Et bien là ! Dans un bain de lumière, de noir moodboard et de contemporain, l’esprit bourgeois du 19e siècle explose. Et Stéphanie, fan de meubles et de beaux objets, s’en amuse sûrement un peu. “J’aime le mélange de tout. On a du mobilier et des tableaux de famille que j’adore, qu’on avait à la base et que j’associe à du plus contemporain. Je suis passée d’un appartement à une maison, mais je n’ai pas changé mon mobilier ! Chaque chose est à sa place et je ne me séparerai de rien. Soit je les ai choisies, soit elles m’ont été rapportées. Ça peut être un petit carnet à l’imprimé superbe, rapporté d’Inde par mes beaux-parents, un tapis de voyage, une petite boîte ou un cadre acheté dans une vente aux enchères, je suis attachée à ma déco et reste très fidèle  !” Lampe bouteille ou Pipistrello, canapé effet vintage ou fauteuil jaune curry, banquette Louis XV, chaise opéra chinée ou console de fer noire ultra design, meubles et objets s’imbriquent avec peps et élégance et créent leur tendance. Des palmiers tapissés aux murs de la salle à manger, aux suspensions à pampilles éclairées, coupelles, chandeliers dorés ou table banquet, ici, bonne humeur et convivialité se renvoient la balle… De là à faire un petit clin d’œil au terrain de tennis d’époque, qui attend d’être relooké… Jeu, set et match ! Cette maison, c’est bien joué !

Photos : Frenchie Cristogatin

Visite: un chalet à Val d’Isère

Visite: un chalet à Val d’Isère

Voyage en bichromie

Dans notre monde complexe, les choses sont rarement noires ou blanches… elles peuvent être les deux ! C’est vrai, pourquoi choisir entre l’ombre et la lumière, une vérité et son contraire ? Alors couleurs franches, contrastes et jeux de brillance, bienvenue en Bichromie ! Et à Val d’Isère.

Margaux Mattis est hôtelière. La rénovation régulière des chambres de son établissement lui sert de labo déco et elle compte pas mal de chantiers à son actif. Mais dans cet appartement dont elle veut faire sa résidence principale, sous le toit d’un grand chalet qui en compte quatre, elle a mis tout son cœur. “Dans les travaux, d’une manière générale, je participe énormément, j’ajoute mon grain de sel et je fais beaucoup modifier les plans, parce que j’ai une idée très précise de ce que je veux. Et cet appart’, je m’en suis vraiment occupée de A à Z !”
Cette année-là – on est en 2016 -, Margaux a envie de noir et blanc. “Je marche au feeling et au coup de cœur à l’instant T, c’était mon état d’esprit du moment, d’ailleurs, ma voiture aussi était black&white.”
Parce qu’avant de diriger l’hôtel familial, à Val d’Isère, cette quadra au caractère bien trempé a affûté ses goûts au gré de ses voyages et de ses différentes expériences professionnelles, notamment dans le prêt-à-porter de luxe, chez Valentino ou Roberto Cavalli. “J’ai vu beaucoup de choses magnifiques, ma sensibilité au beau vient peut-être de là. En tous cas, j’ai donné du fil à retordre à l’architecte d’intérieur, j’imposais beaucoup de choses à ma manière !”

Noir c’est noir, et il y a de l’espoir !

Ce qu’elle impose, dès le début, c’est la lumière. “Mais le premier architecte me fermait toute la hauteur sous plafond, je trouvais que c’était dommage de ne pas voir la structure, qui est très belle. J’ai donc fait tout ouvrir et mettre des fenêtres.” Vient ensuite ce désir de bichromie, qui donne d’ailleurs lieu à un malentendu avec le peintre : “ce n’est pas ce que nous avions décidé, mais quand je suis rentrée le soir, il avait peint toute la charpente en noir… et ce n’était pas mal du tout ! C’est une erreur qui se termine bien.” Et à partir de laquelle il faut composer le reste, à l’exception des chambres des enfants, plus traditionnellement déclinées en rose, marine et bois blanc.
L’architecte en charge de la décoration intérieur, c’est le Savoyard Jean-Michel Villot, à qui Margaux a déjà confié plusieurs tranches de son hôtel. Il récupère le plateau de l’appartement vide, en imagine avec elle l’agencement des pièces, mais le total ébène, pour lui, c’est une première : “on a pour habitude de laisser les bois naturels ou les peindre en blanc… Le noir, ça nous a surpris. Il a fallu jouer sur les chromes, chercher des choses qui pouvaient amener de la lumière ou sur laquelle elle pouvait se projeter, car le noir, lui, l’absorbe.” C’est le cas du métal noir et mat de la magistrale cheminée à vapeur d’eau, qui s’étend sur tout un pan de mur en face de la baie vitrée : elle en absorbe peut-être la forte luminosité, mais elle l’adoucit surtout.

Ebony and Ivory

Car si l’ensemble est contrasté, il n’est ni heurté, ni glacial. Le noir couvre les sols et les plafonds, mais il côtoie des murs blancs, évidemment, et de nombreuses parties vitrées. Entre le salon et la salle de bains de la suite parentale par exemple, verre transparent d’un côté, miroir sans tain de l’autre – je vous laisse deviner dans quel ordre – ; pour sécuriser la mezzanine de la chambre d’enfant, sans l’obscurcir ; dans la partie haute des cloisons de chaque chambre, sous forme d’ouverture triangulaire donnant sur le couloir ; ou tout simplement sur les placards de la cuisine ouverte, dont le verre noir renvoie les lumières du salon.
En alliant clair et foncé, le mobilier, quant à lui, joue la médiation, la transition d’une couleur à l’autre : version encre et beige sur l’immense canapé Jean-Paul Gautier ; pointillisme de gris sur les assiettes Fornasetti ; robe pie sur la peau de la chaise longue Le Corbusier ; ou mariage mixte sur la baignoire, “très belle, mais pas très confortable…”, reconnait Margaux. Une collection de classiques du design que cette accro à la déco, habituée du salon Maison&Objet, associe à des clins d’œil animaux, carrés de fausses fourrures blanches et noires jetées çà et là, patères caribou, trophées laqués… quand la chambre, elle, devient carrément le territoire de l’ours blanc : “c’est un très bel animal, majestueux, reposant, qui m’apporte beaucoup de sérénité”.
Cette paix comme en apporte aussi la vue, sur la mythique face de Bellevarde qui descend de son rocher jusqu’au village de Val d’Isère, dont on voit le centre et le quartier de la Daille. Une vue qui, l’hiver, fait largement pencher la balance chromatique en faveur du blanc et dont Margaux n’a voulu se priver dans aucune des pièces. Chaque chambre a son balcon, et dans sa salle de bains, au-dessus du lavabo, elle a même fait remplacer le traditionnel miroir par une grande vitre carrée… Parce que, vous l’avez compris, quand elle a une idée, personne ne lui fera en changer, et ça, c’est comme si c’était écrit noir sur blanc.

Photos : Christian Arnal

+ d’infos : www.jmvresort.com

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