femmes made in hongrie

12 Juin 2018

cas de force magyar

Migrante. Depuis 2010 et l’arrivée au pouvoir du Fidesz, le parti nationaliste et conservateur de Viktor Orbán, la sociologue genevoise d’origine hongroise Àgnes Földhazi se considère comme une migrante, au même titre que celles auxquelles elle a consacré une partie de sa thèse.

184 nationalités cohabitent à Genève. Avec ses boucles brunes, son français d’une précision métronomique et ses R qui roulent, difficile de deviner celle d’Àgnes Földhazi. C’est dans les beaux quartiers de la capitale hongroise, côté Buda, qu’elle a été élevée, par un père ingénieur des chemins de fer et une mère ingénieure en chimie et professeure à l’université. Dans cette société socialiste des années 80, la vaste majorité des femmes travaillent à 100% et ses parents se partagent équitablement les tâches domestiques. Mais hors de la maison, le sexisme est latent : les capacités intellectuelles des femmes sont constamment déconsidérées, elles sont d’ailleurs éloignées des instances décisionnelles, incitées, plutôt, à soigner leur apparence, leur féminité.

Glasnost et Pérestroïka accompagnent l’adolescence d’Àgnes, jusqu’à l’ouverture tant attendue des frontières vers l’ouest, qui coïncide opportunément avec sa majorité. Malgré une place à l’université, elle prend sa brosse à dents, son baluchon et les chemins de traverse. Elle atterrit en Suisse allemande où elle vit de petits boulots peu considérés, au contact de femmes qui n’ont pas d’autres alternatives.

(DÉ)RAISON ET SENTIMENT

A Zürich, auprès d’un amoureux italien “ très beau, mais très macho”, et dans les Frauenhäuser, ces lieux de rencontres exclusivement réservés aux femmes, elle donne un nom aux convictions qui l’animent : féminisme. Elle se lance dans des études d’allemand et de sciences politiques, puis, plus tard à Genève, se spécialise en sociologie et en études sur le genre. Au fil de ses amours helvétiques, en appliquant «une stratégie migratoire consistant dans le mariage», elle devient Suisse et obtient la double nationalité pour ses filles. Car actuellement, il n’est plus question pour elles de retourner en Hongrie. “Il y a partout dans la rue des messages de haine, de xénophobie, et dans ce contexte-là, d’une part, il y a un retour de manivelle inquiétant en ce qui concerne les droits LGBT, l’avortement, mais on entend aussi un discours complètement rétrograde sur la place de la femme et les violences conjugales sont banalisées.”

Aujourd’hui, cette quadra passionnée et passionnante intervient à la Haute école de travail social de Genève (HETS-GE) et fait partie du comité d’Aspasie, une association de défense des droits des personnes qui exercent le travail du sexe.

Àgnes Foldhazi

Activmag  :  Quelle est la condition des femmes en Hongrie aujourd’hui ?

Àgnes : D’après le dernier rapport du Forum économique mondial sur la parité hommes-femmes, la Hongrie vient en place 103 (sur 144) dans le monde… En 2006 encore, le pays occupait le rang 55. Certes, ce rapport, basé sur différents indicateurs – l’accès à l’éducation, la santé, la politique, la participation et les opportunités économiques – est sujet à des critiques en raison de son manque de contextualisation des données. Toutefois, il donne à lire notamment le recul de la participation politique des femmes : actuellement 10% d’entre elles occupent une place au Parlement, et aucun ministère n’a une femme à sa tête. D’autre part, en 2014, la Hongrie a signé la Convention d’Istanbul qui porte sur la lutte contre les violences faites aux femmes, mais cette convention n’est toujours pas ratifiée : de nombreuses voix s’élèvent contre son texte, en estimant qu’une analyse genrée des violences domestiques relève d’un féminisme «radical» et masquerait le cas des hommes qui seraient, eux, majoritairement les victimes de ces violences…

Dans les années qui ont suivi l’arrivée de Fidezs au pouvoir, les médias hongrois parlaient de 300 voire 400 000 départs. Ce phénomène d’émigration est-il toujours d’actualité ?

Dans les 10 dernières années, beaucoup de Hongrois ont en effet quitté le pays. On parle souvent de migrants du sud vers le nord, mais, et c’est révélateur de la dégradation des conditions de vie, il y a aussi un mouvement de l’est vers l’ouest. Quand j’ai commencé à travailler avec Aspasie, il y a 14 ans, on trouvait, dans les salons de massage à Genève, des Hongroises titulaires de formations secondaires. Pour elles, la prostitution était un moyen d’améliorer leur niveau de vie, dans une forme d’immigration non définitive : elles restaient quelques jours sur place, repartaient, puis revenaient. Mais depuis environ 5 ans, nous sommes en contact avec une nouvelle population qui vient du nord-est du pays, de poches de pauvreté qui existent depuis plusieurs générations. Malnutrition, mauvaise dentition, rapports non protégés et IVG à répétition, certaines de ces femmes sont dans un état de dégradation physique extrême. Cette forme de migration s’apparente à la traite, mais c’est aussi parfois une forme de business familial, car il arrive que ce soit le père qui conduise ses propres filles… La rencontre avec ces femmes a d’ailleurs été une claque pour moi, nous venions du même pays mais je n’avais pas les bons outils pour communiquer. Il y avait un véritable clash social qui rendait le dialogue difficile

La très grande majorité des femmes se portent volontaires à la migration. Quand les conditions économiques sont de plus en plus précaires dans leur pays d’origine, ont-elles vraiment d’autres issues ?

Pour ce dossier, nous avons rencontré desfemmes qui, comme elles et comme vous, ont quitté leur pays d’origine. Selon votre expérience de sociologue, sont-elles de plus en plus nombreuses à le faire?

Oui, mais à côté des femmes qui migrent dans le cadre d’un regroupement familial, le nombre de femmes réfugiées a augmenté au cours de la dernière décennie. Une migration forcée, conséquence de nombreux conflits dans le monde, mais aussi de la misère, des crises économiques. En parallèle, le regard porté sur elles par la recherche a changé depuis 30 ans : elles ont gagné en visibilité et on les considère comme des actrices de l’économie. Le tableau est aussi nuancé par le fait que nous sommes dans un contexte de mondialisation et on a compris que la délocalisation d’entreprises, ici, a des répercussions sur la vie de femmes à l’autre bout de monde. On en a pris conscience pour l’industrie du textile en Asie, mais on réalise maintenant que dans beaucoup de pays de l’Europe de l’Est (Moldavie, Albanie, Roumanie, Ukraine), pourtant bien plus proches, les conditions de travail des ouvrières peuvent être encore pires. Il y a une réelle féminisation de la précarité, qui peut inciter certaines à partir.

Ne seraient-elles pas poussées aussi par leur entourage, voire leur famille ?

Pendant longtemps, on a dressé le portrait de victimes, de la traite des femmes par exemple, qui seraient jeunes, naïves et physiquement contraintes. Mais la contrainte peut avoir d’autres visages, comme le retrait du passeport, les menaces sur la famille, ou encore la barrière de la langue qui les empêche de défendre leurs droits. Parfois aussi, elles ont été dupées: dans certains salons de massages, les réceptionnistes ont été recrutées sur la base d’une annonce promettant un job dans l’hôtellerie. Mais arrivées ici, elles ont dû se déclarer comme travailleuse du sexe. Si ça ne leur plaît pas, elles ne gagnent rien et doivent rembourser leur billet d’avion à ceux qui les ont fait venir. Mais la très grande majorité des femmes se portent volontaires à la migration. Quand les conditions économiques sont de plus en plus précaires dans leur pays d’origine, ont-elles d’autres issues? La migration génère un flux d’argent énorme, par exemple, un couple de Kosovars, ici, peut faire vivre toute une famille là-bas.

Dans ces conditions, comment parviennent-elles à s’adapter à leur pays d’accueil ?

L’adaptation dépend du parcours migratoire, mais elles ont souvent un pied ici, un pied là-bas. Les moyens de transport facilités, les réseaux sociaux, aident beaucoup. Mais tout dépend évidemment de leur pays d’origine, des possibilités légales ou non de migrer, si elles avaient la possibilité de sortir dans l’espace public, de prendre des cours de langues, etc. L’origine sociale entre en matière aussi, et encore… Pour beaucoup de femmes très qualifiées, la migration est une sorte de retour à la case départ, car leurs qualifications ne sont pas reconnues ici. La situation la plus extrême que j’ai rencontrée, c’est celle d’une radiologue brésilienne, qui, une fois en Suisse n’avait, à ses yeux, que deux options : faire des ménages ou faire la pute. Finalement faire la pute était, selon elle, moins dégradant et plus… jouissif.

Est-ce que le combat féministe a le même sens partout  ?

Je trouve difficile de dire qu’il y a une convergence des luttes, les contours que le féminisme va revêtir ne sont pas les mêmes selon les pays. Ainsi, lors d’une journée organisée par notre association, les femmes hongroises très pauvres dont nous parlions tout à l’heure, ont halluciné de voir nos maris, nos «seigneurs», comme on peut encore les appeler en hongrois, faire, ce jour-là, la cuisine. Et contrairement aux idées reçues, ce n’est pas leur précarité et l’urgence pour elles de s’en sortir qui les détournent du combat féministe, mais plutôt un a priori culturel qui bouche leur horizon. Elles n’ont pas été élevées comme ça.

Dates clés :

> 1918 : Droit de vote accordé aux femmes.

> 1954 : 20 ans avant la loi Veil, le gouvernement communiste réformateur d’Imre Nagy autorise le recours à l’IVG en cas de difficultés sociales. Il est aujourd’hui légal jusqu’à 12 semaines de gestation, mais le Fidezs a fait inscrire dans la Loi Fondamentale (qui a remplacé la Constitution en 2011) que «la vie humaine est protégée dès le moment de la conception».

> 1967 : Introduction du congé parental. Les entreprises (étatiques) fournissent alors des structures d’accueil de la petite enfance et le taux d’emploi des femmes se situe entre 80 et 90%. 50 ans plus tard, il est tombé à 48%. Le Fidezs encourage les femmes à rester au foyer et à devenir mère.

© Guillaume Desmurs

Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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