I A M

9 Déc 2021

VAGUES À L'(I)AM

Verbe affûté et phrasé marseillais, voilà 30 ans et 10 albums que le groupe IAM fait vibrer la scène musicale française, qu’il y balance, à grands coups de rythmes percutants et de samples référencés, son «arme de création massive» : le rap. Et nous ? Nous, on danse !

Un «tu es fada» donnée avec l’accent de la Canebière et une guitare à la syncope funky… C’est parti : «au début des années 80, je me souviens des soirées, où l’ambiance était chaude et les mecs rentraient… ». 1994, à l’époque du premier Sidaction, du lancement d’Eurostar et de LCI, entre Tostaky, Youssou N’Dour et Neneh Cherry, IAM entre dans nos boîtes de nuit et dans nos vies. Jusqu’ici, le rap était réservé à des oreilles averties, mais avec ce tube et le clip mythique réalisé par Michel Gondry, les Marseillais touchent le grand public. Ils resteront huit semaines en tête des meilleures ventes de singles. Evidemment, IAM avait une vie avant le «MIA», mais armé de ce succès, ils continuent sur leur lancée : quatre ans plus tard, «L’école du Micro d’argent» est sacré Album de l’Année aux Victoires de la Musique.
Quinquas posés, mais pas assagis, s’ils se délectent aujourd’hui «des arbres qui dansent dans le vent», ces «crapauds du quartier devenus princes de la ville» continuent à l’ouvrir contre la société de consommation, les chaînes tout-info, les réseaux sociaux… En mode colo, cette «bonne famille imparfaite» a resserré les rangs pendant les confinements. Ils en ont sorti quatre «Vagues» d’EP –un EP contient plus de titres qu’un single, mais moins qu’un album–, qu’ils égrènent depuis juin 2021.
Rencontre, juste avant qu’ils ne montent sur la scène de l’Arcadium à Annecy, en octobre dernier, avec les chanteurs Akhenaton (Philippe Fragione ou Chill) et Shurik’n (Geoffroy Mussard), et le DJ Kheops (Eric Mazel).

Shurik’n, Kephren, Akhenaton
Kheops, Imhotep

Activmag : Ces Première, Deuxième, Troisième et Quatrième Vague, ce sont des lames de fond, elles viennent du large ?
Akhenaton : C’est une vague de culture essentielle, de rimes essentielles. Dans une période où on parle à chaque fois de vague négative, vague de froid, vague de pluie, vague de coronavirus, à un moment donné où on était enfermés, par la force des choses, au studio, parce que nos tournées ont été annulées une fois, deux fois, trois, fois, on a voulu faire des vagues musicales…
Kheops : …des vagues de bonheur.
Shurik’n : C’était surtout comment rester créatifs, parce que non seulement on avait arrêté la tournée, mais on était confinés à la maison, donc on tournait en rond. Le plus dangereux, c’était, au bout d’un an et demi, d’avoir une créativité qui s’en retrouve considérablement émoussée.
Kheops : On ne pouvait plus faire de scène, on ne pouvait pas tourner de clips, on s’est dit la seule chose qui est possible, c’est enregistrer des morceaux. Utiliser notre temps mort pour faire quelque chose de bien.
Akhenaton : Et ça a été presque égoïste au départ, pour se faire du bien à nous. Le premier bonheur, c’était de garder le lien, de se retrouver. D’arriver le matin, faire le café, faire tourner la musique, rigoler… On ne s’est pas forcément projetés dans un avenir planifié, alors qu’on a l’habitude de tout planifier…
Shurik’n : Là, c’était plutôt voyage dans l’incertain.

Dans Troisième Vague, le titre «Au final» est une sorte de chanson-bilan qui permet d’aborder pas mal d’aspects de votre carrière. Dans les premières lignes, vous dites : «la scène devient mon tatami», et votre tournée s’appelle le Warrior Tour. Le spectacle pour vous, c’est un combat ?
Shurik’n : Pour moi oui, indéniablement. Chaque scène qu’on a affrontée, c’était un combat à bien des égards, parce qu’à la base, Chill comme moi, on n’est pas taillés pour être en front line, c’est pas trop dans nos caractères. On aime plutôt être tranquilles dans notre coin, plutôt discrets. C’est vrai que ça contraste avec tout ce qu’on fait depuis 30 ans, donc à chaque fois, ça a demandé un travail là-dessus. Et puis à partir du moment où il y a des gens à conquérir, pour nous, c’est un combat. Comme n’importe quel corps d’armée, après des années de préparation, on va enfin livrer bataille et conquérir, dans un esprit musical, artistique, mais le parallèle est facilement réalisable.

Si c’est un combat, est-ce qu’il faut de la colère, de la rage pour faire du bon rap ?
Shurik’n
: On peut avoir des choses à dire, à revendiquer, sans que ce soit dans la colère ou la rage.
Akhenaton : Moi j’ai de la colère, à cause de choses qui me sont arrivées dans la vie, mais je ne la traduis pas sur scène. Par contre, je peux avoir des textes offensifs «Des mots Crasseux», par exemple, c’est pas un morceau sympa, et puis dans un EP qui vient, il y a un autre qui s’appelle «Pouvoir au peuple» et c’est encore un cran au-dessus. Je pense que la colère, elle doit être canalisée quand on est artiste, on doit la structurer avec des rimes, une forme de poésie, elle ne doit pas être gratuite. Tiens, par exemple, ma colère de cette semaine : certains préfets nous obligent à rembourser un spectateur sur quatre, pour la jauge à 75%. L’équilibre des tournées, il est à 80%, donc on est en-dessous, c’est pas grave… Mais quand je vois, après, Darmanin qui dit : pour les meetings politiques, pas de pass sanitaire et pas de jauge, dans les mêmes salles où on joue, j’ai l’impression qu’on me prend pour un con. Bref, quand la rage est contenue, elle va dans la création.

Vous venez de citer «Des mots crasseux», dans ce texte vous dites : «l’époque est brutale, alors je fais de la chanson violente». Est-ce qu’elle est plus brutale qu’il y a 30 ans quand vous avez commencé ?
Akhenaton : Non, chaque époque a sa brutalité. Par contre, aujourd’hui, la brutalité est dans le quotidien. Avant les gens avaient une cause, ils se rassemblaient et ils luttaient, lutte des classes, des partis politiques, contre la guerre du Vietnam… Maintenant, la violence de l’individu à l’individu, elle s’exerce quand tu vas faire tes courses, que les gens te passent devant, qu’ils ne te disent même pas merci, ils sont surexcités… L’autre jour, j’ai séparé une bagarre entre deux vieux de 80 ans ! J’avais jamais vu ça de ma vie, ils se battaient à coups de poings devant la pompe à essence… Là, il est temps que ça s’arrête ! Donc oui, l’époque est brutale, mais ce qu’on voulait exprimer aussi c’est : on dit toujours le rap est violent et engendre certaines choses dans la société. Non. Le rap n’est toujours que le reflet de la société au sein de laquelle il évolue.

Pour revenir à «Au final», vous dites : «Bien plus que les annales, ce sont les cœurs qu’on a marqués». Vous avez marqué les annales aussi, non ?
Shurik’n : Oui, mais pour nous, c’est bien plus important les cœurs. Je ne nie pas, ce n’est pas de la fausse modestie, mais ce qui nous importe plus, c’est le côté humain des choses, j’aime bien me dire qu’on a gravé les cœurs avant tout.

Mais quand on marque les cœurs, on finit aussi par marquer les annales, et puis vous avez acquis un statut maintenant dans le monde du rap…
Shurik’n (grimace) : J’aime pas ce mot.
Akhenaton : Mais c’est vrai que les annales, ça marche aussi : je vais acheter des fruits et légumes, il y a 2-3 jours à Marseille, et je discute avec le gamin qui s’en occupe, qui a 22-23 ans, et qui me dit : “j’adore IAM !”, je lui dis : “mais tu as l’âge de mes enfants, comment tu connais ?” Il me répond : “j’écoutais l’Entourage et 1.9.9.5, Nekfeu, Alpha Wann et tout ça, et ils faisaient sans cesse des références à IAM, donc je suis allé dans les annales, me documenter, j’ai écouté et je me suis pris une claque : ça ressemble à la musique des jeunes que j’écoute, mais faite 20 ans plus tôt !” Du coup, il connaît tous les EP, il y est venu grâce à un outil à double tranchant : Internet.

Toujours dans «Au final», vous dites : «On a eu des très hauts et on a eu des très bas», les très bas, c’était quoi ?
Shurik’n : On a cette faculté à se focaliser et à ne retenir que le bon, mais les très bas, on en a eu, quand on a commencé.
Akhenaton : C’était aussi des périodes où on ne savait pas si on allait pouvoir continuer à enregistrer des albums. On va dire les années 2000, particulièrement compliquées.
Kheops : Quand la partie financière, dans les maisons de disques, a pris le dessus sur l’artistique.
Akhenaton : Le financier, avant, il ne disait strictement rien : le directeur artistique lui disait “on va faire ce clip-là, le budget c’est ça”, et il signait le chèque. Dans les années 2000, les directeurs financiers sortaient des écoles de commerce, de finances ou de comptabilité et ils disaient : “non, ça, ça ne se fait pas, c’est trop cher”.
Shurik’n : Parce que la musique pour eux était assimilée à des boîtes de conserve, ils la vendaient comme ils vendaient des lots au supermarché, quoi.

Et les très hauts alors ?
Akhenaton :
Le concert au pied des pyramides (Gizeh, 2008).
Shurik’n : Central Park avec Rakim (ndlr : légendaire rappeur new-yorkais des années 80-90).
Akhenaton : Central Park pour plusieurs raisons, on a invité Rakim, c’était comme boucler une boucle. Je l’avais rencontré, on était gamin, c’était en 1986, je n’avais même pas osé lui demander de me signer un disque. C’est une copine qui l’avait fait et 27 ans plus tard, je lui ai fait signer le même disque. Ce concert à Central Park, il était chargé pour nous tous, aller à New York, après y avoir bien galéré dans les années 80…
Kheops : A l’époque, on traînait à Brooklyn, on n’avait pas de sous, on devait tenir un mois avec rien, on calculait l’argent pour manger… La France et la famille nous manquaient un peu… Il y avait un grand parc et un dimanche après-midi, on y est allés et on s’est assis. On voyait la skyline de Manhattan au loin, avec les tours jumelles illuminées dans le coucher de soleil, et on s’est dit : “on a de la chance d’être là, on s’emmerde, mais on est bien quand même !” Maintenant, pour aller passer du temps à New York, c’est facile, mais nous. Avant, quand on partait, nos parents avaient peur… et ils avaient raison.
Akhenaton : A ce titre-là, Central Park, c’était un très haut.
Kheops : Jouer sur scène avec Rakim, moi qui fait DJ, vous qui rappez à côté, c’était 5 minutes d’irréel, j’avais l’impression de dormir et de faire un rêve.

En parlant de très hauts, vous avez dit que le «MIA» avait changé votre vie, il a aussi changé la perception du rap par le grand public, non ?
Akhenaton : Ça a changé, mais nous, ça nous a fait réaliser aussi qu’il fallait faire attention de ne pas se faire déposséder de sa musique parce que le MIA a eu un tel succès qu’il nous a glissé des mains. Je pense que dans les très hauts, on peut plus facilement citer «l’Ecole du Micro d’argent». Parce que quand on l’a fait écouter, on nous a dit : “super album, mais par contre très sombre, c’est un album pour génération FM, si on en vend 150 000, ça sera déjà génial…” Et en fait, le 1er soir, on était déjà disque d’or, 120 000 albums vendus en une demi-journée. Je me souviens toujours quand le directeur du label me l’a annoncé, y’avait mon père à côté, quelle fierté !
Kheops : A l’époque, les victoires de la musique, ça voulait dire quelque chose encore, tu es là et on te dit : “album de l’année !” Ça a fait du mal dans la tête à beaucoup de gens, qui l’ont mal pris. On était les vilains petits canards, c’était la totale : on était rappeurs, marseillais, jeunes, pas dans le show-biz, on faisait chier tout le monde…
Shurik’n : Et on avait déjà des grandes gueules !
Akhenaton : Surtout, ce qui faisait chier l’industrie du disque, c’est que les jeunes du rap, quand ils avaient du succès, ils montaient leur structure, et ça, les artistes ne le faisaient pas. Nous, on prenait les affaires en main, on avait des pourcentages beaucoup plus élevés en produisant et ça, ça plaisait moyennement…

Vous dites aussi, toujours dans Au final : «On a vu tellement d’étoiles sans LSD», quelles sont les plus belles que vous avez croisées ?
Shurik’n : Beyoncé ou James Brown ! On a fait deux concerts en France avec lui. Il venait nous voir dans la loge et tout…
Akhenaton : Il a kiffé le premier concert. A la suite, il a dit : “je vous emmène avec moi !”, mais dommage, c’était la fin de sa tournée… Mais il était prêt, et nous on partait, on aurait fait la 1e partie de James Brown partout ! Il y a eu aussi Manu Dibango et tous les artistes de la BO du film «Comme un Aimant» : Dennis Edwards le chanteur des Temptations, Isaac Hayes, Millie Jackson, Marlena Shaw, the Dells…

Dans Au final, vous parlez de «la Team» : est-ce que Marseille n’est pas un membre à part entière de cette team ?
Akhenaton :
Marseille, c’est dans l’ADN, c’est une manière de voir les choses.
Shurik’n : On pourrait dire que c’est à la création même…
Akhenaton : Ouais, on a une culture, une civilisation, pour nous, c’est très important. On a grandi dans cette ville qui est une sorte de New York avortée, qui n’a pas éclos. Par contre, cette culture marseillaise, ce parler marseillais, ces mots, cette manière d’agir, d’inter-agir avec les autres, c’est profondément ancré dans notre musique.

Et, au final, « y’a toujours cette flamme qui crame à côté de vos âmes » ?
Shurik’n :
Plus que jamais !
Kheops : Si on avait des doutes, je peux te dire que quand on a reçu le test-pressing (ndlr : échantillon vinyle avant reproduction) de Vague Un, on aurait dit un groupe qui démarrait, qui n’avait jamais eu de disque dans sa vie !
Akhenaton : On n’a jamais singé ou triché. Si un jour, y’a pas c’te flamme-là, il faudra faire autre chose…

+ d’infos : Première Vague (Juin 2021), Deuxième Vague (Sept. 2021), Troisième Vague (Oct. 2021) et Quatrième Vague (Nov. 2021) chez Universal Music.

Fête de l’Huma, 2014©Par Thesupermat

FAN DE

Quel est le dernier film qui vous a fait vibrer ?
Kheops :
Plutôt série, la dernière qui m’a vraiment tenu en haleine, c’est True Detective Saison 1.

L’acteur ou l’actrice qui vous touche ?
Akhenaton et Shurik’n (d’une seule voix ou presque) :
Denzel Washington.

Le dernier morceau qui vous a fait danser ?
Shurik’n : Mykill Miers, en ce moment, c’est ça qui tourne, ça me met la pêche, ça me réveille bien… C’est brutal.

Le morceau que vous chantez sous la douche ?
Akhenaton :
Keep on Keeping on de Curtis Mayfield, une chanson qui encourage à avancer.
Shurik’n : Moi, ce serait plutôt Stevie Wonder…
Kheops : Et tu chantes les yeux fermés ?
Akhenaton : Ahah… Christian Carambar !
(Vous avez découvert un autre des surnoms de Kheops.)

L’artiste dont vous aimeriez avoir une création chez vous ?
Akhenaton : J’aimerais avoir une peinture de Caspar Friedrich, le peintre allemand. A un moment donné, il y a des gens qui sont dans leur temps, d’autres en retard et d’autres en avance. Lui, il y a 200 ans, c’était déjà un peintre moderne. Il peignait la brume alors que tout le monde peignait des paysages hyper précis, les lumières sont fantastiques. Mais ça vaut cher, c’est pas dans mes cordes…

Le Super-héros dont vous aimeriez avoir les pouvoirs ?
Akhenaton : Galactus ! (ndlr : Dans la galerie de personnages de Marvel, entité cosmique aux pouvoirs inimaginables presque l’égal d’un dieu, «dévoreur de mondes»)
Kheops : C’est un super vilain…
Akhenaton : J’ai toujours voulu être un super vilain… D’ailleurs, je l’utilise dans les paroles.
Shurik’n : Moi Serval, Wolverine… Pour la colère, la bestialité…

Un personnage historique que vous admirez ?
Shurik’n :
Miyamoto Musashi, le samouraï.
Akhenaton : Moi, j’aime bien le Commandant Massoud, il est dans une lutte complexe. Sur son visage, il y a quelque chose qui se dégage.
Kheops : Moi je m’aime bien, j’aime bien Kheops. Je regarde tellement de documentaires de cette période- là, Alexandre le Grand, tout ça, c’est magnifique !

Photo haut de page : Didier D. Darwin
Photos scène : Rémy Grandroques « Dans le Club » – Arte concert, déc. 2019

Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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