Mec plus-ultra : Milo Manara

Eros de bande-dessinée

Des courbes parfaites, des poses lascives,
un trait qui donne chaud… En imaginant, dans les années 80, les aventures d’une femme qui s’abandonne malgré elle aux plaisirs de la chair, Milo Manara devient le maître incontesté de la BD érotique pour des générations entières de lecteurs.
Et moi ? Emois, émois…

Avoir un père fan de BD, c’est voir traîner, depuis toujours sur la table du salon, l’ «  Umour  » coloré de Fluide Glacial, l’anticipation glaçante de Métal Hurlant, la sélection pointue d’(A Suivre)… et au milieu de tous ces magazines spécialisés, l’Echo des Savanes. Vient inévitablement un âge où l’on ne se contente plus de la couverture. En cachette souvent, on feuillette, l’œil furète puis s’arrête. Le mien est capté par un noir et blanc proche de l’esquisse, sobre mais rond, des lignes sensuelles, une bouche entrouverte et des paupières mi-closes… Celles de Claudia, sublime bourgeoise mariée et coincée, dont le cerveau est relié à un boîtier, qui, à chaque clic lui fait perdre tout contrôle. Sous le crayon de Milo, sa libido affole la mienne.
Ce n’est pourtant pas sa représentation du désir féminin qui fait connaître Manara en France, quelques années avant la parution de ce fameux « Déclic ». En 1975, il a tout juste 30 ans, quand George Wolinski, qui deviendra son ami, lui achète «  le Singe  », adaptation d’un conte chinois, publié dans Charlie Mensuel. Il travaillera ensuite pour Larousse sur « l’Histoire de France en bandes dessinées  » et «  La Découverte du Monde  », avant d’être repéré par Casterman  : “un éditeur belge, qui n’aimait pas beaucoup l’érotisme. Donc, quand j’ai écrit «  Giuseppe Bergman  », il y avait quelques scènes, mais ce n’était pas une BD érotique”, explique-t-il avec un accent chantant et des approximations dépaysantes que l’écrit ne permet malheureusement pas de retranscrire. Il dessinera aussi pour Hugo Pratt, Fellini, croquera Bardot ou les Borgia, et son dernier opus retrace la vie tourmentée du Caravage. Vaste et variée, l’œuvre de Manara ne tient donc décidément pas dans une case.

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Tiré de l’album « El Gaucho » de Milo Manara et Hugo Pratt

Activmag : Vous avez commencé à dessiner de la BD érotique en Italie à la fin des années 60. Vous dites pourtant que vous n’aviez pas cherché l’érotisme, qu’il est venu à vous.
Milo Manara : Oui, parce que c’était l’époque où il y avait ces petits albums qu’on appelle «  Fumetti  », des choses très commerciales, de qualité honteuse, mais qui ont donné la possibilité à beaucoup de jeunes dessinateurs de commencer à travailler, à gagner de l’argent. Pour moi, c’était une sorte de passage obligé, ces Fumetti érotiques, et puis j’ai continué… Mais il faut dire que j’aime beaucoup l’érotisme, le dessiner, le raconter. Et puis ça m’a permis d’apprendre le métier, parce j’ai fait le lycée artistique en Italie, mais pas une école exprès pour la BD. A l’époque, ça n’existait pas. Et j’en lisais très peu, quand j’étais gamin. Il n’y en avait pas à la maison, c’était presque interdit. Ma mère était institutrice, à l’ancienne, et elle considérait ça comme quelque chose d’anti-éducatif, parce que les enfants regardaient les dessins et ne lisaient pas les textes ! C’est Jean-Claude Forest, et son personnage Barbarella, qui m’a ouvert la porte sur la bande dessinée pour adulte.

En France, c’est L’Echo des Savanes qui publie votre plus gros succès, Le Déclic, en 1983, mais tout avait commencé par une commande en Italie…
Oui. il y avait une éditrice, Adelina Tattilo qui faisait un magazine copie de Playboy, Playmen. Il y avait une partie rédactionnelle très intéressante, avec des écrivains de haut niveau et dans les dernières pages, une BD érotique, dessinée par Guido Crepax (NDLR : père de Valentina, personnage érotique mythique des années 70). Mais à un moment donné, comme il n’en avait plus de disponible, ils m’ont demandé de prendre le relais, alors j’ai imaginé Le Déclic. En Italie, ça s’appelle Il Gioco (le jeu), et un des personnages principaux est un journaliste de Playmen. C’était un très beau magazine, bien illustré, on n’avait pas honte de publier dedans à l’époque. De toute façon, j’essayais toujours de dessiner un érotisme qu’on n’avait pas honte d’acheter, qui soit acceptable en société.

Aux Etats-Unis, j’ai fait beaucoup de couvertures pour Marvel,
et j’ai arrêté parce que les dernières,
qui n’avaient pourtant rien de différent ou de plus osé, ont été censurées.

C’est un érotisme très esthétique, les femmes sont sublimes, les dessins raffinés…
Ah oui, j’essayais de dessiner le mieux que je pouvais ! Une fois, j’ai été surpris à Angoulême, où j’ai rencontré Claire Brétecher, qui m’a dit : “moi, je n’aime pas l’érotisme, sauf le tien.” C’était très émouvant parce que je l’admirais beaucoup. C’était une femme vraiment splendide, pas seulement physiquement, elle avait l’intelligence, l’esprit, l’humour… Donc j’étais content, parce que c’était mon but de faire une histoire qui soit très érotique, mais pas vulgaire, pas blessante pour la femme. Ça, c’était pour moi un point très, très important.

Est-ce que vous vous attendiez, d’ailleurs, à ce que vos BD marquent autant des générations d’hommes que de femmes ?
J’étais très surpris, surtout les premières fois, pendant les séances de dédicaces en France, en Italie, et même aux Etats-Unis. Il y avait toujours plus de filles que de garçons qui me demandaient des dédicaces : pour leur père, leur copain, etc., mais aussi pour elles. C’est quelque chose dont je suis très fier.

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On parle toujours du volet érotique de votre œuvre. Est-ce vous avez l’impression que c’est réducteur ?
Je n’ai rien fait contre. J’aime l’érotisme, donc ça ne me gêne pas d’être défini comme dessinateur érotique, mais je regrette un peu, parce que j’ai fait beaucoup d’autres choses. Et même dans le dessin érotique, à part le dessin principal, je crois que le décor est aussi important que le personnage ou les corps. Et je crois que l’érotisme n’est pas qu’une question de nudité, c’est surtout une question d’intelligence. Je donne donc plus d’importance aux yeux, au regard, qu’aux jambes ou aux seins. Le regard d’une femme est beaucoup plus expressif que celui des hommes. D’un seul regard, elle peut séduire, et pas qu’en dessin, dans la réalité aussi.

Vos plus grands succès sont sortis fin 70, début 80… Est-ce qu’on avait plus de liberté à l’époque ? Est-ce que votre métier a changé ?
Oui, je crois. A la fin des années 60 ou début des années 70, l’érotisme, dans la BD, mais aussi dans la littérature ou le cinéma, avait un rôle révolutionnaire. Quand on pense au «  Dernier tango à Paris » de Bertolucci ou à « Barbarella » de Jean-Claude Forest, ou à George Pichard (Blanche Epiphanie), il y avait des auteurs qui ont contribué à changer la société, on se permettait beaucoup plus de choses. Mais je crois qu’aujourd’hui, on a régressé. Il y a même une certaine censure. Aux Etats-Unis par exemple, j’ai fait beaucoup de couvertures pour Marvel, et j’ai arrêté parce que les dernières, qui n’avaient pourtant rien de différent ou de plus osé, ont été censurées.

On parlait tout à l’heure de Wolinski, qui vous a «  lancé  » en France, j’imagine que pour tous les dessinateurs de BD, ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, a été quelque chose de très violent…
Je ne sais pas si les assassins connaissait le travail de chacun des hommes qu’ils ont tués, mais en ce qui concerne Wolinski, il a toujours traité les religions avec un respect absolu. On pouvait lui reprocher l’érotisme, peut-être, mais absolument pas le manque de respect pour la religion, c’était un homme d’une grande droiture morale, un homme exceptionnel. Il a été tué pour rien. Dans les jours qui ont suivi, Charlie nous a demandé de faire des dessins en hommage aux victimes. Moi, j’ai dessiné Georges avec une femme voilée qui lui fait un bisou sur la tête. Parce que je suis convaincu que même les femmes musulmanes l’adoraient. Et il adorait les femmes, il les respectait vraiment. Sur ce terrain, on était vraiment d’accord. On était très amis pour ça : on concevait l’érotisme de la même façon. En plus, il arrivait à faire de l’humour, alors que moi, j’en fais très peu, je ne suis pas doué pour ça et en général, quand on commence à rigoler, c’est moins érotique. Mais Georges arrivait à mêler les deux, c’était vraiment formidable.

Tiré de l’album « El Gaucho » de Milo Manara et Hugo Pratt

Qui sont les autres hommes de votre vie ?
Federico Fellini, parce que c’était un génie, qui m’a marqué avec son cinéma, bien avant que je le connaisse. Après, en personne, il a changé ma mentalité, ma façon de regarder la vie en général. Chez les dessinateurs, beaucoup m’ont marqué : Tardi (Adèle Blanc-Sec), Bourgeon (Les Passagers du vent), Liberatore (RanXerox), tous ceux du magazine de science-fiction Métal Hurlant, comme Moebius (L’Incal), pour qui j’ai beaucoup d’admiration. Mais la vraie confiance, je l’avais avec Hugo Pratt, avec qui j’ai travaillé. J’étais très fier d’être le seul dessinateur pour lequel il a écrit des scénarios. On avait une relation amicale très intime, il était comme mon frère plus âgé. Même si parfois, c’était moi qui avait le rôle de l’aîné, parce que lui était anarchiste dans sa façon d’affronter la vie. Il était l’homme le plus libre que j’ai connu. Il arrivait à faire des choses qui, pour moi, étaient impensables. Il ne m’a pas appris la prudence, mais il m’a appris beaucoup d’autres choses…

Est-ce que certains de vos ouvrages comptent plus que d’autres à vos yeux ?
Oui, pas forcément pour leur qualité, mais pour les effets qu’ils ont eus sur ma vie. Il y en a qui ont marqué une différence entre l’avant et l’après, comme ce que j’ai fait avec Fellini (Voyage à Tulum) ou avec Hugo Pratt (Un été Indien, El Gaucho). Mais le premier, sans doute, c’est Giuseppe Bergman, la première BD dont j’ai écrit le scénario. D’ailleurs, c’est Hugo Pratt qui m’a obligé à le faire et ça, on n’imagine pas que, pour un auteur, ça change la vie. Parce que la BD n’est plus seulement une profession, ça devient une confession. Il y a une phrase de l’écrivain Joseph Conrad qui dit : “c’est très difficile d’expliquer à ma femme, que quand je regarde par la fenêtre, je suis en train de travailler.” Et en effet, quand on commence à écrire un scénario, on peut regarder par la fenêtre et travailler, mais en dessin, non : si on regarde par la fenêtre, on regarde par la fenêtre ! Un autre changement très très important, c’était «Le Déclic », bien sûr. Il a été tourné en film, publié dans le monde entier, et rien qu’en France, il a été vendu à un million de copies ! C’est l’œuvre qui m’a ouvert le plus de portes.

Est-ce qu’aujourd’hui, vous vous verriez faire autre chose ?
Aujourd’hui, je vois de plus en plus les possibilités qu’il y a dans la BD. Pas seulement dans mon travail, mais en regardant celui des autres. Quand on voit «  Maus », par exemple, qui a reçu le prix Pulitzer, on s’aperçoit que dans la BD, il y a beaucoup plus que ce qu’on voit au premier regard. Hugo Pratt disait que les auteurs de BD étaient des écrivains qui, en plus, dessinaient. Je commence à le croire aussi. Même Fellini disait qu’il était très heureux de faire de la BD, parce qu’il n’y a pas d’obligations par rapport aux producteurs ou à l’argent, pas besoin de gérer une quantité énorme de personnes, il suffit d’avoir un crayon. Dans la BD, il y a encore plus de liberté qu’au cinéma : on peut imaginer n’importe quoi et le réaliser tout de suite, donc, je l’aime de plus en plus !

© Nicolas Guerin/Contour by Getty Images) / © Simone Florena / © Enrico Fedrigoli

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Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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