Philippe starck

2 Déc 2021

STARCK-SYSTEM

Il y a ceux qui entretiennent leur corps, l’alimente, le challenge, le font monter dans les tours. Depuis plus de 40 ans, Philippe Starck, lui, nourrit son imagination, défie son potentiel de projection, fait tourner sa force d’invention à plein régime. Mais quand certains pratiquent le sport à haut-niveau, sa discipline, son addiction, c’est la création.

Par où commencer ? Par le tabouret Bubu 1er, le presse-agrumes Juicy Salif, le fauteuil Louis Ghost ou la flamme olympique des JO d’Alberville ? Par la déco des mythiques Bains Douches ou des appartements privés de l’Elysée -sous Mitterand 1er-, la rénovation du Meurice ou du Royal Monceau, le lancement des hôtels Mama Shelter ou du Café Costes ? Par le bateau de Steve Jobs ou le plus long voilier du monde, le premier bâtiment privé gonflable d’Europe ou les logements de l’équipage du module d’habitation de la Station Spatiale Internationale (ISS) ? On en oubliera forcément… Car il y a plus d’idées dans la tête de Philippe Starck que de bulles dans une bouteille de champagne. Chaque centimètre carré de son cerveau, chacun de ses neurones, est mobilisé par un besoin de créer, permanent, urgent, dévorant… Une effervescence tourmentée là-dedans, mue par une obsession : améliorer la vie des gens.

Dans la droite lignée de ce design démocratique qu’il revendique, il imagine d’ailleurs aujourd’hui des maisons qui ne doivent pas “coûter plus cher qu’une voiture”, écologiques et esthétiques. La sienne de maison ? Un havre reculé au milieu des dunes, de l’eau, de la forêt ou une cabane perchée au sommet d’une montagne portugaise. Loin mais proche, sage mais enfantin, rêveur mais bûcheur, le plus populaire des designers français assume ses paradoxes avec lucidité, entre légèreté et gravité.

Photo Sophie Delaporte

Activmag : En ce moment, vous travaillez plutôt sur des projets d’architecture, comme la Villa M à Paris ou la Maison Heler à Metz, est-ce que c’est un temps de récré par rapport à la création d’objets ?

Philippe Starck : Non, pas du tout, parce que l’architecture est encore un métier totalement archaïque. C’est une somme incroyable d’ennuis, on ne crée pas un projet, on résout une multitude sans fin de surprises extraordinairement inventives. Alors pour moi qui suis l’empereur des maniaques, des « control freaks », ça devient extrêmement laborieux. Nous, en plus, nous ne faisons pas de l’architecture répétitive ou commerciale, tout est un prototype, c’est un service de haute-couture. Chaque projet a son propre style, ses propres meubles, ses propres accessoires, sa propre solution architecturale. Chaque projet est une aventure, c’est ça qui m’amuse. Parce que s’il fallait répéter, je me serais endormi depuis longtemps ! Je m’ennuie extrêmement facilement. Ces aventures m’amusent au moment de la création et me détruisent le cerveau pendant les années qui suivent pour les construire. En architecture, il est très difficile de dépasser 60% -et c’est extraordinaire d’avoir 60% !- de cohérence avec le rêve, le projet. Alors qu’en design, on peut très facilement atteindre 99,9%, avec beaucoup moins de travail et le grand plaisir d’avoir un objet parfait. Le design reste donc un grand plaisir, parce qu’on a l’idée et en quelques minutes, on la dessine, on l’imprime. Quand je dis que je peux dessiner une chaise en quatre minutes, ou que j’ai dessiné le bateau de Steve Jobs en 2h30, c’est vrai. Je travaille en manipulant mes rêves et mon inconscient, tout est prêt dans ma tête : j’ai un hologramme dans mon crâne. Je ne suis que l’imprimante de ma maladie mentale qui s’appelle la créativité.

Vous avez imaginé plus de 10 000 objets, est-ce qu’on met autant de soi dans la conception d’une brosse à dent, d’une chaise, d’une maison, du plus grand voilier du monde ou de l’habitacle d’une station spatiale ?
Strictement. Je ne peux pas faire autre chose parce que c’est ma nature. Ma nature est d’un genre passionné, -pas irresponsable, mais pas très loin- : je ne mesure rien. Quand je fais, je fais. C’est un fonctionnement, un devoir et un honneur pour moi de donner la même valeur à un cure-dent, à un méga-yacht ou une station spatiale. La qualité de créativité, la rigueur que j’y mets, morale, éthique, politique, économique, écologique, est strictement identique. Après, ce sont les paramètres qui changent, qui en font toute l’aventure et la diversité.

Fauteuil Louis Ghost
Lampe Bedside Gun

Vous avez travaillé auprès de très fortes personnalités, de Pierre Cardin à Steve Jobs, en passant par François Mitterand ou Serge Trigano, quelles ont été les rencontres les plus déterminantes dans votre parcours ?
Aucune rencontre n’est déterminante dans mon parcours, parce que je suis totalement autiste, légèrement Asperger. Je vis dans mon monde, totalement étanche, totalement autarcique, et je ne rencontre jamais les gens. Je fais ce que j’ai à faire avec eux. Certains sont pourtant des amis. Parce que je suis un sentimental, quand je travaille avec quelqu’un, ma récompense, c’est de voir son sourire au moment où je révèle le projet. La deuxième récompense, c’est quand les clients de mes clients ont le même sourire, que pour eux aussi, c’est un cadeau de Noël. En fait, j’adore faire plaisir.

Galerie Pompadour, Hôtel Le Meurice. Photo Pierre Monetta

Vous vous dites un peu autiste, vous vivez de manière très isolée, avec votre femme et votre fille. Ces périodes de pandémie, d’isolement forcé, vous les avez donc bien traversées ? Qu’en avez-vous tiré ?
Ça n’a strictement rien changé… Ça fait plus de 40 ans que je suis totalement enfermé. Chaque jour, je me lève tôt, je rêvasse dans mon lit pour reprendre bien tout ce que j’ai dans la tête, et je me mets à ma table jusqu’à temps que le projet soit dessiné. Le télétravail -même si j’ai horreur de ce mot- n’est pas une nouveauté : je gère ma compagnie depuis toujours par téléphone et par mails, et tout le monde en est très content. Comme je suis assez pénible à cause de mon souci de perfection, qui frôle l’hystérisme, qui tend tout le monde autour de moi, ils sont très contents de me voir une fois par mois ou moins. Parfois, on se rencontre à Tokyo, à Los Angeles, à Milan, mais le bureau, je souffre affreusement d’y aller. Ce qui est paradoxal, parce que j’ai une équipe formidable, que j’aime d’amour ! Ils sont tous jeunes, beaux, brillants, charmants, bien élevés, rigolos… Ce sont des gens que j’adorerais voir dans le privé, mais on a des relations professionnelles, et je ne vois jamais les personnes avec qui j’ai des relations de travail.

Photo Paola de Grenet

Vous avez parlé tout à l’heure d’ennui, vous avez aussi raconté l’ennui viscéral de votre enfance. Est-ce qu’il vous arrive encore de vous ennuyer ? Est-ce que tout ce que vous imaginez occupe votre cerveau totalement ?
Hélas, ce n’est pas que ça occupe 100% de ma tête, ça en occupe 1000%! Il y a tellement de projets que ça déborde… Donc, je n’ai pas le temps de m’ennuyer, ce qui est très ennuyeux… Parce que l’ennui est un extraordinaire fédérateur de créativité, de calme, de réflexion. C’est comme ça que j’ai commencé d’ailleurs, parce que je me suis ennuyé tellement étant jeune, que pour ne pas sauter par la fenêtre -ce que j’ai failli faire plusieurs fois-, je me suis occupé, puis sur-occupé.

Vous avez aussi comparé le foisonnement de votre cerveau à une maladie mentale. Une maladie, on en souffre… Malgré tout le plaisir que vous prenez à imaginer, à créer, est-ce que ça vous fait souffrir aussi ?
C’est à peu près le même équilibre que pour un drogué. Je ne sais faire que ça et je ne peux pas m’en passer. Quand je le fais, je suis très content, parce que je suis ailleurs. Mais c’est très désagréable pour les gens qui m’entourent, parce que je suis une sorte de fantôme, bien que je sois poli, gentil, aimable, amoureux, même plutôt rigolo, tout le monde sait bien que je suis absent. Donc même s’il ne s’agit pas de souffrance physique, la souffrance est un peu faustienne : j’ai vendu mon âme au diable pour la créativité, je n’ai aucune vie réelle sur le moment. Certains vivent chaque instant de leur vie. Moi, je mourrai en ayant jamais rien vécu de l’immédiat, car je suis un homme de projets, j’en ai plusieurs dans la tête, dans l’avenir, qui sont toujours plus passionnants que le présent. Je suis ailleurs. Malgré le fait que tout ça soit une vie passionnante, formidable, dans des lieux sublimes, avec des gens extraordinaires, ça ne me touche pas… Je mourrai sans avoir vécu.

Vous avez dit : “quand on naît, on signe un contrat avec sa communauté”, quel était le vôtre et pensez-vous l’avoir rempli ?
Mon contrat, je ne sais pas s’il est inné, s’il est vraiment à moi, ou s’il est acquis par le fait de ma courte, mais lourde éducation religieuse. J’étais dans un collège catholique, après la guerre. Ils avaient des véhicules tout terrain, des véhicules militaires cachés, ce sont des gens qui avaient sûrement dû évacuer des Nazis… C’était suffisamment lourd pour me faire accepter que tout ça était inacceptable, et en particulier la croyance. Mais malgré tout, j’ai entendu des choses : qu’il fallait partager et qu’il fallait servir. J’ai eu l’impression que mon destin était d’aider ma communauté à avoir une meilleure vie, d’essayer de partager le maximum de mon savoir-faire, du peu de talent que j’avais. J’ai fait tout ça avec la plus grande foi et la plus grande rigueur. Est- ce que j’ai l’impression d’avoir réussi ? Non. Pour la bonne raison que la chose la plus belle, c’est de créer la vie… J’en suis incapable. L’autre plus belle, c’est de sauver la vie… J’en suis incapable. J’ai été capable, peut-être, de donner un peu de rêve, c’est très faible, surtout à une période vitale où il n’est plus question d’améliorer la vie, mais de la sauver, avec une violence et une urgence extrême. Donc, je me sens incapable, impuissant, et je regrette énormément mon manque de confiance en moi, ma solitude, qui m’ont coupé entièrement de la société étant jeune.

Lustre Joe Tzar

Comment ça ?
Si j’avais été un peu plus à l’école, j’aurais pu faire des choses plus intéressantes que des brosses à dents, qui auraient peut-être pu sauver des vies. Quand je travaille sur un sujet, même des sujets très sophistiqués comme les navires ou les stations spatiales, je suis très bon, je comprends tout. Donc, si j’avais eu plus de formation, j’aurais pu faire mieux. Ce qui aurait été dans la continuation… Mon père, à 17 ans, fabriquait de ses mains ses propres avions, avec lesquels il volait. Il les a construits, il avait une usine d’avions. Donc j’avais un héritage mental clair. Et moi aussi j’ai créé, mais je suis reparti en faisant des balais pour les toilettes ou des brosses à dents… Il y a donc une rupture de charge dans la créativité de la famille, que j’essaie de récupérer en travaillant dans l’espace, ou pour des projets écologiques, des choses très techniques, mais malgré tout, je n’en suis pas l’auteur, je suis autour…

Ce qui est déjà énorme, tout le monde n’est pas «autour» non plus…
Oui, mais si je n’ai pas d’ambition du tout, j’ai une exigence absolue. Donc, à l’intérieur de ma bulle, ce que j’ai créé, je l’ai fait super bien, sauf que ma bulle est inutile. Ça ne servait à rien de faire aussi bien une bulle.

Vous vous définissez plus comme un explorateur que comme un designer ou un architecte. L’explorateur part en terres inconnues, il y en a certainement que vous n’avez pas encore explorées, en dehors de cette bulle ?
Sûrement, mais j’en ai quand même bien fait le tour. Les sujets que je voulais voir, je les ai vus. Maintenant, ce ne sont plus des défis scientifiques qui sont devant moi, mais un défi sentimental, peut-être le principal : être gentil avec ma femme, être présent pour mes enfants, être empathique, être humain au lieu de «sur-humain», comme dit ma femme, mais je pense que ça veut aussi dire «inhumain». Donc, c’est vers l’humanité qu’il faudrait que j’explore plus. Je suis une bonne personne, une très bonne personne, mais je suis un théoricien…

Vous êtes dur avec vous-même…
Oui ! Il faut l’être. Ce n’est pas de la dureté, c’est de la lucidité. Si on n’est pas lucide avec soi-même comment va-t-on s’améliorer, comment va-t-on changer ? On existe simplement en tant qu’animal ayant pour but d’améliorer notre espèce. Basta cosi ! Les gens à la recherche du bonheur me consternent, ceux qui cherchent la richesse me font honte. La seule beauté, c’est de recevoir un acquis de ses parents et de la société, de travailler toute sa vie pour faire mieux et de le transmettre aux enfants et à la société future. Le reste n’a pas d’importance. Il y a devoir d’évolution permanente. Moi, j’évolue en permanence. Chaque seconde, j’évolue.

FAN DE

Quel est le morceau qui vous fait vibrer en ce moment ?
Oh la ! J’ai une sélection tellement formidable… Comme je travaille 20h sur 24, pour me concentrer, le mieux, c’est Brian Eno. Ou le très bon Alva Noto, l’excellent Jóhan Jóhannsson, ou encore le très joli Max Richter… Mais un des meilleurs chanteurs du monde, bien qu’il chante faux et pratiquement à voix basse, s’appelle Owen Ashworth, c’est magnifique. J’ai une grande affection pour lui, parce que si la 1re partie de ce que je vous ai dit est une musique totalement théorique, l’autre est une musique absolument sentimentale, totalement humble.

Un artiste dont vous aimeriez avoir une création chez vous ?
En peinture, j’aime bien mon «frère», Gérard Garouste, et j’aimais beaucoup son beau-frère, David Rochline. Et en tant qu’artiste étranger à ma tribu, j’aime Néo Rauch, mais c’est introuvable hélas.

Un auteur que vous dévorez ?
Je suis amoureux de Victor Hugo, non pas pour ses livres, mais pour son rôle de grand professeur. S’il a été enterré au Panthéon, ce n’est pas pour la qualité de ses livres, mais parce que tout le monde sait ce qu’il a appris aux gens.

Un personnage historique que vous admirez ?
Platon, Ptolémée, Eratosthène, qui mesure la terre avec un chameau, un puit et un bâton de 30 cm. Je suis aussi impressionné par Napoléon, le génie absolu -mais évidemment dans la 1re partie de sa vie- quand il prépare sa campagne d’Egypte. C’est d’une intelligence extraordinaire ! Il est au-delà de l’ultra-modernité : il ne sait pas faire une invasion sans remplir ses bateaux de scientifiques de haut niveau. C’est le génie absolu, mais hélas, le pouvoir corrompt, rend fou, et après ça s’inverse totalement.

Un super-héros dont vous aimeriez avoir les pouvoirs ?
Etre invisible, ça doit être rigolo, mais assez rapidement, ça doit tourner mal, on doit faire des choses pas bien. Lire dans les pensées des autres ? Mais c’est aussi dangereux, on peut en abuser. Un pouvoir qui doit être sympathique, c’est de voler… Nous sommes la seule espèce animale terrienne qui a voulu détacher son ombre du sol, depuis toujours, il y a une pulsion de vouloir voler qui est extraordinaire.

Photo James Bort

https://www.starck.fr/

Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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