Yves Cuilleron, vigneron

Lire entre les vignes

Les sages n’ont pas toujours une barbe blanche et la voix qui chevrote. En revanche, ils sont souvent plongés dans les livres. C’est le cas d’Yves Cuilleron, vigneron bien en chai du côté de Chavannay, entre raisins et bouquins, terroir et grimoires.

Par Mélanie Marullaz – photos : Clément Sirieys

Il s’est fait voler, il y a quelques jours, la Peugeot 404 bâchée de son oncle, qu’il avait rénovée et customisée aux couleurs du domaine. Yves Cuilleron nous promène donc dans son gros 4×4, outil indispensable quand il s’agit de s’attaquer aux raidillons qui mènent aux vignes. Comme l’on passe d’un type de vin à l’autre, il oscille entre rondeur et tension, bonhommie et précision. A l’entrée de son immense cuverie, le regard tourné vers ses parcelles de Condrieu, la mine joviale et le débit rapide, il prend le temps de remettre en contexte ses Côtes-du-rhône natales – il sait qu’il a affaire à des néophytes ! – : “Après le phylloxéra et le mildiou, la 1re Guerre mondiale a mobilisé les hommes, la main d’œuvre. Au début du XXe siècle, ce vignoble avait donc quasiment disparu. Il faut reconnaître qu’il était dur à travailler, pas mécanisable, le vin coûtait donc cher à produire, les vignerons qui restaient se sont donc réorientés vers les plateaux et les cépages hybrides.” Abandonnées à la friche, les pentes se couvrent alors de chênes, d’acacias et de cerisiers. A tel point que, dans les années 60-70, on ne compte plus que 30 hectares de Côte-rôtie et 10 de Condrieu. 

Livre ou verre

L’oncle d’Yves en possède alors 3 et demi, qui font de lui l’un des plus gros producteurs de la région et lui assurent une belle notoriété. Sa famille est accrochée aux coteaux depuis plusieurs siècles : “on a retrouvé des papiers datant de 1600 et même avant, qui attestent de la présence des Cuilleron dans le coin, et ils sont déjà vignerons ! Mon arrière-grand-père était pépiniériste de vigne, et mon grand-père Claude, qui a créé le domaine, a été l’un des premiers, dans les années 40, à vendre du vin en bouteille, alors que l’usage était à la bonbonne.” Au moment de réfléchir à un métier, Yves choisit pourtant le génie mécanique, parce qu’il aime les belles voitures, et n’est pas l’héritier direct du domaine. 

Mais au milieu des années 80, il est question de le vendre. Pendant son service militaire en Alsace, le jeune bidasse Cuilleron s’est initié au Riesling et autres Gewurztraminer, alors plutôt que de laisser disperser le patrimoine familial, il s’en saisit, se forme à l’œnologie, se plonge dans le vin et les bouquins anciens. Deux passions qui s’alimentent l’une l’autre. “Dans les ouvrages du XVIIIe ou XIXe siècle, les Côte-rôtie, Condrieu, Hermitage sont cités comme des grands vins de France. Les Côtes-du-rhône sont un vignoble très ancien, planté par les Romains, bien situé, bien exposé. Je savais qu’il avait de la valeur, j’y croyais beaucoup, un vignoble comme ça, ça ne peut faire que des bons vins.”

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Pages et cépages

Le défi est de taille, il y a tout à faire. A cette époque, les appellations rhodaniennes sont boudées par le public, mais il y a pléthore de terrains disponibles et abordables. Yves Cuilleron fait donc partie de cette génération qui reconquiert les coteaux. Il investit, défriche, replante des cépages autochtones, adaptés et équilibrés. “On a des appellations réputées historiquement, c’est un devoir de les maintenir, une hérésie de chercher à amener autre chose.”

Tout de suite aux manettes, il fait ses propres choix, dans la continuité familiale : très peu de traitements, pas d’insecticide, des engrais organiques, pas de produits œnologiques… En 1988, il a 26 ans quand il vinifie ses premières Côte-rôtie : “j’ai eu une chance incroyable, on a enchaîné quatre grandes années, j’avais l’impression d’être le roi du monde, le meilleur des vinificateurs ! Mais c’est dans la difficulté qu’on progresse…” Le gel catastrophique de 1991, auquel ses vignes échappent miraculeusement ; 1993, sa pluie quotidienne et ses raisins qui pourrissent sur cep avant d’avoir mûri ; sa cuvée des Serines de 1994, un Saint-Joseph rouge dont le succès a accompagné la naissance de sa fille… Yves Cuilleron se rappelle chacun de ses millésimes, parle plus de ses vins que de lui. Il est la mémoire de son domaine et une véritable encyclopédie vivante des Côtes-du-rhône. Il a d’ailleurs épluché ses vieux précis d’ampélographie pour en exhumer d’anciens cépages et replante, depuis cinq ans maintenant, Dureza – le « père » de la Syrah –, Durif, Chatus ou Persan. 

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Révision des classiques

A la tête de 75 hectares aujourd’hui, Yves Cuilleron est, comme l’était son oncle, le plus important vigneron producteur du Rhône Nord, avec un domaine qui court sur six des huit appellations autochtones : Condrieu, Saint-Joseph, Côte-rôtie, Saint-Péray, Cornas et Croze-hermitage. Avec fierté, il fait visiter la vaste cuverie ultra-moderne, emblème du chemin parcouru, qu’il a fait construire en 2015 : “je la voulais qualitative, fonctionnelle et pas trop gourmande en énergie.” Sous de très hauts plafonds, s’alignent des cuves de macération en inox rutilantes – une par parcelle, il fait ses assemblages après – dont il contrôle la température depuis son ordinateur de bord, une chambre froide, et tout un système de circulation des fruits et du jus qui utilise au maximum la gravité, permettant ainsi de ne pas brusquer le raisin. 

Car la méthode Cuilleron, c’est ça : un aller-retour constant entre la tradition, les vieux grimoires et les technologies de pointe. Pour donner des vins que les “tendances qui s’enchaînent les unes aux autres : très boisé, très concentré, frais ou nature” ne feront pas dévier de leur ligne directrice : la simplicité. Même la forte pression commerciale pour la labellisation en bio n’a pas encore convaincu le sage-vigneron. “Souvent les conseils de bons principes ne fonctionnent pas”, conclut-il, “il faut avoir beaucoup de sensibilité, beaucoup de ressenti. Il n’y a pas une seule voie, chacun fait selon lui, en fonction de son expérience… Mais il ne faut pas oublier que dans le vin, chaque année, on n’a qu’une seule chance.” 

 + d’infos : www.cuilleron.com

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Le Mot de Meghan Dwyer

C’est un artiste, il fait tout bien ! Chaque fois que je lui rends visite, je suis bluffée, j’aime tout, ses Côtes-rôties, ses Cornas, il a des domaines un peu partout… Yves est accessible et élégant, ses vins sont pareils. J’aime beaucoup son Condrieu « Les Chaillets »: il le laisse aller pratiquement à la fin de la fermentation, donc il est plus sévère, mais pour moi, c’est positif, ça veut dire qu’on ressent le Viognier dans sa pureté, avec juste ce qu’il faut de sucre, de tannins, de corps. Je le boirais avec des asperges blanchies et une petite anchoïade.

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Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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