ENKI BILAL

11 Déc 2021

RECOURS VERS LE FUTUR

Il y a plusieurs moyens de faire réfléchir sur la société : l’ironie, la dérision, la science-fiction… Dans un subtil mélange des trois, le dessinateur de BD Enki Bilal peint, avec un nuancier de couleurs reconnaissable entre mille et des personnages devenus mythiques, ses inquiétudes face à l’évolution du monde.

@HannahAssouline

Autant vous l’avouer tout de suite : à 20 ans, je me suis fait teindre les cheveux en bleu. Comme de nombreuses filles de ma génération, je rêvais d’incarner la magnétique Jill Bioskop. Mais en ressortant du salon, après trois heures de souffrance et un cocktail de produits aussi toxiques les uns que les autres, je ressemblais plus à Desireless ratée par le Schtroumpf coiffeur qu’à la Femme Piège (1986). N’a pas le charisme d’un personnage de Bilal (En)ki veut ! Des femmes élancées, déterminées, mystérieuses et sensuelles ; des hommes taillés à la serpe, aventuriers cabossés, tourmentés, mais providentiels… Les protagonistes du dessinateur né en Yougoslavie sont esquintés par des sociétés déglinguées, dans un futur proche toujours sombre, un camaïeu de grisaille électrisé par une chevelure azur ou les éclaboussures écarlates d’un coup de sang. Malmenés, mais détachés, ils posent sur le monde l’œil ironique de leur auteur. Est-ce parce qu’il a grandi dans un pays qui a volé en éclats ? Parce qu’il a dû, adolescent, adopter une nouvelle vie, une nouvelle langue, une nouvelle patrie ? Enki Bilal s’est en tous cas construit son propre monde, dans lequel il projette les travers du nôtre (dictature, obscurantisme religieux, inconsistance environnementale…), afin de mieux les dénoncer. Cette année, il a enchaîné les expos, d’Artcurial jusqu’à Landernau, sorti un livre d’entretiens avec le conférencier Adrien Rivierre, et met actuellement les dernières touches au troisième tome de la série Bug, initiée en 2017. Une saga dans laquelle l’ensemble des sources numériques disparaît, laissant la planète dans une panique totale…

Kameron Obb, Bug T.2

Activmag : Le 3e tome de Bug est prévu pour mars 2022, est-ce qu’il va clore la série ?
Enki Bilal :
Non, elle ne pourrait pas se terminer en trois volumes, j’ai prévu d’en faire cinq. Il faut quand même développer les personnages, donner des explications sur le bug. On vit dans un monde où le numérique nous rend totalement addict, donc il est toujours intéressant de se demander ce que ça pourrait devenir si ce bug venait à faire tout disparaître, qu’on se retrouve totalement à poil, privé de mémoire, de tout un tas de choses qu’on est en train de laisser sur le bas-côté. Le fait d’être confronté à des sujets comme ça nécessite ce développement sur la durée, avec l’actualité, l’évolution du monde qui nourrit la narration. Mais même si je connais la fin de Bug, je ne sais pas du tout ce qui va se passer dans les deux derniers volets.

A part une certaine ressemblance physique et un K dans leur patronyme, qu’est-ce qu’il y a de vous dans Kameron Obb (Bug), Alcide Nikopol (la Trilogie Nikopol), Nike Hatzfeld (la Tétralogie du Monstre) ?
Une ressemblance, oui et non. Par exemple, Nikopol, c’était clairement un clin d’œil à Bruno Ganz, l’acteur allemand. Il avait un côté très discret, on ne savait rien de lui, mais dès qu’il apparaissait dans un film ou même au théâtre, j’étais saisi. Je pense qu’il y a beaucoup de choses de moi, mes opinions notamment, dans le personnage de Nike Hatzfeld, peut-être aussi dans des personnages féminins. Ça peut être assez masqué, mais sur la société, mes personnages sont un peu mes porte-paroles.

Froid Equateur – Nikopol T3

Chez l’un, c’est un dieu égyptien qui prend possession de son corps, chez le 2e, c’est une forme de vie extra-terrestre, chez le 3e, c’est un bug… Et vous, quelle sorte de démon vous habite ?
Peut-être un sentiment de liberté que j’essaie de préserver. Ne pas céder à une certaine facilité, aux modes, ça fait partie de ma personnalité. Mon investissement artistique prend énormément de place dans ma disponibilité, y compris face aux autres. Mais tout ça, au profit j’espère, d’être indépendant, de ne pas être contraint par d’autres. J’essaie d’éviter la pesanteur du système dans ma démarche. On va donc dire que je suis habité par un sentiment de liberté, c’est pas un démon…

Nous avons été nombreuses à vouloir ressembler à Jill Bioskop, quelle place tient-elle dans votre galerie de personnages ?
Lorsque j’ai fait «la Foire aux Immortels», j’avais décidé de ne pas faire de personnage féminin parce que je voulais montrer une société dont les femmes étaient exclues. Elles n’apparaissent qu’à la fin et sont dévolues à des rôles de reproductrices. Je pensais n’en faire qu’un one-shot et puis, je me suis rendu compte que je m’étais vraiment attaché à Nikopol, je le trouvais riche, intéressant, décalé, avec sa jambe en rail de métro, avec tout ce qui lui était arrivé, ce dieu égyptien… J’avais trouvé quelque chose qu’il fallait pousser plus loin, qui me donnait un espace de liberté. Il fallait un personnage féminin pour rééquilibrer, redonner un élan, et ça, c’était un vrai challenge, lui donner le premier rôle. J’ai découvert ensuite, dans les séances de dédicaces, l’apparition d’un public féminin. C’est peut-être parce que Jill n’était pas un stéréotype, qu’elles y voyaient à la fois quelqu’un de fort, d’étrange, d’inquiétant, de séduisant, qu’elle a touché les femmes. Il y avait aussi la sensualité, et tout un tas de choses qui n’apparaissaient pas dans la BD de cette époque, où les filles étaient plutôt des bimbos. Donc j’ai créé quelque chose, j’en étais conscient sans l’être, c’est le retour des lecteurs et des lectrices qui m’est revenu en boomerang.

Quand on pense Jill, on pense bleu… Vos toutes premières planches étaient en noir et blanc, vous vous êtes mis à la couleur à la fin des années 70. Mais quand avez-vous trouvé votre palette, votre nuancier ?
Le dessin noir et blanc, quand c’est fait par Hergé, Joost Swarte, Yves Chaland ou Ted Benoit, qui ont le sens de la ligne claire, l’élégance, je trouve ça magnifique. Mais je n’aimais pas en faire, ce n’étais pas mon style, j’aimais bien rajouter de la hachure, donner du volume, du corps, de la chair, de la texture, et c’est quelque chose que j’ai réussi à rendre surtout par la couleur. La peinture, la gouache d’abord, puis petit à petit l’acrylique, les pastels… L’évolution s’est faite, avec la technique, à partir des petites histoires courtes de Pilote, et surtout de «la Foire aux Immortels», «Partie de Chasse», mais la palette commence vraiment à se mettre en place avec «la Femme Piège», très importante, et définitivement avec «le Sommeil du Monstre». Il y a aussi un changement de procédé : en 1995-96, j’arrête de faire des planches constituées de 5 ou 6 cases, le traitement de la case est fait à part, individuellement, dans un format plus grand, donc c’est plus de la peinture que du dessin, c’est la main, le corps qui travaille plus que le poignet, ça change aussi mon graphisme. C’est une méthode qui m’a permis de continuer la BD, sinon, j’aurais arrêté. Je commençais à trouver répétitif le geste d’aligner des cases ; les onomatopées, je les avais supprimées depuis longtemps ; contourner les phylactères (les bulles) en peignant, je trouvais ça insupportable… Là, je dessine, je peins, je monte sur mon ordinateur comme on monte un film, et je rajoute les textes après.

«Le Sommeil du Monstre» est peut-être aussi votre album le plus personnel. Vous le situez en ex-Yougoslavie, votre pays d’origine. Vous saviez que vous alliez revenir aux sources un jour, un peu comme votre héros remonte le temps jusqu’aux premières journées de sa vie ?
Je n’avais jamais pensé faire de l’auto-fiction, raconter ma vie, ce n’est pas mon truc. Ce sont les circonstances, le fait historique, l’actualité terrible de cet éclatement de la Yougoslavie… Les années 90 sont marquées par cette guerre en plein cœur de l’Europe à 2 heures de vol de Paris. J’étais extrêmement malheureux, parce que ce sont mes origines et que j’avais encore un peu de famille à Sarajevo. Ce lien est ressorti tout à coup de manière très puissante, j’étais obligé de faire le nécessaire pour réagir. Le Nouvel Obs m’a proposé d’aller sur les lieux, j’ai hésité et finalement renoncé en me disant qu’il fallait que je règle ce problème moi-même, que j’en fasse une fiction en décalé. Pour moi, ce compte à rebours mémoriel du personnage, c’est une implication totale dans ce qu’a été cette guerre, avec une ouverture sur le monde de demain et sur le laboratoire que je considérais être ce pays, livré aux démons avec cynisme par l’Europe et les Etats-Unis. J’ai imaginé que ça pouvait annoncer quelque chose de plus grave, plus grand sur le plan international et mondial, notamment l’obscurantisme religieux, et je ne me suis pas trompé. Ce qui est arrivé le 11 septembre 2001 m’a scotché, m’a sidéré, comme beaucoup de gens, mais c’est exactement ce que j’avais prévu.

Dans vos livres, le futur est toujours plutôt inquiétant…
Là, il commence à m’inquiéter sérieusement, oui ! Je pars du principe qu’on est le vivant le plus évolué sur cette planète, donc on est un peu responsable de ce qui se passe. Et on a quand même passé le XXe siècle entre deux guerres absolument atroces, plein d’autres conflits, et l’épée de Damoclès qu’était la guerre atomique. Là, on est dans un autre cas de figure, on est confronté à une prise de conscience, à une réalité qu’on traine depuis des décennies, qui est le réchauffement climatique, la fragilisation du vivant, de la planète. Ce qui n’empêche pas que je traite les choses inquiétantes avec de l’humour, il y a toujours de la dérision, même dans «Le sommeil du Monstre», le livre le plus dur que j’ai jamais fait, sinon ce serait impossible, et je pense que ça fait partie de l’esprit humain de rire du drame… Mais l’inquiétude est là. Même si je ne me sens pas lanceur d’alerte, il y a la volonté d’attirer l’attention sur certaines choses qui me paraissent essentielles et qu’on ne voit pas forcément. Je crois beaucoup au regard des artistes qui voient ce que les autres ne voient pas.

Vous avez commencé à dessiner en reproduisant un cheval que votre mère avait esquissé, vous dites y avoir trouvé un refuge, c’est toujours le cas ?
Pas vraiment non. Le refuge, c’était pendant une période difficile de la pré-adolescence, de l’arrivée à Paris, d’une situation économique délicate. Maintenant, c’est un moyen de m’exprimer… qui est fragile. J’ai failli arrêter après «Froid Equateur». Il y avait cette guerre en Yougoslavie, et je me suis dit : «qu’est-ce que je vais faire ?» L’idée de reprendre ma règle pour tracer des cases, ce n’était pas possible. C’est là que l’écriture est devenue très importante : dans «Le sommeil du Monstre», il y a beaucoup de texte, ça a désorienté pas mal de lecteurs. Je quittais la zone traditionnelle liée la nostalgie de l’enfance, à la BD, pour quelque chose de vraiment assumé et même violent. C’est un afflux de sang neuf qui m’a submergé à ce moment-là, avec un sujet qui me tenait à cœur. Après, j’ai continué sur cette lancée, mais le dessin n’est pas un refuge, c’est un moyen d’exprimer mes émotions, mes inquiétudes et de les traiter.

Bug T.2

Dans « Bug », vous imaginez un virus qui s’attaque aux réseaux sociaux, aux données. On vit aujourd’hui avec un virus qui a mis le monde sur pause pendant plusieurs mois… C’est quasiment un scénario que vous auriez pu écrire…
J’avais pensé à traiter un sujet de pandémie mondiale, mais j’ai refusé de le faire, parce que c’est un sujet tragique, qui laisse peu de place à l’imaginaire, à la dérision. Je préfère des sujets plus ouverts permettant l’intrusion de l’humour. Le bug numérique le permet. On est dans une addiction, on est responsable, on a créé nous-mêmes ce truc extraordinaire qu’est le numérique. J’aime bien qu’on soit confronté à nos propres conneries.

Est-ce que vous restez tout de même un peu optimiste par rapport à ce qui nous attend, au monde de demain ?
Est-ce que je suis optimiste sur la maitrise de l’outil numérique et des progrès qu’on va faire ? Oui, je pense qu’on va améliorer beaucoup de choses. Après, il y a quand même le réchauffement climatique, ça va avoir énormément de conséquences, sur le plan de la population mondiale : on est en surpopulation et on n’arrive pas du tout à réguler, on n’y arrivera pas. Ça c’est le côté sombre du tableau, c’est pas la COP Glasgow, c’est le «Flop Glasgow», comme l’a titré Libé très justement… On ne peut pas être totalement optimiste quand on sait qu’on a ça au-dessus de la tête. Mais je me dis que, précisément parce que tout le monde va devenir conscient du danger, on peut être un peu plus unis, parce que c’est ça qu’il faut, que l’humanité s’unisse davantage. C’est pas un vœu pieu, c’est un désir : on ne peut pas continuer à s’entre-déchirer alors que le danger qui est au-dessus de nous peut nous balayer tous d’un coup ! Alors soyons raisonnables, unissons-nous pour essayer de sauver notre monde.

+ d’infos : L’Homme est un Accident, avec Adrien Rivière – Editions Belin – Mai 2021. Bug – Tome 1 & 2 – Editions Castermann

Image haut de page : Nikopol T2 – Femme piège

FAN DE

Quel est le dernier film qui vous a fait vibrer ? Tennet, film complexe, mais justement, sa complexité m’a ébranlé, m’intrigue, donc je vais le revoir très vite.

L’acteur/actrice qui vous touche ? Clint Eastwood, parce qu’il ressort un film en tant qu’acteur et réalisateur. Il a plus de 90 ans, je n’ai pas vu son film, mais je trouve ce personnage fascinant avec ses cheveux blancs de vieillard, littéralement, ce visage ravagé, mais toujours beau, je me dis : “mais quel acteur a pu traverser ce temps avec autant d’élégance ?

Le morceau que vous chantez sous la douche ? Le Poinçonneur des Lilas. Gainsbourg, c’est bien le matin.

Quel est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ? Un peintre, et un homme aussi, que j’aime énormément et qui a malheureusement disparu il y a deux ans : Vladimir Veličković. On est tous les deux natifs de Belgrade. Chose incroyable, on a découvert ça très tard, mais quand il retournait vivre à Belgrade, il vivait dans l’appartement où je suis né… C’est absolument incroyable.

Le personnage historique que vous admirez ? L’homme-singe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, qui en lançant l’os dans le ciel, en se disant qu’il a découvert enfin une arme pour abattre son ennemi. Il a ouvert la voie à tout, au bien comme au mal.

Le ou la politique avec qui vous aimeriez débattre ? Récemment, j’ai vu beaucoup de débats sur les chaines d’infos en continu et j’ai été absolument consterné par l’absence de nuances, par l’espèce de pavlovisme idéologique quel que soit le côté… Donc j’aimerais débattre avec quelqu’un qui sait encore ce que c’est que la nuance, mais je ne sais pas si ça existe sur le terrain politique.

Le (super)-héros dont vous auriez aimé avoir les pouvoirs ? Celui de voler tout simplement, ça, ça m’aurait plu… Alors je fais un best-of, un mélange, un melting-pot de super-héros et je vole !

Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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