mec plus-ultra : Patrice Leconte

Ma flamme s’appelle reviens

Elle s’est allumée en même temps que sa première caméra, une petite 8mm qu’il a collée à son œil à 15 ans à peine. Depuis, la flamme qui anime Patrice Leconte ne l’a jamais quitté. Et quel que soit le film, petit budget ou grand cinéma, elle revient à chaque fois.

Photo@ Claire Garate

Il y a les classiques, dont nous connaissons certaines répliques par cœur (« On sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher… ») ; les poétiques, qui nous ont fait plonger dans l’intensité du sentiment amoureux (Le Mari de la Coiffeuse, la Fille sur le Pont…) ; les surprenants, qui ont révélé des facettes d’acteurs qu’on avait peut-être vite catalogués (Monsieur Hire, L’Homme du Train…). En tout, Patrice Leconte a signé une trentaine de films. Et fait tourner tout ce que le cinéma français compte de gueules, des vraies : les Rochefort, Marielle et Noiret, Delon et Belmondo, Auteuil, Johnny, Lucchini, Balasko ou Paradis… Il n’en revient pourtant pas de faire partie de notre Panthéon : “il y a tellement de gens qui semblent assis sur un trône, qui détiennent la vérité, ou prétendent la détenir, au nom d’une carrière…” Mais il ne boude pas son plaisir, se prête au jeu de l’interview avec patience, générosité, et -ce qui n’est pas si courant dans le métier- une authentique gentillesse.
Et s’il n’a pas tourné depuis 5 ans, lui, à qui le vide ne fait pas peur, s’est empressé quand même de le combler. En sortant un roman (Louis et l’Ubiq). En racontant aux enfants des histoires de têtes, de linotte, de mule, de lit (Faites la Tête). Ou en co-écrivant le scénario d’une bande dessinée (Deux passantes dans la nuit). Mais il a le clap qui le démange et des envies de plateau, de studio, d’Action !… Dans son viseur se profilent donc une version cinéma des «Bijoux de la Castafiore», “elle est sur de bons rails, mais ça va prendre un peu de temps”, et, en 2021, le tournage d’une adaptation de «Maigret et la Jeune Morte», de Simenon, avec, dans le rôle de l’inspecteur à la pipe, Gérard Depardieu. Patrice Leconte a de beaux projets sur le feu, au-dessus de Paris, le ciel est bleu, et aujourd’hui, c’est son anniversaire.

Photo Yves Bottalico/Contour by Getty Images)

Activmag : A quand remontent vos premières émotions de cinéma ?
Patrice Leconte :
Mon père était très cinéphile, il nous emmenait volontiers au cinéma, mon frère et moi, c’était en province, à Tours. Le tout premier film que j’ai vu en salle, c’était peut-être un Walt Disney, ou le «Tour du Monde en 80 jours», je ne suis pas sûr, mais je me souviens avoir beaucoup pleuré, un peu plus tard, sur un film qui s’appelait «Les Dimanches de Ville-d’Avray», de Serge Bourguignon, avec une petite jeune fille extrêmement touchante, qui s’appelait Patricia Gozzi, et un comédien d’origine allemande, Hardy Krüger. Je n’ai pourtant aucune mémoire, vous vous rendez compte, pour un type qui se souvient de rien… c’est qu’il m’a vraiment marqué ! C’était un film en noir et blanc, très émotionnel… Je ne l’ai jamais revu et je pense que si je le revoyais aujourd’hui, je hausserais les yeux au ciel en me demandant comment j’ai pu être touché à ce point. Mais j’avais 14-15 ans, c’est l’âge auquel on lit de la poésie avec une mèche sur le front et où on va voir des films sentimentaux qui nous bouleversent.

C’est aussi l’âge auquel vous avez commencé à faire des mini-films amateurs…
Oui, parce que mon père avait une caméra 8mm pour filmer les enfants à la plage, les enfants à la neige… Evidemment, je vous parle de pellicule et de format, aujourd’hui qu’on est en tout numérique, c’est un peu un truc de diplodocus ! Après, il s’est acheté une caméra plus performante, du 16 mm et m’a gentiment donné l’autre. Donc j’ai pu faire mes premiers petits films. Je ne sais pas ce que ça valait, mais ça m’a permis assez tôt de pouvoir m’exprimer par l’image.

Il y a eu une période un peu sombre, jusqu’aux «Bronzés»,
avec mes amis du Splendid, et là, ma vie a basculé du bon côté.
Le cauchemar est devenu un rêve.

C’est là que vous avez su que vous vouliez faire du cinéma ?
Absolument ! Enfin, j’envisageais ça comme un rêve bien sûr, mais à partir du moment où on se dit qu’aucun rêve n’est impossible, il ne suffit peut-être pas d’y croire, mais y croire, c’est déjà pas mal, parce que -je vais enfoncer une porte ouverte, pardon- si on part perdant, on n’a aucune chance d’arriver gagnant, donc il faut toujours y croire. Même dans les situations les plus désespérées ou les plus incertaines.

Vous avez pourtant commencé votre carrière dans la BD…
Oui et non. On peut imaginer d’après mon parcours, que je suis quelqu’un qui fait de la BD et qui s’est mis à faire du cinéma. Mais en fait le cinéma, ça a toujours été mon envie, mon désir, mon rêve. Je suis monté à Paris, j’ai fait une école de cinéma où je n’ai rien appris et puis après, j’ai rencontré Gotlib. Et comme j’ai toujours aimé dessiner, j’ai fait de la BD au magazine Pilote pendant 5 ans, j’en ai vécu d’ailleurs. En parallèle, je faisais des courts-métrages, mais je m’étais toujours dit que la BD, c’était comme une parenthèse, assez enchantée d’ailleurs, mais une parenthèse. Et que quand je signerais le contrat de mon premier long métrage, je rangerais mon encre de chine et mon papier Canson, parce que mon rêve deviendrait réalité.

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A Pilote, vous vous êtes retrouvé en conférence de rédaction au milieu de dessinateurs que vous admiriez… Ce genre de moment de grâce où l’on rencontre enfin des gens qui nous ont accompagnés pendant des années, est-ce que vous l’avez vécu au cinéma ?
Bien sûr, tout le temps ! L’exemple qui scintille encore, c’est quand j’ai fait un film avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Tous les matins du tournage, je me rasais, devant ma glace dans la salle de bains de l’hôtel, et je me disais : “je suis en train de faire un film avec Delon et Belmondo !” Aucun rêve n’est impossible, ok, mais même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais pu imaginer ça ! Pareil quand je me suis retrouvé à faire un film avec Johnny Hallyday -et Jean Rochefort, que je n’oublie pas- , c’était quand même assez inouï… Ça équivalait, d’une certaine manière, à être en conférence de rédaction entouré de Gotlib, Brétecher, Fred, Jean Giraud, Reiser… Pareil, quoi ! Ce sont des acteurs dont vous connaissez les films par cœur, et d’un seul coup, vous vous retrouvez à les mettre en scène… Il ne faut pas que ça vous intimide pour autant, sinon vous êtes foutu, mais vous ne pouvez pas dire : “ben ouais, c’est normal…”.

Et pourtant, c’est quand vous avez tourné votre premier film que tout a déraillé…
Le tournage du premier film (Les vécés étaient fermés de l’intérieur – 1976) n’a pas été un rêve, mais un cauchemar ! On peut en parler librement maintenant, parce qu’il y a prescription, mais Jean Rochefort m’a mené une vie épouvantable ! Sans doute que j’ai été maladroit, mais il a pensé que j’étais un incapable, un branleur, et il a été odieux, on ne se parlait pas, c’était affreux. Vous avez 28 ans, vous faites votre premier film et vous vous heurtez à ça, vous vous dites : “j’ai rêvé à côté de la plaque. Le cinéma n’est pas fait pour moi ou je ne suis pas fait pour le cinéma”. J’étais désemparé. J’ai mené le film à bien parce qu’on ne quitte pas un tournage, on ne peut pas dire : “c’est trop dur pour moi, je ne m’entends pas avec l’acteur, je me casse”. Donc j’ai serré les dents et j’ai tenu jusqu’au bout. Après il y a eu une période un peu sombre, évidemment, jusqu’à ce qu’on fasse «Les Bronzés», avec mes amis du Splendid, et là, ma vie a basculé du bon côté. Le cauchemar est devenu un rêve.

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Une promesse

Vous avez justement eu 30 ans en 1977, entre Les vécés et Les Bronzés. Quelles impressions vous gardez de cette période ?
A chaque dizaine, je me suis dit : “c’est maintenant que ma vie commence et qu’elle est intéressante”. A 10 ans, à 20 ans et à 30 ans. Et à 30 ans, puisque ma vie professionnelle, sentimentale, de père de famille, commençait vraiment, la réflexion que je me suis faite, c’est que je n’étais pas à la moitié de ma vie, qu’elle ne commençait que maintenant. Les 30 premières années n’avaient pas été formidables, le lycée, la puberté, les filles, tous ces trucs-là, c’était chaotique, comme monsieur tout le monde, et puis à 30 ans, c’est devenu plus épanoui. Donc ça rend heureux, au lieu de se dire : “merde, j’ai déjà vécu 30 ans, oh la la… Ben non, j’ai déjà vécu 0, je commence maintenant !

C’est un moment charnière dans une vie, est-ce qu’il y a eu des films charnières?
Oui, en effet. Le premier film s’est mal passé, mais après, quand il y a eu «Les Bronzés», et «Les Bronzés font du ski», mes journées sont devenues plus sereines, les films plaisaient, on s’entendait bien avec le Splendid, ça entraînait d’autres films… donc «Les Bronzés», ça a été un tournant extrêmement important. Et quand on me dit, aujourd’hui : “bon, Les Bronzés, on oublie, hein, Monsieur Leconte ?” Mais vous êtes fous, on n’oublie pas ! Ce sont des films que je suis fier d’avoir faits et qui ont changé ma vie. Après, le film qui a été assez charnière, on dit volontiers que c’est «Tandem», mais pour moi, c’est celui d’avant, «Les Spécialistes», avec Lanvin et Giraudeau, un film d’action, d’aventure, qui était en fait la première vraie rupture avec un cinéma de pure comédie. Je n’étais même pas sûr d’être légitime pour le faire, mais je trouvais ça très motivant. Et comme le film, enfin, je ne vais pas me la péter pour autant, mais comme il a été un très gros succès, je me suis dit que j’avais le «droit» de faire de choses différentes. C’est à partir de là que des petites ailes de liberté m’ont poussé dans le dos pour me donner envie de ne pas me cantonner dans quelque chose de précis ou de routinier, qui aurait peut-être fini par m’ennuyer.

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La Fille sur le pont – ©Catherine Cabrol

Quel film vous ressemble le plus ?
Ce pourrait être «Le Mari de la Coiffeuse», pour les sentiments amoureux, uniques, merveilleux, idéaux que le film exprime. Mais celui sur lequel je me suis senti le plus libre, sur lequel il y avait le plus de fantaisie, de légèreté, de plaisir chaque jour à faire les choses, c’était «La Fille sur le Pont», avec Vanessa Paradis et Daniel Auteuil. Il y avait une vraie légèreté, une petite grâce sur ce film, comme si une bonne fée s’était penchée sur le berceau…

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La fille sur le pont – ©Catherine Chabrol

A contrario, y’a-t-il des films que vous auriez faits différemment ? Que vous aimez moins ? Ou vous assumez tous vos choix ?
Il y a bien 2 ou 3 films dont je me dis : “tiens, je n’étais pas obligé de le faire, celui-là”, des films que j’ai pu faire pour de mauvaises raisons, parce qu’un projet tombe à l’eau -ce qui m’est arrivé souvent- vous vous trouvez vacant, et c’est pas que j’ai peur du vide, mais ça ne me plaît pas trop… Là-dessus un producteur vous en propose un autre, le scénario n’est pas terrible, mais dans le fond, y’a peut-être quelque chose à faire. Vous ne faites pas une daube, mais c’est pas le film qui vous ressemble le plus et que vous revendiquez en premier lieu. Mais ce qui est vrai, c’est qu’à chaque fois, même si j’ai un petit clignotant virtuel au fond du crâne qui me dit que c’est pas terrible, à chaque fois, j’y crois, je plonge avec le même enthousiasme, la même énergie, la même passion !

Vous avez fait une trentaine de films, mais il y en a à peu près autant qui ne se sont pas faits… Est-ce qu’on devient philosophe avec l’expérience ?
Oui, parce qu’il faut s’habituer à tomber de cheval ! Ça arrive quand on fait un film qui ne marche pas, la chute est rude, ça fait vraiment mal au cul. Puis on remonte. Et quand un projet tombe à l’eau, il ne faut pas enjamber le balcon, ça ne sert à rien. C’est peut-être que ce film ne devait pas se faire. Et quand c’est le cas, je n’arrive pas à imaginer de réchauffer ce projet. Je fais table rase, allez on passe à autre chose !

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Ces dernières années, justement, plusieurs projets de films n’ont pas abouti, est-ce que vous avez envisagé à un moment de ne plus faire de cinéma ?
J’ai connu régulièrement des moments de découragement, en me disant : “après tout, c’est trop cher payé, c’est trop dur, j’ai plus 25 ans, merde! Allez, j’arrête.” Mais il y a deux trucs qui m’en empêchent. Le premier, c’est bon d’accord, j’arrête, mais je fais quoi ? Alors que j’adore faire des films ! Et le deuxième, c’est que le dernier que j’ai tourné, qui s’appelle «Une heure de Tranquillité», ça m’ennuierait de terminer là-dessus. Il est plaisant, enlevé, je me suis régalé avec tous ces acteurs, mais c’est adapté de la pièce de Florian Zeller, qu’il a lui-même adaptée. Ce film n’est donc pas très personnel, il ne me ressemble pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Terminer là-dessus, non, ce serait dommage.

Parmi les acteurs que vous avez mis en scène, y’en a-t-il pour lesquels vous avez une tendresse particulière ?
J’ai beaucoup de tendresse pour Daniel Auteuil, parce qu’on a, à un poil près, le même âge et qu’on se comprend à demi-mot. Il y a quelque chose de fraternel, vraiment, qui a à voir avec la confiance réciproque. Et il y a une personne que j’adore, que je surnomme souvent « la Fée Clochette », c’est Vanessa Paradis. Ensemble, on a fait «Une chance sur deux», avec Delon et Belmondo, et on a enchaîné avec «la Fille sur le Pont». Et c’est vrai qu’il y a une réelle magie en elle, et des zones d’ombre sûrement, mais une gaité formidable, une légèreté, une fantaisie… elle me touche beaucoup. Et puis il y a un homme que j’ai aimé par-dessus tout, c’est Jean-Pierre Marielle. Je n’ai fait que 2 ou 3 films avec lui, mais je le voyais régulièrement dans la vie, on dînait ensemble, on a fait un peu de théâtre… J’aimais énormément la grande carcasse élégante de cet homme cabossé et tellement attachant.

On parlait tout à l’heure des 30 ans : en quoi êtes-vous le même homme qu’à l’époque ? En quoi êtes-vous différent ?
Je suis différent parce qu’avec la maturité, les années qui passent, je suis sûrement devenu plus philosophe, plus calme. Peut-être que je me trompe, mais je pense que je suis plus tolérant d’une manière générale. Si le mot n’est pas trop galvaudé quand je parle de tolérance ou de bienveillance, j’avais forcément ça en moi, mais ça ne s’est pas éteint. Ce qui n’a pas changé et depuis une éternité, c’est ma sensibilité de midinette ! Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’avoir la larme facile, ma capacité à être ému est intacte. Je suis une éponge à force d’être attentif au monde qui m’entoure, de m’ingénier à être attentif aux autres, parce que c’est captivant et fort, et que le respect d’autrui, c’est la base d’un monde qui irait mieux… Ça aussi, je l’avais forcément avant, et ça ne s’est pas éteint non plus, au contraire.

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Mélanie Marullaz

Mélanie Marullaz

Journaliste SURNOM: Poulette. PERSONNAGE DE FICTION: Elastigirl. OBJET FETICHE: mon oreiller. ADAGE: à chaque Barba-problème, il y a une Barba-solution. (philosophie Barbapapienne) JE GARDE: mes épaules. JE JETTE: mes grosses cuisses de skieuse. DANS 20 ANS? la tête de mon père sur le corps de ma mère. presse@activmag.fr

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