Mec plus-ultra : Stéphane De Groodt

17 Déc 2020

Mot(d’au)teur !

Hier pilote de course, aujourd’hui acteur, comédien, chroniqueur, auteur, réalisateur… Pour Stéphane De Groodt, la vie est un jeu de rôles, de mots et de p’tites voitures ! Rencontre à fond la gomme.

Mon homme à moi, en tout bien tout donneur, il me parle d’aventures… Et à 54 ans, il en a au compteur ! Sur les circuits, les planches, les ondes, sous les projecteurs dedans, dehors, devant, derrière, faut suivre !! Et à un rythme aussi effréné que son débit, il va la couler, sa Brel ! Mais non, à l’aise partout, il maîtrise, connaît la lune comme sa poche. Une vie rêvée qu’il pilote comme les voitures de courses qu’il a fait rugir pendant 15 ans, à fond ! Vous avez dit moteur ? En plein tournage du prochain film de Jean-Pierre Jeunet, dans les starting blocks pour nous dévoiler, sur scène, «  Qui est monsieur Smith  ?  », avant d’enchaîner en «  Compagnie des femmes » un road movie poétique de Pascal Thomas, et de faire pétiller «  Champagne  !  » de Nicolas Vanier, un film chorale dont le tournage est prévu au printemps, tout en travaillant sur l’écriture de son premier long métrage à lui, Stéphane De Groodt est à bloc, toujours, la tête dans les étoiles, la pédale scotchée au plancher… Après 4 lapins, de quoi remplir mon clapier pour l’hiver, il est enfin à moi, mon héros des mots…

Activmag : Quel genre d’enfant étiez-vous ?
Stéphane De Groodt : J’étais un gamin très solitaire. J’étais assez gros, ce qui me complexait. Et ce complexe est devenu un moteur. Il fallait que je change mon physique pour pouvoir rentrer dans une voiture de course, qui était un de mes rêves, et je voulais me faire accepter des autres. Les faire rire, comme Louis de Funès, apparaissait un bon moyen. Et c’est ce qui a développé mon envie de devenir comédien également. Du coup, par ce complexe, je me suis très vite projeté dans un autre monde, un monde de grands.

L’école et vous, une grande histoire de désamour ?
L’école académique, ce n’était pas pour moi. Je préférais celle de la vie, des rencontres, de l’observation, j’avais besoin d’apprendre, mais pas assis sur un banc. J’étais dyslexique, incapable d’intégrer de la théorie. Encore aujourd’hui, je ne maîtrise pas les termes techniques du français, alors que l’écriture fait partie de mon métier. Je fais les choses à l’instinct, à l’oreille, à l’intuition.

Vous rêviez beaucoup, notamment d’aller sur la lune…
Je voulais surtout aller au bout de mes rêves, faire quelque chose qui soit hors norme. En fait, j’avais la gourmandise de tout vouloir faire, pompier, pilote, comédien, aller sur la lune, et pourquoi je ne pourrais pas tout faire ? Aujourd’hui encore, au restaurant, je veux prendre toute la carte ! A Disney, monter sur toutes les attractions. C’est comme à vélo, quand on arrête de rouler, on tombe. Ma vie est comme ça, comme sur un vélo.

… ou comme dans une voiture ? Vos premières courses, ado, vous les avez passées dans une baignoire baquet, c’est pratique pour se faire mousser ?
En tout cas, c’était pratique pour m’habituer à rouler sous la pluie ! Mais dans cette baignoire, le ridicule ne tuant plus, avec la combi et tout l’attirail, j’avais surtout la sensation d’être installé dans une voiture de course, couché dans le même espace exigu. Je me projetais… et ces projections sont devenues des buts, dans tous les domaines.

A 18-20 ans, hormis une brillante carrière de faiseur de raviolis, quels rêves nourrissiez-vous ?
Déjà, je nourrissais les gens, je nourrissais donc quelque chose  !!  (rire) J’adore la cuisine et faire des pâtes, pour gagner mon indépendance et me payer mes cours de pilotage, c’était un moment heureux. Les raviolis, c’est le symbole de ma liberté !!

Le week-end coureur automobile, le soir vous preniez des cours d’impro, vous aimez vous mettre en danger ? Vous exposer ?
C’est primordial pour vivre ! Sans exposition, il n’y a pas de lumière, y’a rien. C’est Brel qui m’a poussé là dedans : faut se lever, faut y aller, faut se planter. Et se planter, c’est bien, ça repousse après ! Si vous ne faites pas d’erreur, c’est que vous ne vivez pas. Chercher ses propres limites, les explorer, c’est essentiel pour moi. Rien qu’hier, avec des amis, on a eu un grand débat sur la liberté d’expression. Cette liberté, pour exister, elle a besoin d’un cadre, de limites. Au-delà, c’est l’anarchie. Ces limites, il faut les trouver pour expérimenter ensuite sa liberté.

Le débat tournait autour de Charlie ?
Exactement.

Et votre point de vue sur le sujet ?
C’est d’autant plus sensible pour moi que je suis dans un métier lié à l’expression. Mais être libre de s’exprimer, ce n’est pas forcément pouvoir dire tout ce qu’on veut. On ne vit plus dans la même société qu’il y a un siècle ou même 20 ans. Elle est hyper connectée. Et les propos que vous tenez ne sont plus diffusés qu’à un cercle restreint, ils touchent un public tellement plus large, et par là-même n’ont plus la même valeur. L’autre a aussi son importance. Je trouve que ce n’est plus de l’expression quand ça devient de la provocation.

Vous vivez tout à fond la caisse ! Diriez-vous que vous êtes un brin excessif ?
Vivre à fond la caisse, je trouve ça assez raisonnable au final ! Y a tant à explorer…

Explorer, aller au bout de vos rêves, c’est votre moteur. Vous rêvez encore ?
Ce serait un vrai cauchemar que de ne plus avoir de rêves. De ronronner. Il m’est arrivé un soir de ne plus avoir le trac avant de monter sur scène. C’était pas possible  ! Le lendemain, je me suis mis en danger, pour ne plus être confortable. Je ne supporte pas l’idée que deux jours se ressemblent. Alors oui, je nourris l’envie de réaliser un film, d’écrire une pièce de théâtre, de grandir comme père attentif auprès de mes filles. Tous les jours, on peut devenir quelqu’un de différent ! Ça ne me quittera jamais cette notion de devenir…

C’est comme à vélo, quand on arrête de rouler, on tombe.
Ma vie est comme ça, comme sur un vélo.

De vos 30 ans, vous retenez quoi ?
30 ans, pour moi, c’est une rupture à tous les niveaux. Une rupture amoureuse, l’amorce de la fin de ma carrière automobile pour me consacrer à celle d’acteur. J’étais au milieu du gué à 30 ans ! En fait, j’aurais aimé avoir 50 ans à 30 ans ! Je suis beaucoup plus heureux de ce que je suis aujourd’hui, qu’à cette époque… mais avec 20 ans de plus !

Ecriture, théâtre ou cinéma, dans quel exercice vous vous éclatez le plus ?
J’ai pris conscience que j’étais d’une impatience terrible. Je dois être dans l’action constamment, sinon je tombe du vélo ! J’adore le cinéma, mais je ne supporte pas d’attendre. Et le cinéma, ce n’est que ça… J’aime initier les choses, du coup, forcément, j’adore l’écriture, parce que c’est moi qui tiens la plume et qui suis maître du temps, d’où mon envie de réaliser, d’inscrire mon propre tempo. Du coup, ça dépend du degré de mon impatience… Après, je suis fou de théâtre. Vous êtes là, vous jouez vous ressentez l’énergie du public… C’est intense.

Théâtre et pilotage, même adrénaline ?
Carrément. Vous savez, je ne fume pas, je ne prends pas de drogue, mais je suis complètement camé à l’adrénaline. C’est moins cher  ! Et moins mauvais pour la santé, paraît-il. Mais c’est une vraie drogue. J’ai besoin de vibrer, d’être excité par la vie et c’est vrai que le théâtre, comme la course, c’est excitant ! Y a de l’enjeu, du risque, il faut faire preuve de créativité, ne jamais se poser. C’est pareil dans une vie de couple. Même si on décide de passer jour et nuit avec la personne qu’on aime, il faut réinventer la relation. Au tout début de l’histoire avec ma femme, alors que le ciel était dégagé, je lui ai dit : ce serait bien qu’on ait la force de décider, quoi qu’il arrive, de déménager tous les 4-5 ans, pour avoir une nouvelle circulation des émotions et de changer de métier tous les 4 ans, de renouveler les choses, pour les réinventer, toujours…

Vous jouez avec les mots, vous jouez les rôles qu’on vous confie, vous jouez aux petites voitures, grandeur nature… Vous ne seriez pas un joueur invétéré ?
J’aime le jeu, tant qu’il n’est pas de hasard… J’aime provoquer le hasard, mais je n’aime pas qu’il me provoque. Je n’aime pas être soumis à lui, comme dans un casino. Ne plus être maître de mon destin, c’est perdre ma liberté… Moi, quand je joue avec les mots, mais pareil pour le reste, c’est beaucoup de travail. Desproges disait que faire rire est une affaire sérieuse…

D’où vous vient cette écriture, entre « absurdie » et une certaine logique ?
Ça me vient de l’impro. Quand j’ai découvert qu’on pouvait visiter le monde autrement, dans notre tête. L’absurde ne part pas de rien. C’est raconter quelque chose d’existant, mais d’une autre manière. C’est se jouer de la réalité. Puiser dans son imaginaire.

Bah finalement, vous l’avez fait votre voyage sur la lune ?
Oui, et j’ai pris un abonnement ! Je fais des aller-retour constamment.

Pour avoir bien observé vos chroniques, je dirais que vous empruntez votre technique au mot-decin légiste : vous commencez par ausculter les mots, vous les disséquez avant de les recoudre à votre sauce, souvent dans le désordre…
C’est exact. On ne comprend jamais aussi bien un appareil électrique qu’en le démontant et en le remontant ! Pareil pour la peinture, les objets, les mots, une pièce de théâtre, pour mieux en appréhender les rouages, entrer dans la tête de l’auteur, se noyer dans l’encre des mots pour en découvrir tous les secrets. J’adore ça ! Et je suis toujours surpris de découvrir que l’association de tel mot avec un autre va donner un mot nouveau… C’est un vrai trésor. Cette recherche est très amusante et excitante. C’est pas tant le jeu de mots qui est ludique, mais c’est de jouer avec eux.

C’est pas un peu le bazar dans votre tête ou vous rangez de temps en temps ?
Plus que le bazar, c’est très bruyant. Je me parle constamment, sans être schizophrène pour autant, mais c’est un vrai dialogue animé dans ma tête, entre moi et moi : je me juge, je me jauge, je me coupe la parole, me confronte à moi-même souvent et ça me sauve de bien des tourments… Donc oui, c’est le bazar et encore plus quand je m’engueule !

Les livres, post chroniques, c’est un peu la session de rattrapage pour le public… Une seconde chance pour tout comprendre ?
En fait, c’est Muriel Beyer, éditrice chez Plon, qui un jour me dit : « je voudrais éditer tes textes », et je ne comprenais pas bien pourquoi. Pour moi, c’était le comédien qui racontait des histoires avec une rythmique et « le comprenne qui pourra » effectivement. Je ne cherchais pas à faire quelque chose de didactique, ou que ce soit absolument intelligible. C’était un exercice de style qui acceptait, dans sa version rythmée, de laisser sur le bord de la route quelques jeux de mots qui ne seraient pas perçus ou compris. Peu importait, c’était mon plaisir de sortir l’histoire comme ça. Et elle a insisté… Elle y croyait et l’avenir lui a donné raison. Les livres ont très bien marché.

Chevalier des arts et des lettres en 2015, sacrée revanche pour quelqu’un qui n’a aucun diplôme…
Je ne suis pas très revanchard de caractère. Etant un cancre à l’école, jamais je n’aurais pu imaginer recevoir une quelconque distinction dans ce registre. Cette reconnaissance, que ça vienne de la France, moi petit Belge, m’a vraiment ému.

Les femmes de votre vie, il y en a eu pas mal…
C’est vrai. D’ailleurs, je dédicace mes livres ainsi : « à ma mère qui a fait de moi un fils, à ma femme qui a fait de moi un mari, à mes filles qui ont fait de moi un père et à ces femmes qui ont fait de moi un homme. » En fait, les femmes jouent un rôle primordial dans ma vie.

Parmi elles, Maïtena Miraben et Caroline Roux sur Canal+ ?
Sans Maïtena et ses réactions, ça n’aurait pas fonctionné de la même manière. Il y avait une vraie alchimie. Mais c’est vrai que ça a démarré avant, avec Caroline. Et même si on ne se voit plus, un vrai lien est resté, on communique souvent via les réseaux. L’histoire a commencé avec elle, à la matinale, et je ne l’oublierai jamais. Et avant encore, c’est Christelle Graillot, dénicheuse de talents pour Canal, qui m’a poussé à faire des essais pour la chaîne. Elle sentait quelque chose sans savoir quoi exactement, pour de la pige, pour devenir animateur, chroniqueur ? 10 fois elle m’a demandé, 10 fois je lui ai dit non. J’avais 40 ans, j’étais comédien, j’allais pas recommencer les castings pour une autre voie ! Et elle a tellement insisté que j’ai cédé. Et ça a tout changé pour moi. Alors oui, ces femmes ont fait de moi ce que je suis. Je leur dois tellement. Ma femme Odile particulièrement, qui a toujours eu un regard important sur mon parcours, terre à terre, pertinent, qui m’a accompagné pendant 20 ans. Certes, on n’est plus ensemble aujourd’hui, mais elle compte beaucoup pour moi.

Bon, dans le tableau il y a quand même quelques hommes… Un Jacques Brel par exemple ?
Il a bouleversé ma vie ! C’est le mari de ma mère – un puits de sciences qui a beaucoup contribué à mon éduction -, qui m’a fait découvrir Brel. L’éducation, c’est parfois juste mettre entre les mains un disque qui change tout. Ce fut une ampoule qu’on a allumée. Dans sa manière de parler de la vie, de chanter l’amour, sa force, son émotion, et sa droiture. De renoncer à la scène quand il a eu le sentiment d’avoir tout dit, pour ne pas se répéter… Alors qu’il n’avait pas 40 ans et qu’il était au sommet… C’est rare une telle authenticité, une telle honnêteté. Il y a des chansons de lui que j’écoute aujourd’hui pour la cinquantième fois, j’ai toujours les larmes aux yeux, les poils qui se hérissent. Il est inscrit dans ma chair.

Les pilotes aussi vous ont « guidé » ?
Et comment ! Je pense notamment au pilote belge Jacky Ickx, ou à Ayrton Senna, Villeneuve, des chevaliers des temps modernes, des héros flamboyants qui allaient sur la lune ! Cette fameuse lune… dont parlait si bien Brel, l’inaccessible étoile… Cette quête pour s’élever.

De tous vos films, lesquels ont joué un rôle particulier dans votre vie ?
« Le Jeu » de Fred Cavayé, j’ai adoré ce film et j’ai le sentiment qu’il a changé mon statut dans le métier. Il y en a un autre que j’aime particulièrement et qui va bientôt sortir, c’est « Tout nous sourit » de Mélissa Drigeard avec Elsa Zylberstein (NDLR : ils ont reçu tous les 2, pour ce film, le prix d’interprétation au Festival International du Film de Comédie de l’Alpe d’Huez), c’est un film qui compte pour moi et qui j’espère comptera pour les téléspectateurs quand il pourra enfin être vu en salle…

Vous êtes en plein tournage du prochain long métrage de Jean-Pierre Jeunet, Bigbug, une comédie satirique et futuriste sur l’intelligence artificielle…
C’est une aventure extraordinaire de pouvoir travailler avec quelqu’un comme Jean-Pierre Jeunet, qui vit avec, dans, par et pour le cinéma. La seule personne avec qui j’ai vécu ça auparavant, c’est Claude Lelouch. Ce sont des enfants, en fait ! Ils ont cette capacité à créer des univers à part, à nous faire rêver… Chaque plan que Jeunet imagine pour son film, vous pouvez l’imprimer et le mettre au mur sous cadre ! C’est magnifiquement pensé. C’est vraiment une superbe expérience que je vis là !

Il y a eu Stéphane le pilote, le comédien, l’acteur, l’auteur, le chroniqueur, le réalisateur, vous êtes encore nombreux dans votre tête ?
(rire) Euh… il y en a un autre qui est en train de poindre… Je travaille sur le développement d’une application. J’ai décelé un manque dans un secteur très particulier et elle devrait combler ce vide, mais j’en dis pas plus…

Et puis il y a Stéphane le papa… Quel genre de père êtes-vous ?
Un père transi et contrarié de ne pouvoir être plus présent pour ses filles. Je ne les vois que les week-ends. C’est terriblement frustrant. D’un mois sur l’autre, l’évolution physique, celle de leur caractère, de leur regard sur les choses, au-delà de l’amour que je leur porte, les enfants apparaissent comme le point de référence de ce temps qui passe trop vite. Et dans ce temps qui nous échappe, j’essaie de faire de mon mieux, avec le sentiment d’être souvent maladroit. Comme je ne peux pas les aider scolairement, je n’ai pas le bagage pour ça, j’essaie de leur insuffler le goût du risque, de l’humour, cette forme d’intelligence qui va avec. On ne peut pas être foncièrement drôle sans être intelligent et inversement. Et l’humour est une jolie carapace qui protège et impose de prendre du recul sur les choses. C’est ce genre de graines que je sème auprès de mes filles…

© Sylvain Lefevre/Getty Images / DR

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Lara Ketterer meneuse de revue SURNOM: enfant, c’était Tatouille, en rapport avec mon prénom... PERSONNAGE DE FICTION: depuis toujours : la femme piège, d’Enki Bilal, une reporter mystérieuse et un peu paumée en 2025... OBJET FETICHE: mon téléphone portable, un vrai doudou que je traîne partout ! ADAGE: vivre sans folie, ce n’est pas raisonnable du tout ! JE GARDE: mes yeux et mon esprit rock, toujours provoc ! JE JETTE: mes coups de blues, ça abime les yeux ! DANS 20 ANS ? Adulte ? presse@activmag.fr

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